Les ressources en eau des Mikea menacées

Publié le par Alain GYRE

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Toliara Sands : Les ressources en eau des Mikea menacées

 

La population craint le tarissement de la nappe phréatique

 

L’implantation du projet minier Toliara Sands dans la forêt de Ranobe, dans la région Sud-ouest, soulève des inquiétudes chez les populations riveraines. Elles craignent le tarissement de l’eau et l'émission de radioactivité. Le peuple Mikea n’en serait pas épargné.

 

Mille mètres cubes par jour. C'est le besoin en eau du projet minier Toliara Sands pour l'extraction d'ilménite dans la région Sud-ouest, plus précisément sur la mine Ranobe. Un volume important qui ne laisse pas les populations riveraines indifférentes. Elles craignent un tarissement des nappes phréatiques, étant donné que le gisement se trouve en amont, et que des villages, dont Ankililoaka et Ankilimanilike, où habitent les Mikea intégrés sont établis en aval.

« On ne donne jamais les informations exactes sur le projet. On ne nous fournit que des informations positives. Cependant, nous appréhendons que ce projet entraîne une pénurie d’eau, dans la mesure où la mine se trouve en amont, et les villages d’Ankililoaka et d'Ankilimanilike en aval », indique Daniel Ramanoelina, président du fokontany Ranobe.

La proposition de Toliara Sands d'utiliser le système d'évapotranspiration reste floue pour les autorités locales.

« Nous ne savons pas vraiment en quoi consistent les travaux de forage dont ils nous parlent. Mais si l'exploitation minière nécessite une quantité importante d'eau, il se peut que nous buvions, un jour, de l'eau de mer qui envahira la nappe phréatique », poursuit-il.

Le maire de la commune d'Ankilimanilike, Dimanche Rebata, avance la nécessité de livrer à la population des informations plus détaillées sur les techniques.

« Les responsables auprès de Toliara Sands ont affirmé qu'ils n’allaient pas utiliser l'eau des rivières et des lacs, ils allaient plutôt creuser des puits respectant les normes. Je pense que si l'Etat a accepté la mise en œuvre de ce projet c'est qu'il ne causera pas de problèmes pour la population », mentionne ce responsable local.

« De plus, on nous a expliqué que l'eau qui sera puisée à Ranobe est à 50 mètres de profondeur, ce qui ne va pas atteindre la nappe phréatique. L'eau recyclée sera, par la suite, utilisée pour l'agriculture. Mais, il est tout de même préférable que des techniciens viennent voir de près la situation et donnent plus d'explications à la population », enchaîne-t-il.

Radioactivité

Pour les Mikea « intégrés », la menace est également réelle, car leur village est situé à quelques heures de marche de la forêt de Ranobe. En quittant celle-ci, leur zone d’origine, ils se sont familiarisés aux habitudes des villageois. Grâce à l’appui de l’église catholique locale, un village de Mikea « intégrés » a bénéficié d'une borne-fontaine à Ankilimanilike. Une manne qui fait des heureux mais qui risquerait de ne pas durer.

« Nous sommes vraiment contents d’avoir obtenu cette pompe que le curé a construite pour nous. Maintenant, nous pouvons nous laver et cuire nos repas. Nous ne sommes plus obligés de chercher tous les jours les tubercules de baboho », se réjouit Longosoa, un père de famille Mikea.

Selon lui, toute sa famille devrait parfois parcourir près de 1,5 kilomètre pour trouver du baboho.

Les Mikea authentiques sont, par contre, peu exposés au problème de tarissement d'eau. En plus d’être autonomes, vivant de la cueillette et de la chasse, ils se caractérisent par une faible consommation en eau. Selon les explications apportées par Parfait Manantsoa Garina, chef du volet conservation et recherche de Madagascar national Parc Mikea, cette population ne boit pas l'eau des lacs ou des rivières, mais plutôt de l'eau de pluie emmagasinée dans des troncs d’arbre.La tubercule sauvage appelée « baboho » leur fournit aussi un apport en eau.

Toutefois, les Mikea ne sont pas à l'abri de la menace de pénurie du tubercule ainsi qu'à la radioactivité que pourraient provoquer les activités minières du projet Toliara Sands.

« Les Mikea ont, en général, une taille très menue. Cette morphologie résulte du fait qu’ils ne boivent pas beaucoup d’eau. Ils se désaltèrent avec l'eau de pluie préservée dans des troncs d’arbre, en utilisant un coquillage comme verre », précise Samuel Razanaka, enseignant-chercheur à l’Université de Toliara.

« A Taolagnaro, il a été prouvé, à partir d’un échantillon, que l'eau recèle de la radioactivité. Et même s’ils ne boivent pas beaucoup d’eau, ils ne sont pas épargnés par la radioactivité au vu de la zone d’exploitation minière. Par contre, par rapport à l’opération de dragage, les Mikea aborigènes n’ont pas de souci à se faire. Ils ont surtout besoin d'eau de pluie », note toujours l’enseignant-chercheur.

Les recommandations de l'Institut national des sciences et techniques nucléaires (INSTN) sont attendues à la suite d'une nouvelle étude d'impacts environnementaux (EIE) en matière de radioactivité, une fois que le projet démarre.

« En effet, un partenariat a été conclu avec le projet Toliara Sands sur le suivi de la circulation des produits radioactifs, d'où les EIE sur la radioactivité à l'état zéro qui serviront de références. Au fur et à mesure de l'exploitation, ces études seront relancées et c'est en fonction de la situation que nous allons faire des recommandations », déclare le Pr Joël Rajaobelison, directeur de l'INSTN.

 

Une précision de la direction régionale des Eaux et forêts

Selon les précisions apportées par la directrice régionale des Eaux et forêts, Volatiana Rahanitriniaina, les zones exploitées par le projet Toliara Sands ne figurent pas dans les aires protégées. Une commission nationale des mines et des forêts a procédé à la délimitation. La forêt des Mikea ne fait pas partie des zones d’exploitation du projet.

« On ne peut pas anticiper sur quelque chose qui ne sera pas exploitée », affirme cette responsable lors d'une interview à son bureau, assistée par un responsable du projet minier.

 

 

Historique

Les premiers travaux d’exploration dans la zone de Toliara ont été entrepris en 1999 et ont révélé la présence de sables minéraux à Ranobe. Les ressources dans cette localité ont fait l’objet d’exploration et d’évaluation qui ont coûté plus de 20 millions de dollars, depuis leur découverte par World Titanium Ressources.

Ces travaux ont révélé la présence de sables minéraux à Ranobe, ainsi qu’au nord à Ankililoaka, Basibasy et Morombe. Une étude approfondie d’ingénierie a été réalisée, au cours de laquelle la ressource a été réexaminée et le plan de la mine a été élaboré. Par conséquent, une quantité de ressource minière de Ranobe de 959 millions de tonnes à 6,1% de teneur moyenne de métaux lourds et une réserve de minerais de 161 millions de tonnes à 8,2% de teneur moyenne en métaux lourds a été identifiée.

Le processus d’exploitation minière comprend les étapes suivantes, à savoir :

- Défrichage de la végétation restante existante et entassement de la terre végétale devant le tracé de la mine pour le replacement ultérieur pendant la réhabilitation

-Excavation du sable minéralisé en utilisant une chargeuse frontale et en transférant le matériau extrait dans une trémie, à partir de laquelle une pulpe sera fabriquée et pompée vers l’usine de concentration primaire.

-Remblayage des zones exploitées avec les résidus de sable

-Réhabilitation des zones remblayées en replaçant la terre végétale et en replantant des arbres et ou des cultures.

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Culture du baboho à promouvoir

La dégradation de la végétation et sa restauration figurent parmi les étapes du projet minier. Dans ce cadre, la société Toliara Sands a préparé des terrains de pépinières dans la région.

Le baboho, un tubercule sauvage, sert de nourriture et d'apport en eau pour l'ensemble de la population Mikea et ceux qui vivent en-dehors de la forêt en période de disette risquent de disparaître. La survie de la culture sauvage n'est pas garantie. Ainsi, une mesure s’impose pour la sauvegarde de cette espèce qui se raréfie et dont la culture pourrait être envisagée après le défrichage de la végétation par le projet. La culture de Babaho reste à promouvoir.

« Il est possible que les tubercules ne poussent plus d'une manière sauvage comme avant après le défrichage de la végétation. Mais avec le CNRE, des démarches pour la protection du baboho ont été engagées. Des étudiants ont déjà entrepris des recherches et ont obtenu des expériences réussies sur sa culture. Maintenant, les ressources sont de plus en plus limitées, les Mikea doivent parcourir plusieurs kilomètres pour en trouver et ce n’est pas seulement les Mikea qui en mangent », soutient Pierre Jules Rakotomalaza, biologiste auprès de l’association Mitoimafi, intervenant dans la protection de la forêt de Mikea.

 

 

 

Lantoniaina Razafindramiadana

 

Vendredi 09 août 2013

L’Express

Publié dans Revue de presse

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