Menakanga.

Publié le par Alain GYRE

274 Menakanga.

 

Menakanga était un grand voyageur. Le voilà, de bon matin en route pour des contrées lointaines en compagnie d’un jeune ami.

Le soleil fut au zénith, les deux marcheurs eurent faim. Menakanga suggéra :

-         Nous allons faire griller de la patate.

Et ils  se dirigèrent vers un champ dont les patates étaient en partie déterrées (1)

Quelques tubercules justement faisaient surface. Les deux voyageurs allumèrent un feu de bouse. Les bouses s’embrasèrent, devinrent braise. Ils enfoncèrent les patates sous la braise.

Mais, alors que montait déjà un bon fume de grillade, Menakanga dit à son ami :

-         Contrairement au profane que tu es,  je suis un voyageur aguerri. Je détiens les secrets du voyage. Je vais prendre congé de toi mais, si dans quelques instants un être invisible – le génie de ce ruisseau - t’ordonne de lui envoyer les gros des patates cuites, obéis-lui, envoie-les !

Le jeune homme acquiesça. Menakanga s’en alla.

Peu de temps après son départ, les patates furent à point. Une senteur appétissante de tubercule grillé se répandait partout. Cependant, à peine le jeune homme avait-il écarté le premier de la braise qu’une voix terrible retentit :

-         Envoie ici les gros de la grillade ! Envoie ici les gros de la grillade !

-         Plutôt sot qu’obéissant, il jeta tous les gros des patates dans le ruisseau. Sot, oui… car c’était bien sûr Menakanga qui avait contrefait la voix du génie, c’était lui qui s’était blotti contre un arbre, et lui qui se régala des gros des patates ! Mieux encore : le jeune homme partageait encore le reste – les petits – avec lui. Il fallait laisser là la part du vieux voyageur.

Quelques minutes plus tard, le vieux reparut au camp, après un long détour.

-         Tu as obéi au génie du ruisseau ? demanda le vieux voyageur en feignant de ne rien savoir.

-         Oui, affirma le jeune homme. Prends ta part, tu dois avoir une faim de loup !

Le rusé Manakanga se régala d’un nouveau plat de patates : un déjeuner copieux pour lui, mais un déjeuner maigre pour son compagnon de route !

Les deux amis reprirent leur chemin. Un peu plus loin, Menakanga dit  au jeune homme :

-         Jette tes sandales !

Et le jeune homme d’obéir. Mais voilà qu’ils furent sur un terrain jonché d’épines.

-         Je vais me chausser, moi qui ne suis pas dépossédé de mes sandales.

Le jeune homme se rendit compte qu’il avait été victime d’une duperie, mais que faire ? Il était trop tard ! Alors tandis que Menakanga s’avançait à grandes enjambées dans la zone épineuse, il traversa le champ en criant de douleur, obligé presque à chaque pas d’ôter les piquants qui couvraient son pied du talon aux orteils.

Menakanga se reposait tranquillement depuis presque un quart d’heure à l’ombre d’unn arbre quand le jeune homme l’atteignit, blessé et pleurnichant.

Ils reprirent leur chemin, marchèrent, marchèrent… et atteignirent à la tombée de la nuit le village où prenait fin leur voyage.

C’est Menakanga ! C’est Menakanga ! s’exclamèrent les villageois venus les accueillir. Mais qui est ce jeune homme avec Menakanga ?

-         Je vous présente mon ami, répondit Menakanga.

On les fit entrer dans une maison et tout de suite, un dîner chaud leur fut servi. Après le repas, ils furent conduits à la maison des voyageurs, car ils devaient être très fatigués. Mais est-ce que Menakanga l’était ?

A minuit, tandis que le jeune homme ronflait, Menakanga sortit, se rendit à un village voisin et y déroba un bélier. A son retour, il trouva le jeune homme toujours endormi. Il égorgea alors le bélier , le débita et arrangea la viande dans une grande marmite. Puis il plaça le tout sur un foyer d’où montait déjà une flamme ardente.

En fin de cuisson, il savoura la viande de mouton sans en laisser une miette, sauf la graisse de la queue de l’animal avec laquelle il enduisit les lèvres du dormeur sans le réveiller.

Le lendemain matin, le « hazolava » retentit dans le village voisin.

-         Un bélier a été volé cette nuit ! Un bélier a été volé cette nuit !

Les villageois remontèrent les traces, qui les conduisirent au seuil de la maison des voyageurs.

-         Les traces aboutissent à votre porte, Menakanga ! lui firent savoir les villageois.

-         Je ne sais pas beaucoup de choses, répondit Menakanga. Ce que je sais, c’est que mon compagnon de voyage est sorti cette nuit. Et, maintenant, regardez ses lèvres luisantes de graisse !

-         Voleur ! Voleur ! crièrent ensemble les villageois Tuons-le ! Tuons-le !

On réveilla le jeune homme, on le fit sortir et, hélas ! trois coups de sagaie lui ôtèrent la vie. Son cadavre fut transporté hors du village sans être enterré. Un voleur n’a pas droit à des funérailles. Menakanga , lui, fut acquitté.

Des lunes plus tard, Menakanga repartit en voyage, accompagné cette fois du frère aîné du malheureux jeune homme. La destination de ce second voyage était la même que celle du premier.

Le soleil au zénith, ce fut la même grillade de patates dans le même champ, la même ruse de Menakanga qui s’éloigna en mettant le frère en garde contre le génie du ruisseau.

Alors que les savoureuses patates parfumaient l’air, une voix terrible retentit :

-         Envoie ici les gros de la grillade ! Envoie ici les gros de la grillade !

Le frère jeta une bouse à moitié embrasée. Croyant qu’il s’agissait d’une patate, Menakanga le goulu s’en empara et la mordit, crr ! crr !, pour cracher aussitôt la bouchée ardente, les lèvres, la langue et le palais brûlés. Le frère mangea toutes les patates sans laisser aucune miette.

Après un long détour, Menakanga réapparut sur le  côté opposé du ruisseau.

-         As-tu nourri le génie du ruisseau ? demanda-t-il ?

-         Bien sûr, répondit le jeune homme.

-         Et ma part ?

-         Je suis désolé de t’apprendre que j’ai envoyé toutes les patates. Moi non plus, je n’ai pas mangé.

L’aîné savoura sa victoire sur Menakanga : ventre plein pour celui-là, ventre creux pour celui-ci.

Ils reprirent leur chemin. Un peu plus loin, Menakanga dit au jeune homme derrière lui :

-         Jette tes sandales.

Le frère jeta deux bouses de vache. Le bruit de la chute fit croire à Menakanga qu’il s’était déchaussé. Aussitôt, les voilà devant le terrain jonché d’épines.

-         Je vais me chausser, moi qui possède encore mes sandales, dit Menakanga.

-         Moi aussi, je vais me chausser, répondit le frère.

Menakanga le regarda du coin de l’œil et se rendit compte que cette fois, sa consigne n’avait pas été respectée. Le frère savoura encore sa victoire contre Menakanga.

Après la traversée rapide du royaume d’épines, ils marchèrent, marchèrent… et atteignirent le village avant la tombée de la nuit.

-         C’est Menakanga ! C’est Menakanga ! s’exclamèrent les villageois en les accueillant. Soyez le bienvenu, Menakanga. Mais qui est ce jeune homme qui vous accompagne ?

-         C’est mon ami, répondit Menakanga.

On les fit entrer dans la maison du chef du village et, après les palabres d’usage, un dîner chaud leur fut servi. Puis Menakanga et son ami furent conduits à la maison des voyageurs où allaient passer la nuit.

A minuit, croyant que le jeune homme dormait, Menakanga sortit. Dès qu’il fut éloigné de quelques pas, le frère quitta son lit et ferma la porte à clef.

Une heure s’écoula. Menakanga fut de retour avec un bouc du village voisin. Il poussa la porte, mais celle-ci résista.

-         Ouvre-moi ! Ouvre-moi ! demanda-t-il à voix basse.

Mais le frère fit la sourde oreille. Menakanga n’eut d’autre solution que de rester dehors jusqu’au matin avec son bouc.

Le « hazolava » retentit et, aussitôt, les villageois se ruèrent vers la maison des voyageurs. Les traces, encore une fois, y conduisaient.

Le frère ouvrit la porte. Menakanga entra dans la maison et s’accroupit sur la caprin tout en s’enveloppant dans son « lamba » (2) tombant jusqu’au sol de telle sorte qu’aucune partie du corps de l’animal ne fût apparente.

-         Les traces sont sur le seuil de votre porte, Menakanga ! dirent les villageois.

-         Je ne sais pas beaucoup de choses, répondit Menakanga resté accroupi. Je sauis seulement que mon compagnon de voyage est sorti cette nuit.

-         Voleur ! Voleur ! s’écrièrent ensemble les villageois. Tuons- ! Tuons-le !

-         Vous allez me tuer, intervint le jeune homme. Mais, avant tout, donnez-moi un « jejolava  (3)».

On lui tendit un jejolava et tout de suite, il se mit à pincer la corde, à en jouer.

La musique du jejolava était un langage. Une femme qui le comprenait put déchiffrer le message et déclara :

-         La mélodie dit que le bouc perdu est sous Menakanga.

Elle poussa violemment Menakanga qui bascula. L’animal apparut.

-         Menakanga est un voleur ! s’exclamèrent les villageois. Tuons-le ! Tuons-le !

-         Aussitôt, Menakanga fut exécuté à coups de sagaie. L’astuce du jeune homme lui fut mortelle.

-         Y a-t-il une parenté entre vous et celui qui l’accompagnait lors de son précédent voyage ? demanda un villageois.

-         C’est mon frère cadet, répondit le jeune homme.

-         Voici dix zébus avec lesquels vous allez ramasser et transporter ses restes, dirent les villageois. Il a été tué comme vous avez manqué l’être.

Le jeune homme ramassa aux abords du village les restes de son frère cadet, les transporta chez lui et les enterra. Les dix zébus lui permirent d’effectuer les rites funéraires.

 

 

(1) L’usage interdit de récolter un champ vierge, c’est-à-dire de récolter avant le propriétaire du champ lui-même. Ceci fait partie de la maraude, donc est sévèrement puni par le droit coutumier. En revanche, après une première récolte partielle, le voyageur – celuiqui ne va pas remplir une corbeille mais seulement faire griller quelques tubercules – est autorisé à satisfaire sa faim, même en l’absence du propriétaire.

(2) Etoffe dans laquelle s’enveloppe les Tandroy.

(3) Instrument de musique à corde pincée. Le jejolava est monocorde.

 

Contes et légendes Tandroy

SAMBO

Adaptation Olivier BLEYS

L’Harmattan

Commenter cet article