Tout un album pour 130 années de photographie à Madagascar

Publié le par Alain GYRE

Histoire: Tout un album pour 130 années de photographie à Madagascar

histoire.jpg

Un cliché montrant des colons arrogants et conquérants

Les premiers clichés pris de la Grande Île datent de plus d'un siècle, par des commerçants, des militaires, des chercheurs et bien d'autres. Ce sont des témoins inaltérables de l'histoire malgache.

Il est de ces images qui font voyager dans le temps, hors du temps et revenir à son temps. Entre 1870 et 1880, des dizaines de milliers de photos sont prises à travers tout Madagascar.
L'esprit de découverte occidental a sans doute motivé une telle envie de tout mettre en boîte. De fait, l'histoire a voulu que les « indigènes » vécussent leurs premiers contacts avec la photographie. Un monde dans un monde. Du village à la femme endeuillée. Du marché aux vestiges royaux. Du simple couple aux troupes musicales. Le regard des photographes de cette époque raflait tout en noir et blanc.
Clichés anthropologiques, clichés idéologiques, clichés ostentatoires. L'Occident des voyageurs et sa mission civilisatrice en filigrane captent à l'infini le Malgache et le mettent en scène pour quelques minutes de vie locale. Une période où les Depardon et compagnie s'appelaient alors Pierre Labarthe, un commerçant, Georges Leygoute, ou encore Lieutenant Imbert.
Mise en scène, le terme tomberait juste, car les temps de pose de ces années-là étaient loin de ce qui se fait avec les dernières versions des reflex Nikon ou Canon. Les premières utilisations de la photo à Madagascar étaient donc tout simplement le fait de photographier la société « indigène ». Pour permettre au grand voyageur de montrer ce qu'il a vu à travers les lointaines contrées à ses ouailles, dès son retour chez lui. Avec la note de condescendance qui caractérisait cette époque. Moins aventurière pour ceux qui aimaient seulement la photo, ou faire des archives sur leur milieu direct, inestimables de nos jours. Sans oublier les scientifiques et les chercheurs en tous genres dont les clichés étaient des alliés de première classe.

Signe des temps

Après 1900, la qualité des images s'améliore. Pourtant, les Malgaches servent encore la plupart du temps de « chairs à pellicule ». Les occidentaux commencent à divulguer leur civilisation. La photographie en devient alors un témoin privilégié.
La religion se trouve aux premières loges. Par exemple, des tirages sur les acquis des missions protestantes, montrant des gentils minois à la coupe franche. Pour les gamines : les tresses d'écolière. Généralement, ils et elles sont emmitouflés dans des tissus en lin blanc, pieds nus quand même.
La civilisation se trouve maintenant au cœur du pays. Chez les catholiques, la mise en perspective de la puissance « divine » est le maître-mot. Les images urbaines dominent également. La différence au niveau des paysages et des architectures se fait sentir. Entre les constructions en dur et les cases précaires, un grand pas est fait du point de vue du photographe qui ne lâche rien derrière son objectif.
Chose étrange et inévitable : la beauté commence à susciter l'intérêt. De visu, il semble que c'est surtout dans la manière de se vêtir. La photo d'une élégante, du Nord-ouest de l’Île sans doute, avec le port presque parfait du lamba en est l'exemple. Le regard est fuyant mais elle reste fière. Un port de tête princier. Une forme exotique d'esthétique commence à faire tiquer ces photographes d'époque.
Dans certaines photos, comme celle de la femme Tanosy, la manière de mettre en lumière le visage de la belle fagotée de bijoux dénote déjà une envie de ressortir une beauté encore insaisissable, que seul le cliché arrive à garder éternelle.

Médium dominant

Puis vinrent les années 1920. L'esprit n'a pas changé. Les Malgaches deviennent maintenant des enfants que l'on voit grandir. Leurs images - en fait c'est un véritable canon d'expression - sont souvent reliées à l'impact des apports de la civilisation occidentale. Les clichés semblent se sectoriser, plus précis dans leurs messages, pour dire que Madagascar se développe comme le voudraient les étrangers qui le dirigent. Si au début, la propagande religieuse se passait en brousse, maintenant les photos montrent des rassemblements dans l’église. Plus ordonnés, plus conventionnels et plus occidentaux. Et fait peut-être anodin : les images de messe sont souvent prises en plongée. Le capteur d'éternité se rend ainsi compte de l'éclosion d'un œuf pondu par la civilisation. Madagascar est en pleine évolution économique, démographique et culturelle.
La période 1930 ne change rien, même si les techniques photographiques connaissent un avancement technologique considérable, grâce notamment aux premiers films souples d'Agfacolor ou de Kodachrome, et l'avènement de la couleur. Cependant, à Madagascar c'est le même refrain. Rien ne filtre sauf l'expansion d'un pays sous la gloire coloniale. Bien que les « indigènes » commencent à sourire, à se figer de trac devant l'objectif, à laisser même faire le photographe dans son coin. Sauf erreur, les Malgaches commencent à intégrer la chambre noire dans leur culture, sans pour autant encore prendre la mesure de la chose.

Constance culturelle

Les années 1930 et 1940 se suivent et se ressemblent. La révolution de 1947 change la donne. La féroce répression est accompagnée de blindés et de soldats implacables. Le colon se montre comme jamais sous ses traits les plus connus. Des clichés de cette période trouble de Madagascar leur rendent hommage.
Chapeau colonial, tenue kaki, ceinture et bottes. Le colon représente l'icône parfait de la civilisation, celui à qui le Malgache doit des centaines de « Oui missié » ou de
« Oui bwana ». Ce cher « Missié » travaille l'art de la guerre subversive en utilisant la photo comme un de ses outils de propagande.
Les images du front montrent des Malgaches pouilleux et squelettiques. Des combattants de la liberté ou de l'indépendance nonchalants et au port d'armes peu orthodoxe. Des prisonniers de guerre ridés suppliant leurs tortionnaires de leur laisser la vie sauve.
Le Malgache, qui commençait à s'habituer à être postérisé sous tous les angles, revient aux premières heures de l'enfantillage iconographique des années 1880 et 1890. Si le pays est fait prisonnier par les armes, son âme est pétrifiée dans un rectangle d'une dizaine de centimètres de côtés. En face, la force de répression est plus que magnifiée. L'ordre, la discipline, la férocité légitimée, la supériorité matérielle et technologique sont autant de valeurs que ressortent les photographes de l'occasion. Sauf qu'apparaissent les premiers leaders politiques malgaches à l'occidental. Le combat se transpose maintenant au bureau et sur des sièges.

Image institutionnelle

La tête de l'intellectuel est vite appropriée comme le visage du politique qui tente de sortir Madagascar de l'impasse coloniale. Joseph Ravoahangy, Joseph Raseta et Jacques Rabemananjara sont les plus photographiés. Très vite, ce média les positionne en héros révolutionnaires. Les Malgaches suivent le mouvement, d’autant qu'ils sont légitimés par leurs costumes-cravates, les cheveux gominés, la moustache impeccable, et le regard vif et courageux.
Faute de ne pas pouvoir botter le derrière aux colons français, le pays a choisi le terrain de la matière grise pour le faire. La transgression vis-à-vis de l'occupation est vite légitimée par celle-ci. Enfin, les protagonistes sont sur la même « longueur d'images ». Deux civilisations qui se valent se parlent et se regardent les yeux dans les yeux.
26 juin 1960 : l'indépendance de Madagascar est acquise. La lutte tire à sa fin. Quelques mois plus tard, le pays a élu son chef de file. Philibert Tsiranana, président débonnaire de la Première république de Madagascar. Son image a remplacé celles des anciens occupants. Il y a eu transfert de pouvoir. Il prend la pose dans les lieux jadis interdits aux
« indigènes », il est surpris, honoré de son rang par ses compatriotes.
Maintenant, Français et Malgaches gèrent ensemble le pays à la même table. Mais les images des photographes sont loin de convaincre. Souvent à un Malgache correspond un Français, comme si ce dernier était son chien de garde, si ce n'est son ange gardien. Les gens ne sont pas dupes. C'est presque cette même image qui est visible à travers l'Afrique qui vient de recouvrer sa liberté. Le photojournalisme local est né et fait son effet. Mai 1972 arrive.

Mondialisation

Il ne faut pas oublier que la masse populaire vit désormais dans un pays plus ouvert et dans un monde en pleine mutation favorisée par la culture populaire. Yéyé, Beatles, Rolling Stones, Viêt-Nam, Mai 68, hippies … : les premières images de la globalisation atteignent la Grande île.
Les « branchés » du pays analysent et miment les Mick Jagger et autres John Lennon. Cheveux au vent, pantalons pattes d'éléphant, col de chemise aussi large que le pont d'un navire : la jeunesse malgache, mais surtout celle de la capitale, se sent vivre avec son monde. Ce qui fait le bonheur des premiers studios de photos d'Antananarivo. La quadrichromie ne fait que booster l'effet. « La pellicule est maintenant nôtre », se diraient probablement les anciens « indigènes ».
Entre août et septembre 1972, une équipe de basket-ball venue de Ngazidja se fait immortaliser à Antsi­ranana lors de sa tournée en terre malgache. L'Afrique jubile et tire en images des points positifs de sa récente liberté.
Un cliché, pris en plongée, d’un défilé de la commémoration de l'Indépendance, en 1972, encore à Antsiranana, montre combien Madagascar est coloré. L'impression que les couleurs vives de cette masse apparemment calme suffit à interpeller la rétine. La vraie force sans violence, le pays connaît enfin la paix.
L'histoire retiendra aussi la naissance des mythes. Le meilleur exemple serait sans doute le groupe Mahaleo qui peut se targuer d'être le groupe musical le plus photographié de son époque. Symboles de la lutte populaire, Raoul, Nonoh, Dadah, Dama, Bekoto, Fafah et Charles chantent en images. Leurs textes touchent les cœurs en profondeur. Avec un discours un brin romantique, cela aurait éclipsé sans doute leur image d'idoles de tout un peuple. Les membres de la formation arborent le faciès du simple citoyen, voire du cul-terreux à certaines occasions. Mais ils utilisent moins la photo comme moyen de séduire encore plus que leurs auditeurs. Sourires d'occasion, postures de troubadour … la simplicité reste leur leitmotiv. La célébrité malgache se montre encore sage comme une image, introvertie malgré tout, et la photo reste plutôt un témoin historique qu'un moyen de plus pour le plan marketing.

Accélération des mœurs

1960, 1970, 1980, 1990, 2000, 2010 et 2012. Rien ne va plus, tout est presque prétexte à photographier. C'est le grand bond du numérique. Facebook, Twitter, Flickr et ses cliques, la photo, comme tout le monde le sait, n'est plus l'apanage des spécialistes. Un simple portable et « click », c'est dans la boîte.
Les évènements de 1991, 2002, et 2009 ont ingurgité leurs premiers lots de photographes professionnels du pays. Pour le citoyen lambda, il peut devenir d’un instant à l’autre le héros d'un moment quelconque. Et appartenir à tout l'univers. C'est comme ça dans le monde entier, c'est comme ça à Madagascar, à présent.
Sous nos latitudes, les bêtes des forêts ou de la nature, comme les lémuriens ou les orchidées, sont maintenant les nouveaux « indigènes » des occidentaux. Ces derniers n'ont plus besoin de s'attarder sur la population, les photographes locaux pullulent déjà sur le marché des pixels.
Toutefois, l'image pornographique ne fait pas encore école dans le pays. L'érotisme passe déjà difficilement, tant chez les modèles et les photographes qu’auprès de Monsieur Tout-le-monde. Cette retenue morale des mœurs, malgré les avancées technologiques, auxquelles le pays n'est pas étranger, peut étonner. Un cliché d'un chanteur célèbre en tenue d'Adam risque de provoquer un scandale national. Une photo en bikini d'une jolie vedette ferait d'elle à 95% de chance une paria. La honte l’obligerait sûrement à fuir son pays. Alors, il suffit d'imaginer ce qui se passerait à partir d’un cliché où un ministre véreux est surpris en train de recevoir un bakchich des mains d'un capitaliste avide de bois précieux. L'on se regarde les yeux dans les yeux maintenant !

Maminirina Rado

Samedi 10 novembre 2012

L’Express

Publié dans Revue de presse

Commenter cet article