Conte: Kelikanty et Iolombevalana

Publié le par Alain GYRE

 

Kelikanty et Iolombevalana

Fabliau Tanala

Recueilli à Ankarimbelo [province de Fianarantsoa).

 

Kelikanty et Iolombevalana (i) habitaient, dit-on, ensemble sur le bord d'un fleuve ; l’un était intelligent et avisé, l’autre bête et sot.

Un jour Kelikanty dit à son compagnon :

- J'ai quelque chose de nouveau qui s’appelle voatavo (courge) : veux-tu me l’acheter ? »

Or Iolombevalana n’avait jamais vu de voatavo.

 « A quoi cela sert-il, Kelikanty ?  

- A puiser de l'eau. Si tu veux avoir un puiseur d’eau, achète-le, ainsi ta femme n’aura plus besoin de se déranger pour aller à la rivière. »

Iolombevalana regarda le voatavo placé dans un coin de la case, et vit qu'il contenait de l'eau : c’était celle que le maître de la maison était allé puiser le matin même.

 « Laisse-moi d’abord consulter ma femme ! »

Et Iolombevalana rentra chez lui :

« Femme ! dit-il, chez Kelikanty il y a un voatavo qui sait puiser de l'eau tout seul. Si tu ne veux plus te fatiguer à courir à la rivière, achetons-le; de cette façon tu pourras te reposer.

- Achetons-le donc, répondit la femme ; il nous soulagera comme ferait un esclave. Pourtant commençons par le bien examiner, pour être sûrs qu'il nous rendra les services que nous attendons de lui.

- Oh ! c’est inutile ! Il était plein d’eau tout à l'heure dans la case de Kelikanty. »

Il courut aussitôt chez son voisin pour marchander l’objet et donna en échange de deux voatavo une vache avec son veau.

« Maintenant montre-moi la façon de s’en servir.

- Tu les jetteras dans la rivière, lorsqu'ils seront plongés dans l’eau, tu rentreras chez toi, tu fermeras bien la porte de la case, et tu attendras, ils reviendront frapper lorsqu’ils seront pleins.»

Iolombevalana fit comme on lui avait dit : il jeta dans l’eau les deux voatavo ; l’un fut emporté par

le courant, l'autre resta pris dans les branches d’un arbre au bord de la rivière. Le nigaud rentra chez lui, mais il eut beau attendre, les puiseurs d’eau ne revinrent point. Impatienté, il ouvrit la porte et regarda tout autour de la maison. Il faisait grand vent et l’air s’engouffrant dans le voatavo resté accroché à l’arbre lui faisait rendre des sons pareils à ceux d'une conque. L’homme fut épouvanté, car il s’imagina entendre les conques des ennemis; de suite il alla dire à Kelikanty :

« Alerte ! Les ennemis arrivent là-bas à l'Est, car j'ai entendu sonner des conques. Où pourrions-nous mettre à l’abri nos femmes, nos enfants et nos biens?

- Attends un instant, je vais voir. »

Il alla dans la direction de l’Est et se rendit compte que le voatavo seul était responsable de l’alarme. Il revint en courant vers son imbécile de camarade :

 « Tu as raison. Voici les ennemis! Emmène nos femmes et nos enfants dans la forêt. Pour moi je vais m’occuper de cacher nos affaires. »

Il rassembla tout en effet dans une cachette connue de lui seul. Iolombevalana s’était sauvé dans la forêt avec les femmes et les enfants. Ils attendirent longtemps Kelikanty qui devait leur apporter à manger; mais Kelikanty ne venait point. La faim les pressait et ils n’avaient pour se nourrir que quelques fruits et des racines. Après un long temps ils revinrent au village et ne trouvèrent plus rien dans leur case, puisque Kelikanty avait tout enlevé. Alors Iolombevalana se fâcha et dit à sa femme :

« Tresse-moi une natte, couds-la, pour que j’y enferme ce petit malfaisant, il me trompe toujours, mais je vais le jeter dans un précipice. »

La natte préparée, il alla se saisir de Kelikanty :

« Voilà longtemps que tu te moques de moi ! Mais tes ruses te coûteront la vie : je vais te jeter dans le précipice là-bas!

- Fais selon ta volonté, seigneur; je suis petit et faible, tandisque toi, tu es grand et fort. Je ne puis rien

contre toi. »

Iolombevalana enferma donc Kelikanty dans la natte, la fit,coudre par sa femme et l’emporta vers le précipice. Tous les deux causaient le long du chemin. Sur la route Iolombevalana vit un tandraka ; aussitôt il posa le sac à terre pour se mettre à la recherche du tandraka ; celui-ci s’enfonça dans un terrier et le nigaud se mit en devoir de l’en débusquer. Pendant ce temps un jeune homme, richement vêtu, et qui venait de prendre femme, passa près du sac et s’écria:

«.Qu’est-ce que c’est que ça ? »

Ikelikanty l’entendit et répondit :

« Si tu veux voir une chose merveilleuse, découds cette natte. »

L’autre se mit à découdre la natte.

« Entre là-dedans maintenant. Tu vas être bien étonné. Mais déshabille-toi d’abord pour ne pas salir tes beaux habits. »

Quand l’homme se fut déshabillé et fut entré dans le sac, Kelikanty le recousit aussitôt, et l’abandonna sur le chemin. Iolombevalana revint sur ces entrefaites, furieux d’avoir manqué le tandraka. Il reprit le sac en maugréant et en injuriant Kelikanty.

« Ce n'est pas Kelikanty qui est dans la natte, cria le jeune homme, ce n’est pas Kelikanty!

Tais- toi, » dit le grand nigaud, et il le jeta dans le précipice.

De retour au village, la première personne qu’il rencontra fut Kelikanty, qui se promenait, tout fier de ses beaux habits.

« Te revoilà encore, Kelikanty ! Comment es-tu revenu ici ?

- Bien facilement, répondit l’autre. Ce sont tes parents qui m'ont renvoyé. Ils sont tous là-bas et te prient d’aller les visiter. Ils possèdent des richesses sans nombre. Vois ! Moi qui ne leur suis rien, ils m’ont donné tous ces beaux habits.

- Je veux que tu me portes sur tes épaules pour m’y rendre, dit Iolombevalana.

- Je ne puis t’emporter sur mes épaules, tu es beaucoup trop lourd. Si tu veux, convenons de ceci : tu ne mangeras rien pendant deux jours, pour maigrir, de cette façon tu deviendras plus léger ; d’autre part tu me laisseras manger tes poules pour acquérir de la force. Ensuite je pourrai peut-être t’emporter.

- Soit», dit le nigaud.

Et pendant deux fois vingt-quatre heures il se priva de nourriture, tandis que l’autre se régalait de ses volailles.

Ensuite Iolombevalana se glissa dans la natte, et Kelikanty l’emporta pour le jeter dans le précipice. Arrivé au bord, il demanda encore à l’imbécile :

« Tu es bien décidé ? Tu veux que je te jette dans l’abîme ?

- Sans doute, sans doute. Jette-moi vite, je te prie. »

Kelikanty alors précipita le sac avec son contenu, et s'empara de tous les biens d’Iolombevalana qui naturellement s’était tué dans sa chute.

 

Qu’on soit grand ou petit, cela ne fait rien.

C’est l'intelligence qui importe. L’intelligence sert plus dans la vie que la force physique.

 

(i) Le petit intelligent et le gros nigaud.

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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