Littérature: Des hainteny pour libérer la parole

Publié le par Alain GYRE

Littérature : Des hainteny pour libérer la parole

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Jean Paulhan a révélé une partie de la culture malgache avec les hainteny qu’il a collectés

Au-delà du centenaire de l’édition en 1913 des Hainteny merina collectés et traduits par Jean Paulhan, c’est toute l’histoire de la culture malgache qui fait maintenant question.

L’officialisation du lancement du centenaire se prépare et doit demander beaucoup de soin, car l’enjeu est trop sérieux pour être pris à la légère. Jean Paulhan lui-même a illustré - par exemple pendant l’occupation allemande - comment l’écriture est une arme qu’il faut savoir affuter tant la laideur qui mène le monde a besoin de ce que nous avons de meilleur pour éviter la nuisance. Si les Merina lui ont appris comment, pour eux, le langage est précieux pour tous les combats, puisqu’il leur était possible de conquérir des femmes comme des royaumes grâce aux hainteny. Il est sûr que l’esthétique littéraire est aussi importante sinon plus pour abattre la surdité et l’aveuglement du monde. En tant que Malgache, je suis infiniment reconnaissante à Jean Paulhan d’avoir su écouter, transcrire et faire connaître une partie précieuse de ma culture pour magnifier la sienne. Et ce faisant il a donné une partie du génie culturel de Madagascar au monde moderne.D’autres que moi feront le point savant de l’apport de Jean Paulhan à la littérature universelle, mais il a su en peu de temps goûter aux délices de l’Imerina sans juger ni infantiliser les Malgaches, sans dénoncer qui que ce soit non plus et cela en ces temps durs où des pans entiers de la vie quotidienne se redéfinissaient autour du système colonial. Le bonheur quotidien de vivre les choses les plus simples, comme les repas et l’amour, il a su l’apprécier . Et c’est sans doute cette façon merveilleuse de savoir vivre simplement mais pleinement qui transparait à travers les Hainteny qui attacha le jeune homme à ce pays. Les Malgaches peuvent aussi s’enorgueillir d’avoir inspiré en partie cette manière épurée qui fait l’élégance du style de Jean Paulhan, avec tout ce qu’il a pu apporter à la sensibilité moderne.
En ces temps de crise, si krisis vient du grec « jugement », qu’avons-nous à penser au delà de l’évènementiel politique
Nous avons à exercer toute notre lucidité et notre créativité en franchissant en ce moment aussi le seuil d’une nouvelle civilisation. Il y a cent ans, Madagascar se remettait du choc de son annexion à l’empire français. Le monopole de la violence légitime était exercé par les représentants de la France. L’œuvre colossale de Galliéni à Madagascar fut menée de main de maître par le grand guerrier français pacificateur de populations hétérogènes du Haut Niger et du Tonkin. Tout en construisant des routes , formant une nouvelle race de bons serviteurs de la culture française dans les écoles laïques, la mission civilisatrice de la Colonie tenait aussi à contrôler les esprits. L’Académie malgache fut créée en 1903 pour renforcer les connaissances sur l’Ile avec pour but de convertir les élites les plus cultivées à la cause de la civilisation française. Galliéni rêvait de réduire la « race houve » au rôle d’intermédiaire entre la culture française et les autres « peuplades »de l’ile, afin de faire de Madagascar un « Japon africain », rêve réalisable seulement si lesdites élites houves renonçaient au sentiment national qui les animaient dans leurs efforts pour unifier Mada­gascar. La fameuse « politique des races » pour briser la théocratie / monarchie issue du lignage d’Andriamanelo, le premier des chefs andriana merina issus des femmes vazimba du Centre malgache mais dont personne ne connaÎt le père, consistait à renforcer les différenciations statutaires entre Malgaches en insistant sur les différenciations physiques . II fallait rendre irréductibles les antagonismes entre les populations sous le contrôle de la monarchie merina dont les « houves » dits fotsy « blancs » devaient être soumis afin qu’ils renoncent à leur supériorité sur le reste de la population dite « noire » ; il fallait transformer les anciens privilégiés du Royaume en classe intermédiaire entre la France et les « vrais blancs », les vazaha. Et le pouvoir colonial s’est servi des oppositions entre les groupes malgaches autour du mythe asiate –l’isolat merina étant l’un des piliers des arguments, pour refuser l’apport du Continent proche dans l’œuvre gigantesque des explorateurs scientifiques Grandidier père et fils – pour aiguiser chez les Merina leur refus de leur propre africanité. Les « erreurs et les brutalités coloniales » dénoncées par Augagneur, successeur de Galliéni à la tête du territoire venaient à peine d’être pansées. L’œuvre colossale du pacificateur du Haut Niger comme du Tonkin se concrétisait par des routes, des écoles laïques, des réformes administratives, la main mise sur les richesses et l’organisation de l’économie de traite à partir de l’Est pour valoriser les Mascareignes, surtout Maurice et la Réunion, actes manqués du Royaume de France dan s son rêve de s’installer à Madagascar depuis la Compagnie des Indes. Le renforcement de la conquête par la destruction des acquis de la monarchie conduite par le lignage d’Andriamanelo provoqua la destruction des tentatives d’unification du territoire national par un travail systématique de sape de l’autorité précoloniale. C’est dans ce contexte que débarque en 1908 un tout jeune homme : Jean Paulhan. Il réussit à intégrer l’Académie malgache ,à se lier d’amitié avec des hommes de culture comme le docteur Raharijaona et à entreprendre un travail patient d ‘écoute des traditions orales populaires dans cet Imerina dénoncé par les conquérants comme hégémonique . Les hainteny sont au-delà de la valeur de ces traditions. Ce travail est un modèle de ce que peut fait faire un bon chercheur quand la passion de son terrain l’habite, une belle démonstration aussi de la capacité du peuple malgache à vivre sa culture au delà des problèmes de gouvernance de ceux qui voudraient le contrôler. Point n’est besoin de réciter Frantz Fanon, Almilcar Cabral, Cardenal ou Ngiap pour savoir vivre dans les campagnes malgaches la réalité du savoir vivre ensemble au quotidien. L’entr’aide et la solidarité existent dans le pays réel. Dans les villages, celui qui en est exclu est un homme mort. Il doit s’intégrer à la vie quotidienne dès son arrivée où il sera accueilli par des hainteny. Et cet art de parler en acceptant l’autre signifie aussi tout un art de vivre qui aura pour fonction de le protéger contre l’exclusion qui menace l’étranger. Dans les discours des décideurs, on reconnaÎt tout de suite ceux qui n’ont pas bénéficié de l’expérience de ce merveilleux terrain offert aux fils de la terre pour apprendre à mieux vivre avec la culture profonde du pays. Le style mpanasoa vahoaka des « bienfaiteurs du peuple » se reconnait à leur innocence maladroite qui croit que parce qu’ils sont très applaudis, ils sont efficaces. Les Malgaches ont le sens de l’autre ; ils reconnaissent tout de suite celui qui recherche des compliments et ils l’acclament à grands cris, sachant que cela fait plaisir et aussi pour se protéger. Le discours d’allégeance est trompeur et transcende tous les régimes. Avec des capacités de résistance culturelle inimaginables. Du temps du jeune Paulhan, l’administrateur français en tournée pouvait entendre les foules rassemblées pour chanter leur obéissance au représentant de la « mère chérie », la France :
«Monsieur l’administrateur, n’ayez pas peur ! Tous les Malgaches sont à votre disposition (bis)!»
Comment Paulhan a su échapper à la griserie des manifestations de cette dépendance à laquelle même le fin lettré que fut Octave Mannoni ne put comprendre faute d’avoir parlé et vécu à la malgache Ce sont par les paroles échangées en malgache qui permirent le dialogue fécond et profond de cette culture telle qu’elle a été vécue de l’intérieur par le jeune français. Le dialogue des civilisations réussi est magistra­lement illustré par les résultats d’une écoute patiente de gens humbles du pays merina pour donner au monde le génie des Hainteny.

Cent ans après, quels défis sont à relever à propos des traditions orales comme les Hainteny

S’agit il d’un art dont il faudrait se contenter de faire des bilans plus ou moins sensibles d’archéologie littéraire Il semble que le hainteny ait gagné toutes les couches de la société malgache, hormis celle qui n’est pas capable de saisir les subtilités de sa propre culture par son identification à des modèles extérieurs. La vitalité du genre ne transparait-elle qu’ à travers les écrits sur le hainteny, ou reste-t-il un art qui, dans d’autres formes artistiques comme l’écriture, le théâtre, des joutes oratoires des kabary l’art populaire du hira gasy « chant malgache » des troupes ambulantes, les variétés, le rap et toutes les variantes du jijy des régions, domine le paysage culturel malgache Personnellement, je pense que le hainteny fait partie des canaux médiatiques traditionnels comme aimait à le souligner le regretté Simon Andriamialison animateur, qui fut aussi directeur à la radio nationale, travail que poursuit concrètement un Solofo José dont la formation philosophique doublée de ses talents de poète et de chasseur de talents poétiques au Farimbolana Sandratra donne des émissions radiophoniques écoutées dans toute l’Ile. Je ne peux détailler ici le caractère intarissable de la production de Nalisoa Ravalitera qui, non seulement, fait de la recherche et enseigne le hainteny mais en crée sans cesse. Ses Hainteny font partie des évènements du tout Tana, sérieux ou pas. Dans la chanson de variétés, j’adore les chanteurs comme Samoela qui chante en réclamant areheto ny poteaux
« allumez donc les poteaux », manière de réclamer non seulement la restauration des ampoules électriques dans les rues de Tana, mais aussi la transparence dans la gouvernance ; car si les citoyens y voyaient clair, ne pourrions nous pas discuter ensemble de notre avenir en toute sérénité Quand Rossy célèbre les hauts faits de Papa Mendela, il réclame aussi d’ériger de « nouveaux contrats » inspirés des « conventions collectives traditionnelles » dina vaovao entre Malgaches pour mieux vivre ensemble. Njakatiana le crooner merina chante les jeux de l’amour et de l’amitié dans le Nord alors que Mike&Davis à Tamatave célèbre la jeune fille noire, riche, habituée aux voyages en avion, Princio préférant les joies terrestre aux illusions du Paradis et tant d’autres… Les artistes malgaches célèbrent tous avec l’humour discret du hainteny des relations plus humaines entre Malgaches. Ils chantent tous la solidarité avec plus ou moins de sérénité, tous systèmes de croyances confondus. Tous ces artistes malgaches savent utiliser la littérature orale sans connaître forcément Jean Paulhan ni même Jean Joseph Rabearivelo dont la poésie a réussi à rendre en français les émotions d’un fils de l’Imerina en un florilège unique. Aux jeunes écrivains se plaignant que l’écriture malgache ne pouvait se prêter à l’érotisme, je conseillais l’utilisation des hainteny. Certains s’y sont essayé avec plus ou moins de bonheur. Car réciter des hainteny peut être un artifice qui ne pardonne pas, c’est le flux de la vie même qui est prétexte à hainteny et non le hainteny prétexte à la création vitale ! Mais surtout le hainteny peut rejoindre les bouleversements réclamés par les jeunes du monde entier. Pour des sociétés malgaches plus justes, plus participatives, plus vivables parce plus humaines, le hainteny peut être un formidable levier pour une mobilisation.

Suzy Ramamonjisoa

Lundi 07 janvier 2013

L’Express

Publié dans Revue de presse

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