Un grand Roi qui s'est fait gardien de porcs

Publié le par Alain GYRE

54 Un grand roi qui s’est fait gardien de porcs.

 

 

            Le roi Andriambahoaka, vieillissant, convoqua ses sujets pour leur faire ses recommandations. Il dit :

            « Peuple, je suis vieux. Il est temps que je vous dise ma volonté en ce qui concerne mon successeur. Vous savez que j’ai deux enfants. Vous n’ignorez pas non plus que les lois du royaume prescrivent la désignation de l’aîné quel que soit son sexe. J’ai beaucoup de sympathie pour les femmes, et j’ai toujours était très respectueux des traditions qui ont fait de mes ancêtres des rois sages, aimés du peuple et respectés du dehors. Mais il m’est arrivé depuis quelques temps une certaine inquiétude, un certain pressentiment, quelque chose qui m’a troublé l’âme et qui m’a poussé à choisir le cadet, qui est un garçon, pour vous guider dans vos destinées que je souhaite  éternellement heureuses. Ne m’en veuillez donc pas, ô bon peuple, si j’ai du enfreindre nos sages traditions. N’y trouvez que la volonté d’un homme dont le seul souci est de sauvegarder vos droits, d’assurer la paix intérieure et extérieure du royaume, de veiller à ce que chacun de vous mange bien et vive heureux. Quant à toi, ma fille, ton frère t’aimera, il t’aidera, ilte donnera tout ce dont tu pourras avoir besoin ».

 

            Quand Andriambahoaka mourut, son fils Ralaiarivo monta sur le trône aux acclamations de toute la foule. C’était d’ailleurs un homme affable, vigilant et économe. Il organisa aussitôt les services du royaume. Il rétablit l’ordre des hiérarchies sociales afin que les grands hommes d’esprit occupassent des postes élevés au même titre que la noblesse de sang. La vie des paysans fit l’objet d’attention particulière, afin que cette grande masse grouillante – utile pour les guerres et les impôts – participât effectivement à la vie du pays et pût acquérir par le travail tout ce qui fait  la dignité d’un homme.

            Mais après deux années de règne heureux, Ralaiarivo conçut l’idée étrange – si l’on peut dire – de quitter le palais pour aller chercher ce qu’on entend par « la vraie misère ». Sa sœur règnerait pendant son absence. Au peuple qu’il convoqua, il déclara :

            « peuple, je ne serai pas parmi vous pendant quelques temps, peut-être même pendant plusieurs années. Je vais faire une longue tournée. Mais pour que mon voyage ne fasse pas trop de bruit, je voudrais aller seul. Ma sœur règnera pendant mon absence. Aimez-la, respectez-la. Si des ennemis viennent vous attaquer, montrez-vous les dignes descendants de guerriers toujours vainqueurs. Je pars dès demain. Ayez toujours dans l’esprit l’intérêt de notre pays… Veloma (1).

            Le lendemain, dès l’aube, Ralaiarivo partit, déguisé en simple sujet. Il arriva devant un palais où trois filles jouaient, richement vêtues. Il dit :

            « O nobles enfants de ce pays, vous Qui vivez si heureuses, voulez-vous demander à vos parents de me donner du travail ? »

            Les enfants demandèrent aussitôt : « Qui es-tu ? Que peux-tu faire ? » Ralaiarivo répondit : « Je suis un pauvre sujet qui cherche du travail ».  Les trois filles le conduisirent au palais  et le roi leur père , dit : » Si tu le veux, tu seras le gardien de mes porcs et tu vivras dans la petite hutte que voilà ».

            Notre nouveau gardien de porcs, qui se faisait appeler Botokisoa, fit son travail avec tant de goût, avec tant de passion et d’abnégation, que les porcs se multiplièrent vite à la grande satisfaction du roi.

            Le roi commençait à vieillir. Il n’avait que trois filles ; il voulait des gendres, mais ses  filles refusaient toutes les offres qui leur étaient faites, alors même que les prétendants étaient de jeunes nobles fort riches et beaux.

            Un jour, le roi appela ses trois filles et leur exposa leurs devoirs. Il fut alors convenu que le peuple serait convoqué en masse, qu’il serait publié avant la réunion que les filles du roi allaient choisir leurs futurs époux.

            Le jour fixé, tout le monde était présent. Les femmes et les hommes, les vieux et les jeunes avaient tous quelque chose en tête : les uns nourrissaient l’espoir d’être choisis, les autres voulaient satisfaire la curiosité qui les démangeait. Les trois filles avaient chacune une petite pelote qu’elles devaient lancer sur l’homme de leur choix. L’aînée dirigea la sienne sur un commandant, la puînée sur un jeune capitaine, la cadette sur le gardien de porcs, sur ingahy Botokisoa. Ce dernier choix fit scandale. Ce serait violer la coutume que d’accepter une pareille mésalliance. « Quoi ! disait-on partout, un gardien de porcs qui devient l’époux de la fille du roi ? Il fallait obliger la petite reine à refaire son choix ». La fille déclara que sa décision était arrêtée, qu’elle rejetterait tout autre individu – si beau, si jeune, si riche et si noble qu’il soit. – Et le roi en fut si vexé que, sur le conseil des dignitaires du palais, il répudia sa fille. L’ancienne petite noble, maintenant devenue une simple roturière, rejoignit sa hutte sous les huées des voyous de rue.

            Nombreux furent les courtisans qui réclamaient la mort de Botokisoa, cette vilaine bête qui, par ses talismans, a pu aveugler l’esprit de la jeune fille. Mais le roi qui, par moment, trouvait dans ce choix inattendu une part de volonté des ancêtres, voulut plutôt laisser agir le temps.

            Une guerre se déclara, tous les hommes valides devaient s’enrôler sous peine de mort. On laissa croire à Botokisoa que les gardiens de porcs étaient exemptés du service militaire, prétexte trouvé par le commandant et le capitaine pour faire disparaître leur malheureux beau-frère en le taxant plus tard de déserteur. Botokisoa, pourtant ne se laissa pas attraper. Il vint trouver sa sœur, demanda du renfort, et à la tête d’une troupe éprouvée , il participa à la bataille. Le roi sortit vainqueur mais son chapeau et son sabre furent pris par les ennemis qui fuyaient. Pendant que l’armée royale rejoignait le palais, heureuse d’avoir vaincu, mais désolée d’avoir laissé perdre le chapeau et le sabre du roi. Botokisoa continua la poursuite des ennemis jusqu’au moment où il put reprendre le chapeau et le sabre. Il ordonna alors à ses soldats de renter tandis qu’il rejoignait sa hutte. Il n’avait pas encore fini de raconter les événements à sa femme que, déjà, deux officiers se présentèrent avec ordre  de ramener de force au palais, ingahy Botokisoa. En effet, celui-ci était accusé  de n’avoir pas participé à la bataille et d’avoir collaboré  avec les ennemis en les renseignant sur la composition de l’armée royale.. D’autre part, on avançait qu’il avait fait passer la moitié des porcs qu’il gardait à l’ennemi . Betokisoa nia les faits qui lui étaient reprochés : il avait lutté jusqu’au bout, il avait poursuivi les ennemis, il avait repris le chapeau et le sabre. – Et il remit au roi le sabre et le chapeau. – Certes Botokisoa ne reçut pas de félicitations, mais il fut heureux de pouvoir rejoindre sa femme, , sa hutte et ses porcs.

            Les jalousies s’amplifièrent. Il fallait, selon le commandant et le capitaine vexés, faire disparaître purement et simplement ce vilain gardien de porcs. Ils firent onc pression sur le roi. Ils le menaçaient de révolte. Enfin, le monarque craignit que s’il résistait un peu plus, il le paierait de sa vie. Les devins consultés donnèrent ce conseil : Chacun des trois gendres devait rapporter au palais, dans un délai de sept jours, une calebasse pleine de lait de chèvre aussi frais que pur. Ce lait devait entrer dans la composition du talisman dont se servirait le roi pour éliminer toute menace de guerre. Celui qui ne pouvait pas se procurer ce lait devait être sacrifié. Or, cette recherche était assez difficile, car il fallait aller dans un royaume voisin et savoir s’imposer, entreprise impossible pour un gardien de porcs. Botokisoa courut vers sa sœur, fit traire des chèvres, en remplit une calebasse et revint vers sa hutte. Sachant que le commandant et le capitaine allaient venir demander ce secours à sa sœur, il recommanda à celle-ci d’ajouter de l’eau au lait qui leur serait donné.

Le jour fixé, les devins déclarèrent au roi que seul Botokisoa avait pu apporter du alit de chèvre aussi frais que pur.

            Certes Botokisoa ne rfeçut pas de félicitations, mais il fut heureux de pouvoir rejoindre sa femme, sa hutte et ses porcs.

            Enfin, Botokisoa jugea que sa mission était terminée, qu’il savait maintenant comment vivaient les petits. Il rejoignit secrètement sa sœur, reprit son pouvoir. Il fit parvenir au roi, son beau-père, un message dans lequel il annonçait son intention de lui faire une visite de courtoisie et de signer avec lui un pacte de bon voisinage. Il fut l’objet d’une réception grandiose ; mais ô surprise, immédiatement après le revue des troupes, il se fit conduire vers la hutte du gardien de porcs où sa femme, se croyant veuve, pleurait son absence.

            Ralaiarivo se déclara.

            Qui fut le plus étonné : madame la gardienne de porcs devenue reine tout d’un coup, ou le commandant et le capitaine qui se trouvaient face à un rival puissant ?

            Le roi Ralaiarivo rentra, heureux d’avoir épousé une fille si douce, heureux surtout d’avoir pu comprendre que le bas peuple a aussi ses soucis.

 

 

(1)   Veloma : Ethymologiquement devrait ce traduire par : soyez vivants. Les Malgaches l’emploient pour exprimer au revoir ou adieu. Originellement, il ne devait y avoir aucune différence entre ce qui désigne une séparation éternelle : adieu, et une séparation passagère : au revoir. Actuellement, on tend vers une certaine adjonction fort poétique : mandrakizay ou pour toujours, et mbola ihaona ou on se rencontrera.

 

Contes et légendes de Madagascar

RABEARISON

Administrateur Civil

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article