Madagascar, cette île qui n'existe pas (2/2)

Publié le par Alain GYRE

Madagascar, cette île qui n'existe pas (2/2)

Tout comme la naissance de Rome repose sur la légende de Romus et Romulus, la mythologie malgache nous fait découvrir la fabuleuse histoire de Raminia, l'ancêtre des lignées royales de la Grande île.

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Diégo Diaz  Etienne de Flacourt  Fort-Dauphin  Jacques Pronis  océan Indien  Raminia 

 Diego Diaz, navigateur portugais, est le premier Européen à approcher de Madagascar. Accostant l’île, le 10 août 1500, il lui donne le nom du saint du jour, San Lorenzo ou Saint Laurent.

La rade de Diego Suarez (la pointe nord de l’île) devient un point de ravitaillement des navires occidentaux, aussi bien portugais, hollandais, anglais que français. Mais les rapports avec les Malgaches se détériorent très vite.

Les Occidentaux préfèrent alors abandonner les comptoirs qu’ils y ont créés. Toutefois, les Français vont persister et s’implantent au sud-est de l’île, plus exactement à Fort-Dauphin, nommé ainsi en l’honneur du Dauphin, fils du roi de France.

Le 3 décembre 1648, Etienne de Flacourt arrive à Fort-Dauphin, pour y exercer la fonction de chef de colonie, en remplacement de Jacques Pronis, fortement contesté dans la petite colonie.

Etienne de Flacourt va entreprendre d’écrire l’ouvrage Histoire de la Grande Isle de Madagascar.

Publié en 1658, l’ouvrage va rencontrer un vif succès en France. Ouvrage de naturaliste et de géographe, Madagascar, pour la première fois y est décrit selon sa faune et sa flore, selon sa géographie, avec des esquisses et cartes établies par l’auteur, la population y est décrite également.

Des légendes, des coutumes y sont rapportées. L’ouvrage se présente comme scientifique, et constitue, jusqu’à ce jour, une source importante d’informations sur la période. Néanmoins, les rapports violents avec les Malgaches transparaissent dans ces lignes de Flacourt:

«Gardez-vous de ces habitants, vous étrangers qui que vous soyez et vous surtout Français. Ils sont très bavards, flagorneurs, prodigues en flatteries. Cette peuplade est la seule parmi les nations de la terre toute entière à jeter ses enfants aux bêtes sauvages comme des proies et à les abandonner par une coutume impie et très détestable (…).»

Madagascar oscille entre l’enfer des terres inconnues et l’utopie de la nature innocente. Si la nature y est merveilleuse, les hommes qui y habitent, n’étant pas semblables aux autres humains de la terre entière, y sont présentés comme des sauvages n’obéissant à aucune loi civilisée.

Le fabuleux destin de Raminia

Si contact violent il y a avec les Occidentaux, ce n’est jamais expliqué et interprété comme le fait d’un peuple qui résiste à une invasion mais comme le fait d’une «peuplade» cruelle, qui n’a pratiquement rien d’humain.  

Néanmoins, Flacourt a pris soin de relater les mythes tels qu’ils sont racontés par les Malgaches (les Madécasses). Ainsi du mythe de Raminia dont se revendiquent les lignées royales de cette région de l’île:

«Quelques-uns disent que les Roandrian s’appellent Zafferahimina du nom de la mère de Mahomet qui s’appelait Imina, d’autres qu’ils se nomment Zafferamini, c’est à dire, la lignée de Ramini qu’ils disent avoir été leur ancêtre, ou de Raminia femme de Rahourod, père de Rahazi et de Racouvatsi; ils en parlent de la sorte que le nommé Andian Manhere m’a lui-même récité.

Du temps que Mahomet vivait et était résident à la Mecque, Ramini fut envoyé de Dieu au rivage de la mer Rouge proche de la ville de la Mecque, et sortit de la mer à la nage, comme un homme qui se serait sauvé d’un naufrage.

Toutefois, ce Ramini était grand prophète, qui ne tenait pas son origine d’Adam comme les autres hommes, mais avait été créé de Dieu à la mer, soit qu’il l’ait fait descendre du ciel et des étoiles, et qu’il l’ait créé de l’écume de la mer, Ramini étant sur le rivage s’en va droit trouver Mahomet à la Mecque, lui conte son origine, dont Mahomet fut étonné, et lui fit grand accueil; mais lorsqu’il fut question de manger, il ne voulut point manger de viande qu’il n’eût couper la gorge lui-même au bœuf, ce qui donna occasion aux sectateurs de Mahomet de lui vouloir mal et même furent en dessein de le tuer, à cause du mépris qu’il faisait de leur Prophète.

Ce que Mahomet empêcha, lui permit d'occuper la gorge lui-même aux bêtes qu’il mangerait, et quelques temps après, il lui donna une de ses filles en mariage, nommée Rafateme. Ramini s’en alla avec sa femme en une terre dans l’Orient nommée Mangadsini ou Mangaroro, où il vécut le reste de ses jours et fut Grand Prince.

Il eut un fils qui s’appelait Rahouroud qui fut aussi très puissant et une fille nommée Raminia, qui se marièrent ensemble et eurent deux fils, l’un nommé Rahadzi et l’autre Racoube ou Racouvatsi.»

Rahadzi eut alors le dessein de faire un grand voyage par «toutes les Indes», recommanda de mettre son jeune frère Racoube au pouvoir si jamais les signes indiquaient qu’il mourrait en mer.

A peine fut-il parti qu’interprétant les signes, les notables mirent Racoube au pouvoir. Mais quelques jours à peine, Rahadzi revint avec sa flotte.

Prenant peur, Racoube fait équiper trente grands navires, embarque trois cents hommes, emmène toute sa richesse, met la voile vers le sud.

C’est ainsi qu’en passant par «l’île de Comoro», il aborde et contourne Madagascar pour arriver à l’embouchure du fleuve «Harengazavac, à deux lieues de Mananzari, dans la province des Antavares (…).»

Son frère l’ayant poursuivi, non pour le tuer mais pour le rassurer débarque également à Madagascar, les deux frères vont ainsi se poursuivre dans le malentendu. Le cadet s’enfonçant de plus en plus dans les terres, créant au passage royaumes et civilisation…

Mythe? Histoire? Fiction? Il est impossible, bien sûr, de trancher. L’histoire d’un royaume ou d’une nation part toujours d’un mythe fondateur. Rome ne doit-elle pas sa naissance de la mansuétude d’une louve envers Remus et Romulus? Des récits de Flacourt, ce mythe de Raminia (la mère de Rahadzi et Racoube) n’est pourtant pas celui qui ait le plus frappé l’esprit des Occidentaux.

L’imaginaire des Occidentaux a préféré garder les descriptions d’une nature généreuse, et fantasmer sur des peuplades sauvages et cruelles.

L’idée coloniale fait ainsi son chemin. C’est une terre bénie des dieux mais peuplée par des sauvages qu’on extermine ou qu’on civilise…

Slate Afrique

Publié dans Revue de presse

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