Zanakaminanina.

Publié le par Alain GYRE

252 Zanakaminanina.
Conte Betsimisaraka

 

Il y avait, dit-on, deux époux qui avaient plusieurs enfants.

Le mari dit à son épouse :

«Nos enfants sont très nombreux, nous allons en rejeter quelques-uns car nous ne pouvons pas les nourrir tous. »

«  Faites ce que vous voudrez répliqua la femme. »

«  Que l'aînée soit rejetée, dit le mari. »

« Non, c'est mon premier enfant, je ne la rejette pas, répondit la femme. »

« Alors, c'est la plus jeune dont nous allons nous débarrasser. »

A cette petite fille ils donnèrent une marmite percée, un mauvais couteau et une vata(1) de riz; le père l'emmena dans une forêt lointaine.

Restez ici, dit-il, moi je vais chercher quelque chose par là.

Oui, répondit l'enfant.

Le père partit, quand le soir tomba il n'était pas de retour et la petite fille pleurait.

« Que vais-je faire, car ma famille me rejette! »

Avec des longoza (2) elle construisit une maisonnette, en fit cuire et en mangea.

A l'aurore elle coupa les longoza environnants et les replanta.

Le riz donné par son père poussa et produisit un grenier de riz.

Au bout d'un certain temps la petite fille devint grande et voulut avoir un enfant.

Elle culbuta et mit au monde un bébé du sexe féminin bien dodu qu'elle appela Zanakammanina.

Chaque matin, comme les animaux, elle quittait son enfant et allait dans la forêt récolter du miel et des pommes de terre qu'elle rapportait le soir.

Un jour, un homme, ramasseur de caoutchouc, égaré dans la forêt, entra dans la case
et trouva la jeune fille seule.

« Etes-vous mariée ou bien êtes-vous libre ? »

« Je ne suis pas mariée, et ma mère ne me laisse pas me marier. Vous devez partir car ma mère pourrait arriver et certainement vous tuerait. »

« Si je vous plais, je demanderai votre main »

« Très volontiers, mais dites-moi vos pensées en échange. »

Elle fit cuire du riz pour l'homme.

Lorsqu'il eut mangé, il dit :

«  Je vais partir et, la semaine prochaine je reviendrai vous chercher. »

A peine avait-il quitté la case que la mère arriva.

« Je sens des odeurs de personnes, dit-elle. »

« Je suis seule ici, répondit Zanakamihanina. »

Quand le jour fut venu, l'homme arriva chercher la jeune fille.

« C'est bien, dit-elle. »

 Alors elle fit cuire le riz et parla aux objets de la maison en ces termes

« Ne dites rien à ma mère. »

Ils oublièrent de demander le silence au filohély. (3)

Après avoir mangé, ils partirent.

Le soir vint, la mère arriva et chercha sa fille.

Lasse, elle s'adressa à tous les objets de la maison.

Non, nous ne l'avons pas vue, répondirent-ils, seul le filohély qui n'avait pas pris
d'engagement parla du départ de la jeune fille.

Un homme, dit-il, l'a emmenée au delà de la mer.

Je vais les poursuivre, répondit la mère.

Pendant ce temps le couple marchait.

Lorsqu'il. fut arrivé au milieu de la mer la maman les aperçut et elle cria :

« Zanakaminanina, retourne-toi donc un peu vers moi. »

La fille ne répondit rien, mais l'homme parla ainsi :

« Retourne-toi donc vers elle. »

«  Si je vous obéis, dit la jeune femme, vous ne me reconnaitrez plus. »

En même temps, elle se retourna et un violent coup de vent emporta ses deux yeux vers sa mère.

Son mari qui la regardait ne vit plus qu'une femme aveugle.

Je vous l'avais dit, maintenant que je suis aveugle, je vais retourner.

Non, je ne vous laisse pas partir, nous allons continuer le chemin.

Tous les deux achevèrent la traversée de la mer, et arrivèrent de l'autre côté.

Zanakaminanina ne voulut pas entrer dans la ville et son mari fut obligé de lui
construire une maisonnette dans son champ de manioc.

Puis il se rendit à la ville et tout le monde fut surpris de ne pas voir la femme qu'il était allé chercher.

Son père demanda :

« Où donc est ma bru nouvelle ? »

« Elle est dans le champ de manioc, elle ne peut pas monter, dit le fils, aussi j'emporte
du riz pour tous deux. »

Un jour, le père appela son enfant :

« Apportez cette paille à Rangahy (4) pour qu'elle fasse un chapeau. »

Le mari remit la paille à Zanakaminanina.

Voilà de la part de mon père pour lui faire un chapeau.

Comment pourrais-je, puisque je suis aveugle, dit en pleurant la pauvre femme.

Alors la boîte dans laquelle la mère avait conservé les yeux de sa fille se remplit d'eau, et la mère fut emportée par un coup de vent près de son enfant.

« Qu'est-ce qui te fait pleurer ainsi? »

« Je pleure parce que mon beau-père m'a envoyé de la paille pour fabriquer un chapeau, et je ne peux la natter puisque je n'ai plus d'yeux. »

« Taisez-vous, cela n'est rien. Faites cuire du riz je vais la natter vite. »

Lorsque le riz fut prêt, la paille était prête aussi.

« Voilà, votre paille est nattée, retirez le riz du feu car je vais partir. »

La mère mangea donc et s'en alla.

A la nuit, le mari revint et fut surpris de trouver le chapeau de son père terminé.

« Qui a fait cette paille, c'est vous ou une autre ? »

« C'est moi, dit-elle. »

Au premier chant du coq le fils porta le chapeau chez son père.

A la vue de ce beau chapeau, le père dit :

« Faites monter ma bru. »

Le mari partit alors chercher sa femme.

Mais celle-ci se mit à pleurer car elle avait honte de ses yeux partis.

A ce moment, la boîte qui contenait les yeux fut de nouveau remplie d'eau, la mère
sut ainsi que son enfant pleurait.

Elle se mit de suite en route et arriva, tout aussitôt chez sa fille.

« Qui vous a fait pleurer, dit-elle ? »

« Je pleure parce que mon beau-père veut que j'aille en ville, j'ai honte de n'avoir
pas d'yeux et surtout pas de nattes (5). »

« Taisez-vous et faites cuire du riz, moi je vais chercher du raphia et de la paille
dans la forêt. »

Quand le riz fut cuit, la mère revint portant le raphia avec lequel elle fit une tente
et des nattes.

Puis, elle fixa les yeux de sa fille dans leur position naturelle.

Voilà donc vos meubles, dit-elle à sa fille et elle partit.

Des jeunes filles d'honneur arrivèrent pour chercher la jeune femme.

Elle lia ses meubles et les suivit.

Quand elle arriva, on la fit boire du toaka (6) et on la fit danser pendant toute la nuit.

« Je suis ivre, dit-elle, j'ai envie de vomir. »

« Allez vomir ailleurs, répondit son époux. »

« Je ne veux pas vomir ailleurs. »

« Où donc voulez-vous vomir ? »

« Je veux vomir sur le lamba de ma belle-mère. »

La belle-mère s'approcha et sa bru vomit dessus.

L'assemblée fut bien surprise car c'était de l'argent qu'elle rejetait.

La première femme s'avança et, à son tour, dit :

« Moi aussi je veux vomir sur le lamba de ma belle-mère. »

De nouveau, la belle-mère s'approcha, mais cette fois il n'y eut que des résidus de
toaka et de la viande de poule gâtée.

Alors Zanakaminanina dit encore :

« Je veux me baigner. »

« Allez vous baigner dans la rivière avec votre belle-sœur. »

« Je ne veux pas prendre un bain dans la rivière, car j'ai l'habitude de me baigner dans un feu allumé au milieu de la ville. »

On alluma donc un feu très vif, et Zanakaminanina plongea dedans et le feu devint
une immense étendue d'eau.

La première femme désira aussi prendre un bain de la même façon, mais aussitôt
qu'elle eut plongé dans le brasier elle fut brûlée et finit par mourir.

Il ne resta donc que Zanakaminanina.

 

 

 (1) Malle, coffre, mesure pour les grains.

(2) Plante dont les feuilles sont employées souvent en guise de cuillère, et dont les racines sont comestibles.

(3) Petite aiguille.

(4) Chez les Betsimisaraka on désigne la bru sous le nom de Rangahy

(5) Les nattes représentent les meubles que la jeune fille apporte en dot.

(6) Rhum

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL (1866 – 1925)

Librairie Ernest LEROUX

PARIS

 

Publié dans Contes de Madagascar

Commenter cet article