Conte: IMAHAITANA ET TSIMATIAMBAVANY

Publié le par Alain GYRE

 

IMAHAITANA ET TSIMATIAMBAVANY

Conte Bara

Recueilli à Ivohibé (province de Farafangana .

 

Un jour, Imahaitana et Tsimatiambavany partirent, dit-on, en voyage et arrivèrent dans la forêt; Imahaitana était un habile lanceur de pierres et Tsimatiambavany était un mpikabary expert.

Le dernier, apercevant des fonimanga (pigeons verts), dit à son camarade :

« Je t'en prie, lance des pierres contre ces pigeons verts.

-  Si je lance des pierres contre eux, dix seront atteints, dix s’envoleront, et les pierres, après avoir fait trois jours de marche, blesseront quelqu’un.

-  Quoi qu’il puisse arriver, j’en prends toute la responsabilité.

-  Alors appelle des témoins. »

Les témoins arrivés, on leur dit la convention.

Indriamahay lança des pierres contre les pigeons verts, dix furent atteints, les autres s’envolèrent, et les pierres, après trois jours, vinrent blesser à la tête le fils d’un roi de l'Est.

Les deux compagnons poursuivirent leur route et, au bout de quelques jours, montèrent à un village où il y avait une fête. Chacun d’eux avait deux sagaies et portait un salaka aux deux bouts effilés, montant jusqu'à la poitrine.

En entrant dans le village, ils étalaient avec fierté leurs costumes et se glorifiaient de l’éclat de leurs felana (j). Et voici qu’ils virent un beau grand garçon avec une bande de linge souillée de sang.

 « Qu’est-ce que tu as à la tête ? dit Mahaitana.

-  Un inconnu, en lançant des pierres, m’a blessé gravement.

- C’était peut- être les pierres lancées par moi.

-  Ah ! C’est toi qui as blessé le fils de notre roi, s’écrièrent les gens. Nous allons donc vous arrêter et vous mettre à mort aujourd’hui.

-  C’est Tsimatiambavany qui a vu des oiseaux et m’a ordonné de leur lancer des pierres ; je lui ai répondu que non, car, si je lançais des pierres, dix seraient atteints, dix s’envoleraient et les pierres, après trois jours de marche, blesseraient quelqu’un. Mais il persista à vouloir m’en faire lancer.

-  C’est un mensonge, dit Tsimatiambavany. C’est lui qui brûlait du désir de lancer des pierres et qui vient maintenant m’accuser. Moi, ma main est paralysée et ne saurait lancer de pierres.

-  Pourtant, dit Indriamahay, des témoins nous ont vus.

«Les témoins affirmèrent que Tsimatiambavany avait ordonné à Indriamahay de lancer des pierres contre les oiseaux, quoi qu’il dût en résulter. »

Le peuple alors poursuivit Tsimatiambavany qui s’enfuit dans la forêt. Lorsqu’on fut sur le point de le rattraper, il se cacha au au milieu du vero (hautes herbes) ; les poursuivants y mirent le feu. Comme il allait être brûlé, il se précipita au dehors et ses ennemis le percèrent à coups de sagaies et de couteaux tranchants. Il tomba mort, baigné dans son sang.

On l’abandonna sur la place et les animaux vinrent lécher son sang et déchirer ses chairs.

Quand sa femme apprit ces nouvelles, elle fut pleine d’affliction et se mit à pleurer. Elle appela deux de ses fidèles amies, prépara des provisions de route et se mit en marche à travers la forêt vers les pays étrangers. Elle emportait de beaux lambas pour envelopper le corps de son cher mari, qu’elle chercha dans toute la forêt, sans pouvoir le retrouver. Lasses enfin, toutes trois s’en retournèrent vers leur village.

Or, un jour, elles firent halte vers midi et aperçurent des animaux réunis au bord du chemin. Elles regardèrent et virent que c’était le corps tant cherché que mangeaient ces animaux. Les deux autres femmes s'évanouirent de peur, tandis que la troisième, la femme de Tsimatiambavany, se désolait, en proie à une morne tristesse. Or les noms des bêtes ( 2 ) étaient Lavatsinay, Afakelika, Mandrongay, Milaloza, Bibiela, Bibivao, Tokamaso, Kindoko, Omba et Bibiolona. Dès qu’elles aperçurent les trois femmes, les bêtes se mirent à leur poursuite, et les femmes s’enfuyaient le plus vite qu'elles pouvaient, malgré leur lassitude. Heureusement, les gens d’autrefois savaient beaucoup de choses, et, bien que le malheur fût près de les atteindre, nos trois fugitives savaient toujours comment s’en garer.

Elles trouvèrent sur leur chemin un merabe, très haut, et lui dirent :

« Merabe, ô Merabe, si tu es notre père et notre mère, raccourcis-toi et cache nous. »

Le merabe se raccourcit et les trois femmes se cachèrent dans ses branches.

Quand les animaux furent près de l’arbre, les femmes dirent à celui-ci :

« Merabe, ô Merabe, si tu es notre père et notre mère, élève-toi vite à une grande hauteur. »

L’arbre soudain s’éleva très haut dans le ciel, et les bêtes, d’en bas, ne purent que flairer la proie qu’elles convoitaient.

C’est seulement au bout d’un certain temps qu'elles songèrent à prendre des haches, il s’agit de savoir laquelle irait les chercher, mais chacune avait peur, en s’éloignant, de manquer sa part de la proie. Elles voulurent envoyer Bibivao, qui refusa; puis elles désignèrent Bibiela qui ne consentit pas davantage ; ensuite elles choisirent Mandrongay, qui ne bougea pas plus qu’une pierre. A la fin tous se décidèrent à quitter l’arbre et à partir ensemble. Dès qu’ils eurent tourné le dos, les trois femmes dirent au merabe :

« Merabe, ô Merabe, si tu es notre père et notre mère, abaisse-toi pour que nous puissions descendre. »

L’arbre s’abaissa aussitôt. Elles déposèrent dans ses branches de la viande boucanée et y attachèrent des lambas.

« o Merabe, ô Merabe, si tu es notre père et notre mère, élève-toi de nouveau très haut. »

Et l’arbre s’éleva de nouveau. Alors arrivèrent Mandrongay et les autres, avec des haches. Ils se mirent à couper l’arbre, et ils étaient contents en voyant dans les branches les lambas flotter au vent. L’arbre abattu, les bêtes hurlèrent :

« A moi leurs entrailles ! A moi leurs entrailles! »

Mais elles ne trouvèrent que des chiffons et quelques morceaux de viande boucanée. Le Bibiela, et ses congénères, tout contrits, laissèrent là leurs haches et se remirent à la poursuite des fugitives. Lorsque celles-ci virent de nouveau les bêtes, elles pressèrent le pas et arrivèrent à un grand rocher. Elles lui dirent :

« Vatobé, ô Vatobé, si tu es notre père et notre mère, ouvre-toi tout de suite. »

Le rocher s’ouvrit et les trois femmes se cachèrent à l’intérieur.

Mais les bêtes arrivaient : elles demandèrent à Ravato :

« Est-ce que notre proie est ici ?

- Non, répondit Ravato, il n’y a rien ici.

- Mais si, tu caches notre proie.

- Non, je ne la cache pas. »

Ravato et les bêtes se disputèrent et la Pierre finit par leur dire :

« Ouvrez-moi donc, et, si vous les trouvez dans mon ventre, je m’avouerai vaincue.

- Où sont nos haches ? dit Bibiela.

- Elles sont au pied du merabé, répondirent les autres.

- Va les chercher pour faire sauter cette pierre, dit Mandrongay à Kindoko.

- Je suis poitrinaire, répliqua-t-il.

- \’as-y donc, Tokamaso.

- Je n’y vois goutte. »

Chacune trouva un prétexte, et toutes partirent ensemble pour chercher les haches. Les femmes alors dirent à la pierre :

« Vatobé, ô Vatobé, si tu es notre père et mère, ouvre-toi tout de suite. »

La pierre s’ouvrit et elles en sortirent, laissant à leur place des lambeaux d’étoffe et quelques morceaux de viande boucanée. Puis elles s’en allèrent après avoir dit à la pierre de se fermer.

Mais elles ne purent marcher vite; car elles étaient accablées de fatigue et leurs pieds leur faisaient bien mal. Elles s’arrêtèrent au pied d’un arbre touffu qui poussait au bord d’un cours d’eau.

Le bibiolona et ses congénères arrivèrent à la pierre qu’ils firent sauter. Ils la brisèrent vite, car leurs queues y travaillèrent en même temps que leurs mains. En voyant la viande boucanée enveloppée dans des morceaux d’étoffe, ils se mirent tous à hurler :

« A moi leurs entrailles! A moi leurs entrailles ! »

et ils se jetèrent sur la viande. Puis, tout penauds, ils reprirent leur poursuite, en oubliant encore les haches. A ce moment, les trois femmes se disposaient à traverser un cours d’eau. Au bord elles virent un crapaud et s’adressèrent à lui :

« Crapaud, ô crapaud, si tu es notre père et notre mère, avale-nous. »

Ralaitsimisorona ouvrit largement sa bouche et les trois fugitives se précipitèrent dans son ventre qui devint aussi gros qu'une case, tant il se gonfla. Survinrent les bêtes qui demandèrent à Ralaitsimisorona :

« As-tu notre proie ?

- Je ne l’ai point.

- Si ! tu la caches.

- Je vous dis qu'elle n’est pas ici.

- Tu ne dis pas la vérité : elle est dans ton ventre. Vomis donc les trois femmes, si tu ne

veut pas que nous t’écrasions. »

Rabakaka finit par consentir :

« Mettez-vous en rang sur une même ligne les uns à la suite des autres d'après votre droit d’ainesse, et je vomirai les trois femmes. »

Les bêtes firent aussitôt ce que Rabakaka leur demandait,

«  Ra-ta-ta-ta » fit celui-ci,

et la foudre tomba sur la première des bêtes.

 « Grâce ! Grâce ! s’écrièrent les autres, ne fais plus tomber la foudre sur nous et nous nous en irons. - Attendez un peu, reprit le crapaud.

- Ra-ta-ta-ta-dô.

- Assez! Rabakaka, crièrent les bêtes, garde les fugitives pour toi et laisse- nous partir.

- Patience, dit Rabakaka; atten¬ dez encore un peu, je les sens dans ma gorge, voici qu’elles vont sortir. »

Ra-ta-ta-ta-dô !

Et voilà que toutes les bêtes furent foudroyées.

Rabakaka traversa la rivière et se dirigea vers le village des trois fugitives. Arrivé à la fontaine du village, il vit deux jeunes filles qui puisaient de l’eau et leur dit :

«  Ba-ka-ka-ka-ka-ka o !

« Qui a perdu ses enfants ?

« Ba-ka-ka-ka-ka-ka o !

« Qui a perdu ses enfants ?

«  Allons raconter chez nous ce que dit cette bête monstrueuse », s’écrièrent les deux jeunes filles.

Mais lorsqu’elles dirent ce qu’elles avaient entendu, les gens les accusèrent de mensonge ; ils consentirent pourtant à aller jusqu’à la source pour voir le monstre.

Rabakaka répéta les mêmes paroles, à la stupéfaction générale.

Aussitôt on ne parla plus que de cela dans levillage, les jeunes gens le dirent aux jeunes filles ; celles-ci en parlèrent à leurs mères ; les femmes le racontèrent à leurs maris ; les hommes en firent part au chef et le chef envoya quelqu’un pour avertir le roi ; car les trois fugitives étaient les filles du roi. Celui-ci fit chercher des vêtements et des bœufs et ordonna de les amener devant Rabakaka ; puis il dit :

«  O Rabakaka, veux-tu nous montrer nos filles chéries ?

- Oa-ka ! fit le crapaud, et il vomit une femme ; on s'empressa d’habiller cette enfant du roi.

« Oa-ka 1 Oa-ka ! » Et une deuxième sortit, puis une troisième. Le roi fit abattre quarante bœufs, et sur leurs cadavres on marcha jusqu’au village ; chanteurs et danseurs suivaient le cortège ; et c'est ainsi que les filles du roi furent délivrées des bêtes qui voulaient les manger.

Depuis ce temps, le crapaud est devenu l'ami de l’homme qui épargne sa vie ; c’est pourquoi on chasse d’abord les crapauds quand on veut faire piétiner une rizière par les bœufs.

 

Telle est l’histoire d’Imahaitana et de Tsimatiambavany ; racontez ce que j’ai raconté, récitez ce que j’ai récité.

 

(I ) Coquillage servant d'ornementaux bara et aux Sakalava

(2)) Ces bêtes ne sont pas des animaux ordinaires mais des monstres.

 

Conte de Madagascar

Charles RENEL

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