Saroy, la fille qui dit non aux hommes

Publié le par Alain GYRE

 

Saroy, la fille qui dit non aux hommes

04/01/13

  1 conte-une

Saroy vit dans un village de l’extrême Sud. On dit qu’elle est à l’image de la flore épineuse de la région, car elle est bien difficile. Dans cette vaste contrée, espace libre et nu, blanc de sécheresse et où le vent domine les éléments, les bruits courent vite. Et au nord, au sud, à l’est, à l’ouest, tous les garçons en âge de se marier ont entendu parler de Saroy : elle est belle, séduisante, robuste, et c’est un cœur à prendre.

Arrive alors un beau jeune homme du Nord, avec toute sa suite et du bétail :

– Je ne viens rendre visite ni au père, ni à la mère, déclare-t-il, je viens rendre visite à Saroy !

– Saroy ! s’écrie alors la sœur cadette, un homme est venu pour toi !

– Très bien, mets du lait sur le feu, fais griller des patates, je m’en vais le recevoir !

Parée de ses beaux bijoux d’argent, Saroy apparaît. Après les salutations d’usage, elle invite le visiteur à la suivre et l’installe dans une case ouverte, joliment aménagée.

Surexcité, le jeune homme s’assoit sur une banquette et attend. De longues minutes passent. Une éternité. Le regard inquiet du prétendant est attiré par le réchaud à charbon placé bien en vue de son abri, et sur lequel les patates douces sont en train de brûler, à côté de la marmite d’où déborde le lait bouillant.

– Hou ! s’exclame-t-il, le lait déborde et les patates brûlent !

En l’entendant, Saroy lance de l’intérieur de la maison :

– Cet homme n’est pas venu pour moi, puisqu’il se préoccupe de ce qu’on a sur le feu. Il vient pour manger les patates de mon père et boire le lait de ma mère.

Vexé comme une tortue, humilié, en colère, le jeune homme quitte les lieux.

Les contes vont vite… D’autres jeunes gens arrivent de tous les coins. Et tout se passe comme avec le premier.

Mais un jour arrive un beau jeune homme de nulle part, seul et les mains vides. Il se dirige directement vers la demeure de Saroy, s’installe dans la case et lance :

– Je ne viens rendre visite ni au père ni à la mère, je rends visite à Saroy.

Séduite par ce comportement singulier, Saroy enclenche le rituel et examine de loin le prétendant. L’homme de nulle part est le plus beau, le plus fort de tous. Impassible, il attend, le regard rivé sur le réchaud à charbon sur lequel déborde le lait bouillant et brûlent les patates.

Les contes vont vite… Saroy fait ses adieux à sa famille pour suivre l’élu de son cœur. Son petit frère, un boiteux d’une dizaine d’années, décide de la suivre : il n’a pas confiance en cet homme qui n’a rien d’humain : sans origines, sans défauts, sans faiblesses… et manifestement sans sentiments.

Après deux jours de marche, le petit groupe parvient à la lisière d’une forêt d’épineux où se trouve une maisonnette délabrée. Aucune porte ne ferme la béance qui sert d’entrée. Sans se reposer, le mari part chercher à manger. Taisant son inquiétude, Saroy s’assoupit, veillée par son petit frère qu’une angoisse grandissante empêche de dormir. La lune est déjà haute dans le ciel quand le vent se met à hurler. L’ouïe fine du garçon distingue alors une voix nasillarde qui chante :

« Demandée en mariage par les beaux garçons du Nord, Saroy dit non,

Demandée en mariage par les beaux garçons du Sud, Saroy dit non,

Demandée en mariage par les beaux garçons de l’Est, Saroy dit non,

Demandée en mariage par les beaux garçons de l’Ouest, Saroy dit non,

Demandée en mariage par l’ogre, qui va la dévorer et non l’embrasser,

Saroy, enfin, dit oui ».

Surmontant sa peur, le petit frère entonne à son tour un chant :

« Mon père, ma mère, il est tard, c’est la nuit ! Mais la faim me tenaille et le sommeil me fuit !

Il me tarde que mon beau-frère soit là, il va me rapporter un bon repas. »

L’entendant, l’ogre marmonne entre ses dents : « l’affreux boiteux est éveillé ! ». Et il retourne à la maisonnette.

– Réveillez-vous et mangez ! tonne-t-il. Tenrecs, tubercules, miel, serpents, caméléons !

– Merci, père, mais nous ne mangeons ni les serpents, ni les caméléons.

– C’est bien. Retournez-vous contre le mur le temps que je jette ce dont vous ne voulez pas.

Et l’ogre avale d’un coup les reptiles frétillants.

Le lendemain, l’ogre repart chercher à manger. Le petit frère s’empresse de révéler à Saroy la véritable identité de son mari. La seule solution est la fuite. Les sens en éveil, le garçon claudique devant sa sœur mortifiée d’avoir mis leur vie en danger. Ils ne s’arrêtent que pour cueillir des fruits de cactus. À un moment, un gros serpent avance sur le chemin et leur barre le passage.

– Nous ne devons ni l’enjamber, ni le contourner, explique le garçon. S’il ne libère pas le passage, nous sommes obligés de rester ici. Sans sa bénédiction, nous ne pourrons nous en sortir.

Le garçon place près de la tête du serpent une pierre polie, d’une jolie couleur bleu vert mordoré, qu’il garde toujours dans sa main. Il s’accroupit et psalmodie :

– Hou, animal-long, si notre voyage est bon, laisse-nous passer ! Autrement, aide-nous.

La pierre scintille entre les deux interlocuteurs. Et doucement, le serpent finit de traverser.

Le soir tombant, Saroy et son frère atteignent un lac. Bien qu’exténués, ils sont soulagés de s’être éloignés de l’ogre encore occupé à attraper des rats et des insectes et à ramasser des jujubes. Pour récupérer leurs forces éprouvées par leur voyage sur la terre, ils plongent dans l’eau purificatrice, revigorante, apaisante. Tout à leur bien-être, ils ne s’aperçoivent pas qu’ils sont entraînés vers le milieu du lac. Et, en un clin d’œil, sans savoir comment, ils se retrouvent au fond de l’eau, face à une extraordinaire créature féminine qu’ils n’osent pas dévisager, par respect et par crainte. Celle-ci s’adresse à Saroy :

– Tu nous plais, tu as du caractère, j’ai quelque chose qui pourra te servir.

– La femme du lac pose sur la tête de Saroy une chaîne en argent portant un petit disque sur lequel est gravé un soleil et qui se place au milieu du front.

Revenus à la surface, ils regagnent la rive en silence. Dans le ciel, la lune commence son ascension, faisant briller l’astre au front de Saroy. Là-bas, à la lisière de la forêt d’épineux, un cri terrifiant retentit. Furieux de tomber sur une maison vide, l’ogre hume l’air et se lance à la poursuite des fugitifs. Un tourbillon gigantesque se forme, s’élance et, parvenu à leur hauteur, les soulève haut dans les airs. Saroy, inspirée, sûre d’elle, étend les bras, redresse la tête et s’écrie :

– Moi, Saroy, fille des épineux, par le ciel, j’ordonne aux éléments de se calmer. Par ma parole et ma volonté, j’écrase ce tourbillon et les forces de l’ogre avec. Et les éléments comme par enchantement s’apaisent.

Les contes vont vite… Saroy et son frère poursuivent leur chemin et, au milieu de la nuit, ils tombent sur une habitation vide. Ils s’y installent. Le garçon s’endort aussitôt. Saroy reste éveillée. Dehors, le vent se met à siffler lugubrement. Affinée par les épreuves, l’ouïe de la jeune fille perçoit un chant :

« Demandée en mariage par l’ogre, Saroy, enfin, dit oui ».

L’ogre approche.

Malgré la fatigue extrême dans laquelle elle se trouve, Saroy sent une énergie nouvelle qui irradie tout son être. Elle a la chair de poule et sa main gauche la brûle. Elle étend les bras, mains ouvertes, paumes vers le haut, et se concentre sur la chaleur qui en irradie. Elle plonge ensuite au plus profond de son être et bientôt, telle un volcan, une lumière protectrice jaillit hors d’elle et se répand dans la maison puis à l’extérieur.

L’ogre s’est approché.

– Je les sens ! ils sont là ! ça pue l’humain.

Saroy irradie toujours. À son front, le soleil brille.

L’ogre se jette sur la maison et pousse un cri atroce : son corps le brûle de toute part. Il écarquille les yeux, ne comprenant pas où est ce feu qui l’a brûlé. Il se jette une nouvelle fois sur la case et pousse un nouveau cri, plus puissant car la souffrance est plus grande. Fou de douleur et d’étonnement, il se jette une troisième fois sur la maison. Cette fois, la brûlure est si forte qu’elle interrompt son cri de rage. Il s’enfuit. Dans sa course, le vent anime le feu qui le brûle. Son instinct le conduit vers un point d’eau. Il s’y jette, l’eau tarit aussitôt. Il reprend sa course, découvre un ravin et s’y précipite. Quand son corps touche la terre, la vie le quitte.

Au même instant, sous les yeux ébahis de Saroy, son petit frère boiteux se métamorphose en un beau garçon bien constitué et robuste.

Un conte est un conte. Je décroche la ruche, vous recueillez le miel.

 

 

 

Par Sylvia Mara

(article publié dans no comment magazine n°36 - Janvier 2013 ©no comment éditions)

 

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