2012-08-14 Les mille façons de cultiver la terre

Publié le par Alain GYRE

Les mille façons de cultiver la terre

Il faut attendre les années 1930 avec les livres « Paysans noirs » de Robert Delavignette, « Terre noire » d’Oswald Durand et « Âme noire » de Delafosse pour qu’on ne qualifie plus les paysans des colonies de sauvages présentés comme des fantoches parés de plumes. De fait, ces ouvrages montrent qu’il s’agit « de simples paysans, différents des nôtres sans doute, mais menant comme eux, au rythme des saisons, dans le cadre de petites communautés rigides, une existence monotone coupée de grandes fêtes rituelles, animée d’espoirs simples et de rudes efforts » (Hubert Deschamps).
Cependant, précise ce dernier, les habitants de Madagascar comme ceux d’Afrique sont loin d’être modelés tous sur ce patron. « En matière coloniale plus qu’en toute autre, l’illusion de l’uniformité et l’allusion par analogie sont des écueils dangereux ». Et parmi les régions et les peuples si variés de la Grande île, on rencontre pres­que tous les stades de l’économie agricole.
Avant la conquête, les Tanala, par exemple, vivent surtout du produit des tavy forestiers dont le feu, laissé à lui-même et alimenté par un bon vent, dévore l’espace déboisé et la forêt avoisinante. Quand il est éteint, tout le clan plante fébrilement les racines de manioc ou de patates dans la cendre chaude. L’année suivante, le défrichement est abandonné, on va brûler ailleurs. « Nous sommes arrivés à temps pour interdire les tavy et pour tenter de sauver ce qui pouvait l’être encore ».
Le procédé de culture des Antandroy, pour n’être pas destructifs, ne sont guère plus évolués. Quel « véritable spectacle stupéfiant pour le Français habitué au dur labeur de la glèbe » que de voir « l’homme très droit, plein de dignité fière, qui passe négligemment dans son champ comme pour une promenade ». Du bout de ce long bâton qui ne le quitte jamais (prêt à emmancher la sagaie) il fait en marchant de petits trous dans le sol. Derrière lui, sa femme, très droite elle aussi, bien cambrée, tient dans sa main les grains de maïs ou de mil. Elle les laisse tomber dans le trou au passage et les recouvre du pied. Le tout sans s’arrêter, sans paraître accomplir un travail quelconque. « Cette promenade négligente tient lieu du labourage, du hersage, du travail du rouleau et du semoir, de tous ces labeurs qui, chez nous, courbent les paysans sur la terre pendant de longs mois d’automne ». Et maïs et mil sont splendides dès qu’il pleut !
En revanche, sur la côte Est, dans les plaines marécageuses, les Betsimisaraka, Antemoro et Antesaka transforment les marais en rizières striées d’un réseau compliqué de canaux d’alimentation. Les procédés de culture témoignent parfois « d’une observation attentive et sagace », mais l’outillage reste médiocre : langue bêche (angady) utilisée pour les cultures de terre sèche (patates, riz tomboky ou de montagne, manioc…), piétinage des rizières par les bœufs qui se meuvent avec peine dans l’eau fangeuse leur montant jusqu’au ventre, à grand renfort des cris et des gestes des hommes tout nus.
Chez les Merina et les Betsileo des Plateaux, l’usage de l’angady est plus général et on retourne le sol avant de le faire piétiner par les bœufs. « En pays betsileo, les rizières s’étagent presque jusqu’au sommet des montagnes, donnant une impression de majesté géométrique, de prise de possession d’une nature gigantesque par le travail minutieux et tenace des fourmis humaines ».
Chez les Antesaka, la solidarité sociale se manifeste lors des principales opérations agricoles. Les grosses entreprises d’irrigation requièrent le travail collectif du clan ou de la tribu. Au moment du repiquage ou de la récolte, chacun fait appel à tous ses parents voire même aux membres de son clan qui ne peuvent refuser leur assistance ni demander un salaire.
Dans le ménage, les travaux agricoles sont répartis entre les deux sexes. L’homme crée les rizières, s’occupe du piétinage, plante le manioc et le café. La femme repique le riz et récolte tous les produits. « Le riz ne pousserait plus si les hommes le récoltaient », affirment, formels, les Antesaka. Chez eux, la récolte du riz est toujours précédée d’une cérémonie rituelle au cours de laquelle le chef de famille offre aux dieux et aux ancêtres une corbeille de riz nouveau, les remercie d’avoir fait pousser le riz, leur demande de favoriser le jour de la récolte et d’écarter les jeteurs de sort. Après la récolte, des danses ont lieu autour du tsirikazo, grand mât planté auprès du village et sur lequel sont sculptés en relief des seins de femme, symbole de la fécondité.
Les Merina eux, offrent un repas aux ancêtres au moment de la moisson et les prémices du riz sont offertes au souverain.

Pela Ravalitera

Mardi 14 août 2012

L’Express

Publié dans Notes du passé

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