Conte: Isongompodisiailahy

Publié le par Alain GYRE

 

Isongompodisiailahy

Conte Tanala

Recueilli à Ambatofisaka {province de Farafangana).

 

Un jour, dit-on, les habitants d’un village construisaient pour le roi une grande case, avec des bambous gros comme le corps d’un homme.

Ils travaillaient dans la forêt et s’apprêtaient à couper une énorme tige, lorsqu’ils entendirent une voix qui sortait du tronc. Cette voix disait : "Prends garde, ami, ton couteau va me faire mal. »

Effrayé, l'homme qui s’attaquait au bambou s'en alla plus loin.

Mais la voix continua ; « Brise ma prison, ami, pour que j’en puisse sortir. »

Le bambou fendu, on vit surgir un être qui ressemblait à un homme et qui dit : « Je m'appelle Rasongompodisiailahy (1). Je n’ai pas été fait par le Zanahary et je ne suis pas l’enfant d’un homme. »

Le roi du pays eut si peur de cet être qu’il lui abandonna son royaume.

Mais le Zanahary apprit les paroles orgueilleuses qu’avait prononcées Isongompodisiailahy, et se mit fort en colère.

Il envoya le Vorombetsivaza pour dire ceci à l’Etre : « Ai-je tort de dire que c’est moi qui ai fait toutes les choses? Y a-t-il un Être qui peut dire que ce n’est pas le Zanahary qui l’a fait ? Dis-lui de planter aujourd’hui même cette banane mûre et de faire qu’un bananier en sorte qui produise avant le soir des bananes mûres. S’il y réussit, je dirai qu’il n’est pas un être fait par moi. »

 

Or Isongompodisiailahy avait un fanafody que l’on appelait Tamango. Cet ody lui permettait de connaître l’avenir et d’accomplir toutes sortes de choses. Grâce à lui, Isongompodisiailahy apprit l’arrivée du Vorombetsivaza, car ie Yamango lui dit :

« Eh ! Rasongompodisiailahy ! Eh! voici le Vorombetsivaza envoyé par le Zanahary qui vient chez lui. Il porte une banane complètement mûre, il te dira de la planter et de faire sortir d’elle un bananier qui donne avant le soir des bananes mûres complètement. Si tu n'y réussis pas, il te fera mourir. Va donc planter maintenant des bananiers avec leurs fruits; place auprès d’eux des fanjambana, des ody qui empêchent de voir, de façon que le Vorombetsivaza ne les aperçoive point. Fais bien attention aussi de planter la même espèce de bananes qu’il apportera et, après le repas, montre-lui le bananier avec ses fruits mûrs! »

Rasongompodisiailahy ht tout ce que lui avait dit le Tamango. Et voici que, quelques instants après, arriva le Vorombetzivaza, qui s’écria ;

« Eh! Rasongompodisiailahy, eh! plante donc cette banane et fais-lui produire aujourd’hui même des fruits mûrs; si tu y parviens, tu n’es pas un être fait par le Zanahary. »

- « Donne la banane. »

 Quand il l’eut plantée, il dit à l’envoyé ; «  Viens d’abord avec moi, car le repas est prêt. Tout à l’heure tu rapporteras au Zanahary ses propres fruits. »

Après le repas, il montra au Vorombetsivaza le bananier avec les bananes ; celui-ci fut bien étonné et revint vers le Zanahary pour lui dire que l’Etre avait su faire ce qu’on lui avait demandé.

 « Porte-lui donc cet os de poule, dit le Zanahary, et dis-lui de le changer en poule vivante. S’il y réussit, il peut dire avec certitude qu’il n’est pas un être fait par moi. »

Mais, avant l’arrivée du Vorombetsivaza, le Tamango prévint Isongompodisiailahy, qui mit un coq rouge dans le coin des poules avec un ody pour empêcher de l’apercevoir. Quand l’envoyé du Zanahary eut fait sa commission, l’être prit l’os et le jeta près du coq rouge.

Après le repas, 11 fit sortir le coq, au grand étonnement du Vorombetsivaza, qui rapporta ce qui s'était passé au Zanahary; celui-ci le renvoya une troisième fois.

« Apporte-lui ces graines d’anantsonga ; dis-lui de les semer dans une rizière, de faire piétiner par les bœufs, puis de ramasser les graines; s'il en trouve de quoi remplir un chapeau, il n’a pas été fait par moi. »

Prévenu par le Tamango, Isongompodisiailahy mit de côté des graines d’anantsonga en quantité suffisante, sema celles apportées par le Vorombetsivaza, fit piétiner la rizière par les bœufs, de façon que toutes les graines fussent complètement mêlées avec la boue, et, après le repas, présenta à l’envoyé du Zanahary les graines mises de côté. Cette fois le Zanahary se tint pour satisfait et ne dit plus rien.

 

Quelque temps après Isongompodisiailahy résolut d’aller chez le Zanahary pour lui demander sa fille en mariage.

Le Tamango lui donna encore des conseils : c Prends garde, il y aura un gros orage ; et puis tu rencontreras une belle case, garde-toi d’y entrer, car dedans il y a un Zanahary, et si tu y pénètres, tu mourras. »

Isongompodisiailahy se mit donc en route, et, quand l’orage le surprit, il ne chercha point d’abri, mais continua son chemin. Au bout de peu de temps, le ciel était de nouveau clair.

Puis le tamango reprit : « O Rasongompodisiailahy, il va l'aire très chaud ; si tu trouves un bel arbre bien touff'u, fais attention de ne pas te mettre à l’abri sous son ombre, car il y a là un Zanahary. »

Pendant qu'il cheminait, le soleil darda ses rayons les plus brûlants, mais il continua de marcher.

Quand il fut arrivé près du Zanahary, celui-ci le questionna sur le but de son voyage.

« Je viens te demander ta fille en mariage.

- Alors va-t-en couper ce grand arbre qui est là-bas à l’Ouest. Quand tu auras fini, je te donnerai ma fille. »

Isongompodisiailahy partit dans la direction de l'Ouest et son Tamango lui dit ;

«  Tu ne peux songer à abattre cet arbre-là, tel qu’il est: appelle tous les fositra (2) à ton aide, et quand ils l’auront bien creusé, tu en viendras à bout facilement. »

Il  appela donc le peuple des fositra pour ronger l'arbre, et l'abattit ensuite.

« Maintenant, dit le Zanahary, va te battre avec Imbahatrila, et, lorsque tu te seras emparé de tous ses biens, je te donnerai ma fille. »

Isongompodisiailahy se mit en route ; comme il traversait un village, Rapitsinjolavitra (3'j lui demanda «  Où vas-tu ?

- Je vais là-bas au Nord.

- J’y vais moi aussi. »

Et il se joignit à lui. Ils se remirent en route.

Comme ils traversaient un village, ils rencontrèrent Rampanohitaolana qui demanda, n Où

allez-vous ?

- Nous allons là-bas au Nord, lui répondirent les deux.

- J'y vais moi aussi. »

Et il se joignit à eux. Ils se remirent en route.

Comme ils traversaient un village, ils rencontrèrent Rampanaohozatra qui demanda : n Où

allez-vous ?

- Nous allons là-bas au Nord, lui répondirent les trois.

- J’y vais moi aussi. »

Ils rencontrèrent encore Rampanaonofo qui demanda : « Où allez-vous ?

- Nous allons là-bas au Nord, lui répondirent les quatre.

- J'y vais moi aussi. »

Plus loin Rampanaohoditra leur demanda : n Où allez-vous ?

- Nous allons là-bas au Nord, dirent les cinq.

-J’y vais moi aussi. » Et Rampanaora leur demanda ;« Où allez-vous ?

- Nous allons là-bas au Nord, lui répondirent les six.

- J'y vais moi aussi. »

Enfin Rampamelombelona leur demanda : « Où allez- vous ?

- Nous allons là-bas au Nord, lui répondirent les sept.

- J'y vais moi aussi. »

Les huit firent donc route ensemble, et quand ils furent en vue du village d’Imbahatrila, le Tamango dit :

« O Rasongompodisiailahy, moi, je n'irai pas.

- Reste donc ici, et restez aussi, vous sept ; moi, j'irai me battre tout seul là-bas. »

Il marcha donc vers le village, et, sitôt qu’il y fut arrivé, le combat s’engagea. Imbahatrila vaincu prit la fuite dans la foret.

Le vainqueur demanda où était la femme d’Imbahatrila et aussitôt coucha avec elle.

Mais elle tenait caché un couteau très tranchant qu'il ne vit pas, car le Tamango chargé de l'avertir n’était pas là. La femme avec son arme coupa la gorge d’Isongompodisiailahy qui tomba raide mort. Le Tamango et les sept autres attendaient impatiemment son retour. Ne le voyant pas revenir,

le tamango dit, au bout d’un long temps:

« N’attendons plus ; je vous dis à vous sept quTsongompodisiailahy est mort depuis des jours, son corps est déjà pourri, il ne reste que les os ; qu’allons-nous faire ? »

Ils décidèrent d'aller jusqu’au village et Celui-qui-voit-de-loin vit les os de l’Etre qui séchaient sur la terre.

Rampanohitaolana dit : « Laissez-moi attacher les os les uns aux autres. »

Ce qui fut fait.

« Moi, je vais y mettre des nerfs », dit Rampanaozatra.

Ce qui fut fait,

« Moi, je vais y mettre de la chair, » dit Rampanaonofo.

Ce qui fut fait.

« Moi, je vais y mettre de la peau, » dit Rampanaohoditra.

Ce qui fut fait.

 « Moi, je vais y mettre du sang, » dit Rampanaora.

Ce qui fut fait.

« Moi, je vais y mettre la vie, » dit Rampamelombelona.

Ce qui fut fait. Grâce à eux, Rasongompodisiailahy fut de nouveau vivant, il s’empara de tous les biens d’imbahatrila et s’en fut chez le Zanahary. I1 avait donné aux sept un grand nombre de bœufs et d’esclaves.

Lorsqu’il fut arrivé chez le Zanahary, celui-ci lui dit :

Pourquoi partages-tu le butin avec ces gens ?

- Ce sont eux qui m'ont remis en vie, quand j’étais mort.

- Qui est-ce qui les a donc mis en vie, eux, et leur a donné une pareille science ?

- C’est le Zanahary.

- Ah ! je te prends par tes propres paroles », dit aussitôt le Zanahary.

« Les gens qui t’ont donné la vie sont l’œuvre de mes mains. Toi, tu es de même l’œuvre de mes mains, car, si je n’avais pas donné leur science aux Sept, tu ne serais pas en vie. Quant au bananier que je t’ai fait planter, aux os de poulet que je t’ai fait ressusciter, aux graines que je t’ai fait recueillir, c’est pour me moquer de toi que j’ai agi de la sorte. Ta puissance ne vaut pas une mouche devant ma puissance. C’est pour étonner les hommes que je t'ai fait sortir du bambou. Et puisque tu t’enorgueillis de ne pas être l’œuvre de mes mains, reste tel que tu te nommes: Isongompodisiailahy. »

 Et il devint en effet songompodisiailahy, le nid d’un petit oiseau appelé fodisiay (4).

 

(i) Süiigompodisiailaliy signifie « le nid du fodisiay mâle » ; le fodisiay est une variété de fody, petit oiseau au ventre rouge, très commun à Madagascar.

(2) f ositra : Insecte qui ronge le bois.

(3) Les sept personnages qui suivent s'expliquent par l’étymologie de leurs noms : Rapitsinjolavitra. celui qui voit de loin ; Rampanohitaolana, l’ajusteur d’os ; Rampanaohozatra, le faiseur de nerfs ; Rampanaonofo, le faiseur de chairs ; Rampanaohoditra, le faiseur de peau ; Rampanaora, le faiseur de sang ; et Rampamelomhelona, celui qui donne la vie.

(4) La rédaction de ce conte a été modifiée évidemment à la suite des influences chrétiennes ; la fin surtout en a été complètement remaniée. Dans le conte primitif Isongompodisiailahy, le héros avisé, devait tromper le Zanahary par ses ruses et l'aide magique des Sept,

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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