Ngano, ou les quatre fous

Publié le par Alain GYRE

72 Ngano, ou les quatre fous.

 

            Le Roi s’ennuyait dans sa grande case.

            Il était las d’entendre complimenter sa beauté, sa force et son intelligence. Las d’entendre les propos insipides et les médisances des uns et des autres. Il souhaitait avoir auprès de lui quelqu’un qui puisse l’amuser ou le distraire en lui parlant d’autre chose que du temps qu’il faudrait qu’il fasse le lendemain ou de celui qu’on n’aurait pas dû avoir la veille, du nombre de bœufs que le Roi des pays voisins avait fait sacrifier  à la mort de son fils ; et les interminables discussions sur la prochaine récolte de riz l’horripilaient.

            Un jour, on vanta devant lui Ngano qui, dès le plus jeune âge, s’était montré adroit et futé et l’on citait mille tours qu’il avait joué à son père et à sa mère.

            Le Roi fit appeler Faralahy, le père, et Fanavavy, la mère, et leur demanda de lui amener l’enfant, qu’il désirait garder auprès de lui. Comme ses désirs étaient des ordres, ils se dépêchèrent de revenir avec le jeune garçon. Sa mine éveillée plut aussitôt au Roi.

            Un matin, le Roi dit à Ngano d’aller lui chercher une bouteille d’eau à la source et aussi de lui rapporter un miroir qu’il avait oublié dehors.

            Ngano se hâta et courut si vite, qu’en arrivant à la case royale, il manqua deux grosses pierres qui formaient les marches de l’escalier. La bouteille se brisa et le miroir fut en miettes.

            Mais le Roi se garda bien de gronder et lui demanda tranquillement de reconstituer ces objets auxquels il tenait.

            - Ce sera très facile, lui dit Ngano, si tu me procures une corde de fumée et un bol de larmes

            Le Roi se apporter des piments, un bol et un pilon et il écrasa les piments jusqu’à en obtenir une pommade. Il appela alors sa fille qui était fort coquette et lui affirma qu’on venait de lui procurer un onguent extraordinaire et qui donnait les plus beaux yeux du monde. Elle s’en frotta aussitôt les paupières et, bien entendu, quelques larmes commencèrent à couler. Mais la belle avait le cœur si sec que sa provision de larmes fut vite tarie et le fond du bol à peine humide.

            Le Roi s’allongea alors sur la natte et se fit recouvrir de son lamba puis il dit à Ngano d’aller chercher la Reine et de lui annoncer que le Roi venait de mourir subitement.

            La reine déclara, tranquillement :

            « Hazo raike tsy mba mete ho ala – un seul arbre ne fait pas la forêt. Ce qui, évidemment, voulait dire aussi qu’elle saurait choisir un autre arbre dans la forêt.

            Mais le Roi ne se formalisa pas pour si peu. Il se releva et ne songea qu’à tenter d’autres expériences.

            - Il se fit apporter du bois vert et en remplit le foyer, puis il y mit le feu. Un torrent de fumée emplit la pièce et le Roi essaya de la saisir et de la tordre pour en faire une corde, mais bien entendu, il n’y parvint pas.

            - Tu t’es moqué de moi dit-il à Ngano, tu m’as demandé toi-même l’impossible et pour l’accomplir il fallait bien que tu me procures l’impossible.

            Le roi fut enchanté de cette histoire et il en rit pendant deux jours. Puis il eut envie de jouer un bon tour à Ngano. Il rassembla quelques personnes autour de lui et il annonça au jeune garçon :

            - Tu vas assister à une chose étonnante que ces gens sont capables de faire alors que toi tu ne pourras pas, quoique tu sois très malin, je le reconnais. Ils vont pondre un œuf…

            En effet, les uns après les autres les hommes défilèrent et un œuf, qu’ils avaient dissimulé sous leur lamba, roula à terre chaque fois qu’ils passaient devant le Roi.

            - A ton tour maintenant, dit le Roi.

            - Ngano, sans s’émouvoir autrement, s’arrêta devant le Roi et se mit à agiter les bras comme des ailes et il poussa un cocorico retentissant.

            - Que fais-tu ? Demanda le Roi.

            -Tu vois, je suis un coq… Tout le monde sait bien que les coqs ne pondent pas.

            Le Roi lui demanda un autre jour :

- Je voudrais que tu me trouves quatre fous.

            Et Ngano partit à la recherche des quatre fous que demandait le Roi.

            Ngano rencontra e sorcier du village. Il était accroupi devant sa natte en fibre de manarana sur laquelle il avait répandu des graines sacrées. Il les remuait du bout des doigts et soufflait sur elles pour les réveiller.

            Il consultait le sort en murmurant des paroles rituelles.

            - Que cherches-tu à savoir ? demanda Ngano.

            - Je voudrais savoir si ma femme est vraiment morte.

            - Ne le sais-tu pas ? Elle est morte et enterrée depuis quatre ans.

            - Oui mais les graines qui la représentent affirment qu’elle est en vie.

            A ce moment un homme monté sur un cheval passa près d’eux. Le cavalier portait un énorme fagot de bois sur l’épaule et il était à moitié courbé sous la charge.

            - Mais pourquoi ne poses-tu pas ce bois sur ton cheval ? demanda Ngano.

            - C’est facile à comprendre, fit l’homme, et tu n’es vraiment pas bien malin de ne pas l’avoir deviné. Tu ne vois pas que mon cheval est fatigué ; il a déjà fait une grande course et c’est pour le soulager que je porte ce chargement moi-même.

            - Eh bien, pensa Ngano, je n’ai pas besoin d’aller plus loin, et il emmena le sorcier et le cavalier chez le Roi.

            - Tu es déjà là ? demanda le Roi. Et mes fous ?

            Je les ai trouvé tous les quatre, répondit Ngano. Toi, moi, et ces deux hommes. 

Les contes de la Grande Ile

Par Jean Benjamin Randrianirina

 

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