L’amant de la Reine

Publié le par Alain GYRE

 

L’amant de la Reine

 

L’administrateur Rochard, chef du district du Ménabé occidental, s’ingéniait pour amuser la reine sakalava Kalo, venue de si loin, du fond de la brousse, saluer le gouverneur général en tournée. C’était une jolie idylle australe que l’histoire de cette reine. Jadis, quand, toute jeune encore, elle grandissait en beauté au village de Makarainga, un explorateur français venu du Ménabé s’était arrêté quelques jours dans son pays. A cette époque elle ne s’abritait pas encore sous le parasol rouge, insigne de la royauté ; insouciante et heureuse, elle jouait ou chantait avec les femmes du lapa paternel, et offrait la fleur de ses quinze ans aux jeunes hommes les plus beaux de sa tribu. Jamais elle n’avait vu de vazaha. Elle trouva le premier fort à son goût, et le dit ingénument à son père le mpandzaka. Les filles de race noble, en terre sakalave, sont maîtresses de leur corps : on logea l’étranger dans la case de Kalo, et il connut l’amour d’une princesse.

Quelques années plus tard, Kalo devint reine. Elle choisit pour prince consort un Comorien, métissé d’Arabe, instruit dans la religion de l’Islam. Il savait fabriquer des ody de toute espèce qu’il vendait fort cher aux Malgaches. Comme il n’était pas de sa caste, elle gardait toute son indépendance de femme et de reine ; l’époux ne servait guère qu’à faire prospérer les intérêts de la maison et de la dynastie.

Or Kalo avait gardé au fond de sa chair un souvenir troublant du trop bref séjour de l’explorateur. Quand les Français vinrent à Madagascar pour prendre la terre de Ranavalona IIIe et qu’ils entrèrent dans le pays sakalava, la reine de Makarainga leur envoya comme auxiliaires cent hommes armés de fusils et mille hommes armés de sagaies. Bientôt les mpandzaka ses voisins se révoltèrent contre les nouveaux maîtres de la Terre-Rouge ; mais elle demeura toujours fidèle à l’alliance qu’elle avait choisie ; et, grâce à son influence, le roi Tsialaza, son cousin, resta, lui aussi, attaché à la cause française. La conquête finie, Kalo, en récompense de ses services, garda la royauté, quoique officiellement elle n’eût que le titre de gouverneur principal indigène.

Or, comme elle aimait les vazaha, jamais elle ne manquait une occasion de se rencontrer avec eux. Elle vint donc à Vohilava, chef-lieu du district, au passage du gouverneur général. Un cortège pittoresque l’accompagnait. Quarante femmes ou filles des notables de son royaume, choisies parmi les plus belles et les plus riches, marchaient derrière elle, parées pour la circonstance de bijoux précieux et de lambas éclatants.

L’administrateur installa toute la suite dans l’école, et la reine dans le gîte d’étapes, sommairement meublé. Tout Vohilava, depuis huit jours, se dépensait en fiévreux préparatifs pour la réception du chef de la colonie ; jamais un gouverneur général n’était passé dans ce district lointain : il s’agissait de trouver des distractions suffisantes pour remplir une journée officielle ; le programme comporterait la visite de l’hôpital, de la maternité, de la prison, de l’école, la promenade dans les rues, proprement balayées, du village indigène. Ensuite le déjeuner mènerait jusqu’à trois heures. Mais après ? L’administrateur était fort embarrassé pour l’emploi de l’après-midi ; décemment il ne pouvait guère proposer deux heures de sieste au grand chef. L’arrivée de Kalo le tirait d’affaire : elle et son cortège de ramato sakalava fourniraient à la fête un numéro sensationnel.

Le gouverneur fit son entrée le lendemain vers dix heures ; contrairement à l’attente générale, il ne s’arrêta que trois heures, et, après un déjeuner hâtif, partit pour visiter la vanillerie du principal colon du district, à vingt kilomètres.

La déception fut grande. L’administrateur surtout était dans le désespoir. C’est à peine s’il avait pu s’entretenir avec le gouverneur. Celui-ci n’avait pas voulu voir les ramato sakalava ; il hésitait même à donner audience à Kalo. Mais le chef de sa maison militaire lui rappela les services rendus par cette reine à la cause française, et il consentit à ce qu’elle lui fût présentée.

Kalo s’était parée avec une coquetterie royale. Elle avait revêtu un akandzo brodé à Tananarive, par-dessus lequel était drapé un lamba de soie orange, à grands ramages ; à ses chevilles sonnaient des anneaux d’or ; elle portait au cou un lourd collier indien, à trois rangs, et, suspendues à une ficelle crasseuse en fibres d’aloès, les amulettes de ses pères, des dents de caïman creusées, pleines d’ingrédients bizarres, des morceaux de bois et de racines sacrées, de petites figurines d’argent, des pierres rares, agates ou porphyres, de minuscules sacs en peau contenant les ody efficaces. Au-dessous, sur sa poitrine opulente, elle avait attaché l’Étoile d’Anjouan, le Croissant de la Grande-Comore, et, entre les deux, la croix d’officier d’Académie et celle du Mérite agricole, généreusement octroyées par le gouvernement de la République pour la solde des onze cents guerriers mis à notre disposition.

Elle entra, conduite par l’administrateur. Le gouverneur général se leva, lui serra la main, la fit asseoir dans un fauteuil. L’administrateur prit une chaise. L’interprète houva resta debout entre eux deux. Le gouverneur, dans la langue des vazaha, fit un court kabary, que l’interprète traduisit aussitôt ; Kalo ne savait pas le français, mais le dialecte houva ne lui était guère familier non plus. Elle comprit tout juste qu’il était question de la guerre et des 1.100 Sakalava, qu’on la remerciait des services rendus à la France. Elle répondit très simplement que le fandzakana et le gouverneur général étaient son père et sa mère. Le gouverneur se leva, lui serra de nouveau la main, lui remit un sac de 100 piastres, et elle sortit accompagnée de l’administrateur. Elle était contente, quoiqu’un peu ahurie. Elle s’attendait à autre chose. Quoi ? Elle n’aurait su le dire. Les résultats de l’entrevue flattaient sa vanité, mais elle restait extraordinairement déçue par les détails matériels de l’audience. D’avance elle s’était figuré le grand chef des vazaha comme un bel homme, à la figure énergique, à la grande barbe noire. Il devait être d’aspect imposant, porter un costume tout brodé d’or et un turban vert enrichi de pierreries, pareil à celui des sultans comoriens. Quelle désillusion elle avait eue en voyant un petit homme vieux et malingre, d’aspect chétif, d’expression lasse et triste. Son habit kaki, avec des boutons jaunes et quelques broderies, ne le distinguait pas sensiblement d’un administrateur ; il n’avait auprès de lui ni soldats, ni femmes, ni conseillers ; le moindre roitelet sakalava était certes plus imposant.

Kalo n’en revenait pas ; elle rentra toute songeuse. Mais les mauvaises impressions s’effaçaient vite chez elle. Quand ses suivantes lui demandèrent comment s’était passée l’entrevue, elle donna force détails suggérés par son imagination, et aussi flatteurs pour sa personne que pour sa dignité de reine.

Le gouverneur, en partant, avait recommandé au chef du district les plus grands ménagements envers Kalo. Toute la famille de cette reine avait une grosse situation dans le territoire sakalava ; il importait que la France continuât d’en bénéficier.

— Amusez-la, tant qu’elle restera chez vous, et faites qu’elle retourne satisfaite dans son pays.

Or, après le départ du gouverneur, Rochard songeait à la mission qu’on lui avait confiée : amuser Kalo. C’était à la fois facile et très difficile. La reine ne devait pas être exigeante en fait de distraction, encore fallait-il connaître ses goûts.

Le lendemain, dès sept heures, on la vit paraître à la Résidence, suivie de ses quarante femmes. Sous la longue varangue en terrasse, elles s’installèrent, la mpandzaka sur un fauteuil en zozoro, les femmes et les parentes accroupies sur les dalles fraîches dans un chatoyant désordre. Rochard était encore au lit : il se dépêcha de s’habiller et accourut. Kalo accepta une tasse de café noir et des tranches de pain grillé. Ses femmes chantèrent, d’un ton un peu nasillard et en battant des mains pour marquer la mesure, un chant monotone sur une mélodie très simple ; les paroles étaient des salutations, indéfiniment répétées, des vœux de prospérité et de bonheur. Sur le même thème banal, une chanteuse improvisait des variations faciles, en saluant nommément la France, le gouverneur général, le grand vazaha chef de la province, et l’administrateur, chef du district ; les autres femmes reprenaient en chœur. Rochard offrit un peu de sirop et des petits beurres, qu’on agréa. Il y eut encore des chants, puis des danses lentes et graves, avec de souples mouvements des doigts et des mains, les bras restant immobiles. L’administrateur risqua une absinthe ou un whisky soda : l’absinthe fut préférée.

A onze heures, Kalo partit avec son cortège. Sa tante marchait derrière elle, portant au-dessus de la tête royale le parasol rouge ; deux jeunes Sakalava, à ses côtés, agitaient doucement des éventails indiens en plumes, achetés à des marchands de Zanzibar.

A une heure, l’administrateur les vit revenir avec la même pompe. Il avait réservé pour l’après-midi le gramophone, qui obtint un succès inespéré et durable. On ne rentra l’instrument qu’à six heures du soir. Kalo ne parlait pas de quitter Vohilava. Le lendemain matin, elle resta chez elle. Rochard alla lui rendre visite. Après quelques instants de causerie, il demanda si elle avait un souhait à formuler. Le gouverneur général avait ordonné de lui faire plaisir en tout ; elle n’avait donc qu’à parler, qu’à exprimer un désir.

— Je veux, dit très simplement la reine, que tu m’envoies un vazaha pour dormir avec moi ce soir.

L’administrateur ne s’attendait guère à pareille fantaisie ; mais on devient philosophe à force de vivre dans la brousse, et on apprend à ne s’étonner de rien. Il déclara que les désirs de la reine seraient satisfaits ; pourtant, de peur qu’elle n’en exprimât d’autres, il rentra chez lui et s’assit dans son fauteuil pour réfléchir à la situation. Sur ses lèvres errait un sourire qui pouvait passer pour une grimace. L’idée de la reine l’amusait beaucoup ; l’issue de l’aventure l’inquiétait un peu. Il connaissait l’histoire de l’explorateur français, premier amant vazaha de Kalo ; il savait que, depuis, la reine avait offert pendant quinze ans à un certain nombre d’officiers et de fonctionnaires une hospitalité écossaise. Mais Kalo avait trente ans, la maturité pour une Sakalava ; sa vie royalement oisive avait favorisé le développement de son système adipeux ; sa beauté, jadis célèbre, était très dissimulée par l’opulence de ses formes. Évidemment elle pouvait encore trouver preneur, mais la demande risquait d’être inférieure à l’offre.

— Comment faire ? Comment faire ? se disait l’administrateur.

Manquer de parole à la reine, c’était la mécontenter, désobéir aux instructions du gouverneur général, risquer de compromettre nos relations amicales avec plusieurs tribus. D’autre part, à qui confier cette… mission ? Rochard, dans la brousse, croyait avoir fait l’apprentissage de tous les métiers : il avait été magistrat, marchand, maître d’école, chef de guerre, avocat, jardinier, ingénieur, maçon ; il se jugeait prêt à n’importe quelle éventualité ; mais ce jour, tout de même, lui réservait une surprise. Plus il réfléchissait, plus il était embarrassé, et le caprice de Kalo lui semblait de moins en moins drôle.

Mentalement il passa en revue la population masculine européenne du chef-lieu du district. En fonctionnaire respectueux de la hiérarchie, il commença par lui-même, et il s’élimina de suite, d’abord en sa qualité d’homme marié, puis par un obscur et inconscient dédain des charmes de Kalo, enfin en raison de la jalousie connue et pour lui redoutable de son épouse. Venait ensuite le médecin inspecteur du district, un jeune aide-major, célibataire, fringant, très amateur de ramato : malheureusement il venait de partir en tournée le matin même. L’adjoint des Services civils, gérant de la Caisse d’Avances, faisait profession de mépriser les femmes indigènes ; jamais, disait-il, malgré de nombreuses expériences, il n’avait pu s’y habituer ; aussi vivait-il avec une créole plus âgée que lui, sale et laide, qui l’avait parfaitement domestiqué. Le garde de milice, bon gros bourgeois placide, était marié ; il s’occupait exclusivement de ses enfants et des légumes de son jardin ; Rochard eut presque le fou rire à l’idée de lui faire des propositions déshonnêtes. Il y avait encore un petit commis créole, joli garçon frisé, mais aussi teinté qu’un Sakalava ; c’eût été faire injure à Kalo que de le lui offrir.

— Ça nègre, pas vazaha, eût-elle répondu.

Restait le Grec (était-ce bien un vazaha ?), trop sordide et trop déconsidéré parmi les indigènes pour entrer en ligne, et le colon du chef-lieu, un vieux Franc-Comtois de soixante-cinq ans, très brave homme, mais physiquement impossible.

La perplexité de Rochard allait croissant. Après mûre réflexion, il résolut de risquer une tentative auprès de l’adjoint des services civils. On le reçut fort mal.

— Monsieur l’Administrateur, je suis étonné, pour ne pas dire plus, de votre démarche. Considérez-vous que le trav…, que l’occupation que vous me proposez, rentre dans le service officiel ?

Et, sur un signe de dénégation effarée de son chef, il ajouta :

— Alors vous me permettrez de me retirer sous ma tente. Je crois du reste n’avoir jamais caché la répulsion physique et morale que m’inspirent les négresses.

Machinalement l’administrateur se dirigea vers le logis du garde de milice, son dernier espoir. A la porte, il hésita encore, puis se décida. Le garde était dans son jardin, en train de surveiller la croissance de jeunes ananas. Il se mit tout de suite en devoir d’expliquer ce qui, dès leur plus tendre enfance, distinguait les ananas Victoria de ceux d’espèce inférieure. Rochard n’osa même pas risquer une allusion à l’affaire qui le tracassait, et s’en fut.

Il commençait à être sérieusement inquiet. Plusieurs individus qui voulaient lui parler, furent rabroués vertement. Les deux mains croisées derrière la tête, il se plongea dans de nouvelles et inutiles méditations. Le seul homme désigné, le jeune docteur, était absent. Que faire ?

Il avait beau chercher, il ne voyait plus qu’un candidat possible, ou plutôt une victime : lui-même. « Je me dévouerai donc, s’il le faut », pensait-il. Or il manquait de conviction : Kalo séduisante l’eût moins épouvanté ; mais cette grosse Sakalava ne lui disait rien du tout. Douze ans plus tôt, peut-être… Et, pour se donner du courage, il évoquait une Kalo jeune, élancée et fine, beau fruit d’amour cueilli jadis par l’explorateur. Du moment qu’il se décidait à tromper sa femme (Dieu sait à quelles disputes, à quelle vie d’enfer il allait s’exposer !) il eût souhaité d’y prendre au moins un peu de plaisir. Quelle dérision ! Il s’agissait bien de plaisir ! N’était-ce point une corvée de service, tout simplement, qu’il assumait !

Résigné, sans aucun enthousiasme pour les appas plantureux de Mme Kalo, il se préparait en esprit au sacrifice, quand il entendit frapper à sa porte et vit entrer le jeune aide-major, providentiellement revenu de sa tournée :

— Vous ! C’est vous ! Par quel hasard sitôt de retour ?

— Mon cheval s’est blessé au garrot. Je n’ai pas pu continuer mon voyage, et me voilà.

— Vous pouvez dire que vous arrivez à propos. J’avais de vous un besoin urgent.

— Quelqu’un de malade ?

— Non, pas précisément. Ce n’est pas de soins médicaux qu’il s’agit.

— Vous m’intriguez…

— Eh bien ! voici. Je n’irai pas par quatre chemins. Vous êtes un ramatouisant convaincu, vous devez approcher des mille et trois, ô Don Juan austral ! Or je vous propose un numéro point banal pour votre collection.

— Cet exorde insinuant n’est pas pour me déplaire. Continuez…

— Ne vous emballez pas, jeune homme. Connaissez-vous Kalo ?

— Kalo ? La reine Kalo ? La grosse Kalo ? Ce n’est pas elle que vous prétendez m’offrir, je suppose ?

L’administrateur frémit. Ça n’allait pas marcher tout seul. Il exposa au docteur tous les détails de l’affaire, pourquoi il était impossible de ne pas déférer au désir de la reine, comment la Providence l’avait ramené juste à point…

— Elle fait un joli métier, la Providence, et vous aussi, M. l’Administrateur.

— Enfin, il n’y a que vous de possible. Vous ne me voyez pas envoyant à Kalo le Grec Pappadopoulos ou le vieux père Martial. Et puis, elle n’est pas si mal que ça, vous savez. Elle a de très beaux restes.

— Merci pour les restes.

— Enfin, c’est une reine, après tout. Je suis sûr que vous n’en avez jamais eue, de reine.

— C’est vrai.

— Quand vous raconterez ça en France, ça ne sera pas banal, ça vous posera tout de suite.

— Enjôleur ! Vous me prenez par la vanité !

— Et je fais appel à votre dévouement ! Le gouverneur général m’a dit de ne rien refuser à Kalo.

— Alors c’est une mission officielle que vous me confiez. Je marche en service commandé. Ne trouvez-vous pas que c’est drôle ?

— Affaire de service, vous l’avez dit. Je vous proposerai pour l’Anjouan.

— Je serais curieux de savoir comment vous motiverez votre proposition ?

— C’est bien simple : Services exceptionnels, a mené à bonne fin des négociations délicates avec la reine sakalava Kalo, et a contribué efficacement à maintenir dans le pays le prestige du nom français.

— Vous me désarmez. Je marche. Mais… sous quel prétexte me présenterai-je ? Je ne peux pas, comme ça, de but en blanc…

— Je ferai dire à la reine que, l’ayant sue un peu souffrante hier, je vous envoie la visiter dès votre retour. Ce sera l’entrée en matière. Après, vous vous débrouillerez.

Il se débrouilla si bien qu’il dut repartir le surlendemain en tournée, pour décider Kalo à regagner son royaume.

 

La race inconnue

Charles RENEL (1866 – 1925)

Editeur Bernard Grasset 1910

PARIS

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