"Nager dans le brouillard"

Publié le par Alain GYRE

104 « Nager dans le brouillard ».

 

            Derrière la légende, l’histoire.

 

C’est le cas de celle des Bongò qu’on raconte chez les Ontarae d’Amparatanjo, petit hameau de sommet du Tsienimparihy. A  la suite d’une plaisanterie, le père de famille raconte l’histoire (tantara) de la montagne (Bongo) qui se trouve à sept kilomètres de là.

Autrefois, dit-il, les gens n’avaient pas encore beaucoup de connaissances. C’était le temps où nombre de sommets étaient habités. Un jour où le brouillard était épais, les gens dirent : « Andao roaba hilomañozavo – Allons nager dans le brouillard ».

L’un après l’autre, ils plongèrent dans le brouillard. Ceux qui étaient au sommet attendaient le retour de ceux qui avaient plongé, mais ils ne revinrent pas. Quand le brouillard se dissipa, on les vit morts au pied de la montagne. Et les gens qui virent le désastre de dire : « Heko ! Bongò tokoa ! – Vraiment ! ce sont des Bongò ! »

Depuis lors, bongò désigne les simples d’esprit.

 

La même histoire se dit de groupes d’ancestralité toujours bien présents dans le paysage social comme, par exemple, les Ikalatsara à une quinzaine de kilomètres au sud d’Ambositra.

On raconte en effet que, par un petit matin brumeux, une mère de famille se précipita du haut d’une falaise, près du village.

Ne voyant pas sa femme revenir, le père dit : « Mahandry mirotra re Ikalatsara izany ! Tena mahay mandaño amin, ny zavona ! – Elle sait vraiment nager dans le brouillard ! ».

Il incita ses enfants à en faire autant, puis, à son tour, sauta dans le vide. Le reste du groupe fut alors baptisé « Ikalatsara mandaño zavona ».

 

De même, la connaît-on, en Imerina, pour les Zanakalondrano (« Enfants de l’onde marine »), qui vivaient autrefois, à Antongona et dont certains sont établis à Anganomasina, près d’Alasora. Ils sont eux aussi présentés comme des gens très sots dans un monde très primitif – des gens à qui on ne reconnaissait guère que de savoir nager.

 

En fait, cette légende vise à déprécier de très anciens groupes gouvernants qui ont abandonné les sites sommitaux ainsi que leur pouvoir dans la société. Pour les dynasties postérieures, c’était une façon de condamner à l’oubli le dol infligé et de prévenir et éluder toute revendication ultérieure. Le mensonge prenait allure de « légende sacrée (angano masina) » qu’aucune des deux parties n’envisageait de remettre en cause.

Publié dans Contes sur la toile

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