L’Esclave

Publié le par Alain GYRE

 

L’Esclave

C’était au temps des Anciens, en pays Betsileo, sur les confins des terres désertiques. Le hameau, presque vide d’habitants, dormait dans son enceinte de cactus. Tous les hommes, de grand matin, étaient partis aux rizières ; dans les cases, les petits enfants et les vieillards sommeillaient ; quelques femmes tissaient des nattes de zouzourou, d’autres se reposaient avant de préparer le repas du soir.

Ratsimba, fils de Kotomanga, jouait avec ses frères devant la maison paternelle. Accroupis sur le sol, ils imitaient les combats des bœufs, soulevaient avec leurs mains des nuages de poussière rouge, et, courant à quatre pattes, se donnaient de grands coups de tête, ou, arc-boutés l’un contre l’autre, se poussaient pour se faire tomber.

Soudain, à l’heure où le soleil entre par les ouvertures des cases jusqu’aux pierres du foyer, la porte en bois de l’enceinte, barrée d’une traverse, céda sous une poussée brutale, et une douzaine d’hommes armés de sagaies firent irruption dans le village. Les enfants se réfugièrent en criant dans la case. Déjà un des Fahavalo se dressait sur le seuil, brandissant sa lance. Le vieux grand-père de Ratsimba, assis sur un escabeau auprès du foyer, sculptait dans un morceau de bois tendre une image de bœuf, pour amuser les petits. Au bruit, il leva la tête : une ombre gesticulante interceptait le soleil sur le pas de la porte. Le vieillard étendit le bras pour saisir une hache, mais la sagaie vibra, et Ratsimba, muet d’horreur, vit le grand-père crisper les deux mains sur son ventre, puis s’incliner lourdement sur le côté, la figure convulsée, les yeux fixes, les doigts grattant la terre dans l’affres de la mort.

Déjà les étrangers s’étaient rués à l’intérieur, avaient lié deux par deux et emporté au dehors les enfants. Des cases violées sortaient d’autres hommes, avec des sagaies rouges de sang et des corbeilles pleines d’objets hâtivement entassés : ils traînaient derrière eux des petits et des femmes. Une nuit et un jour, on marcha sans s’arrêter : les Fahavalo portaient et tiraient tour à tour les enfants prisonniers ; les femmes captives avaient sur la tête le fardeau des sobika de butin, et, quand l’une d’elles, épuisée de fatigue, faisait mine de s’arrêter, ils lui piquaient les reins ou les jambes de la pointe d’une sagaie, comme on fait aux bœufs rétifs. On dormit six heures dans un bois de tapiha, au creux d’un ravin, et la fuite recommença, toujours vers l’ouest. On avait traversé de grands espaces dénudés et stériles, sans arbres, sans hommes, sans paillottes. On suivait quelquefois pendant des heures le lit sableux d’une rivière à demi desséchée, et Ratsimba se souvenait des lassitudes accablantes après ces courses dans le sable mou qui cédait sous les pieds.

Enfin on arriva dans la terre des Sakalaves. Les Fahavalo continuèrent de forcer les étapes, en évitant les endroits habités, jusqu’à un gros village de plus de deux cents feux. Là un kabary eut lieu avec les chefs du pays : des cases vides furent mises à la disposition des étrangers, et, le soir, les sonneurs d’andzombona montèrent sur les collines des environs pour sonner joyeusement l’Appel-des-Marchés. Le lendemain, les gens des villages vinrent en foule. Les captifs, exposés pour la vente, étaient rangés sur la grande place le long d’une palissade en bambous, et les acheteurs circulaient, appréciant la marchandise offerte. Ils palpaient le ventre et le sein des femmes, pour s’assurer de leur jeunesse par la fermeté des chairs ; ils soulevaient les enfants dans leurs fortes mains, examinaient le développement des poitrines, les muscles des jambes, faisaient mouvoir les articulations, et ils scrutaient l’expression des petits visages insouciants, pour y démêler les signes de la débilité ou de la force, de la stupidité ou de l’intelligence. Puis les marchandages commençaient, chacun défendant ses intérêts avec âpreté ; les vendeurs mettaient sur le compte de la fatigue les prétendues tares dénoncées par les acheteurs, et la discussion s’éternisait. Les Sakalaves ne payaient pas en argent, mais en bœufs. Une jeune femme, selon sa beauté, valait jusqu’à quinze bœufs, une jeune fille davantage ; les enfants mâles coûtaient de trois à six têtes de bétail. Le soir, tous les esclaves se trouvèrent vendus, et les Fahavalo, après une nuit de ripaille, s’en allèrent vers Majunga avec un gros troupeau de bœufs qu’ils comptaient échanger contre des sacs de piastres chez les traitants de la côte.

Ratsimba avait été acheté par un homme d’un village lointain, qui l’emmena chez lui le jour même. Après plusieurs semaines de timidité farouche et de révoltes inutiles, le petit esclave vécut, avec l’indifférence de l’habitude, sa nouvelle existence. C’était celle des enfants de la maison. Il mangeait et dormait avec eux ; tous ensemble allaient garder les bœufs dans les grandes prairies de véro et les oies dans les marécages auprès de la rivière. Il appelait son maître papa ; au bout de quelques années il l’aima comme un père et n’avait gardé qu’un souvenir très vague de sa véritable famille. A douze ans, on lui apprit à lancer la sagaie, à prendre au lasso les bœufs demi-sauvages ; à quatorze ans, il fit partie d’une expédition organisée pour voler des troupeaux ; au retour il fut adopté par son maître, qui venait de perdre un de ses fils. Il était parfaitement heureux, ne caressait pas d’autre rêve que de vivre toujours dans la terre des Sakalaves et d’accroître par des vols de bœufs la richesse de son père adoptif.

Mais une nouvelle catastrophe bouleversa son existence. Une armée de 2.000 Hova, envoyée par la reine de Tananarive, arriva dans le pays. Les Sakalaves essayèrent de se défendre : ils furent repoussés dans plusieurs escarmouches. Les ennemis s’emparèrent du village, mirent le feu aux paillottes, tirèrent sur ceux qui tentaient de s’échapper. Le père de Ratsimba fut tué ; lui-même, blessé à la cuisse, fut fait prisonnier et mené à Tananarive. On le vendit au marché d’Analakely et à quinze ans il retomba dans la servitude. Rainiketamanga, son nouveau maître, était un Hova riche et influent, conseiller écouté de la reine ; il possédait un très grand nombre d’esclaves, d’immenses étendues de rizières, beaucoup de maisons en briques crues, entourées de clos pleins de manguiers. Ratsimba, pendant plusieurs années, travailla dans une terre non loin d’Ambohidratrimo. Il n’était ni plus ni moins malheureux que tous les Malgaches, libres ou esclaves, qui peinent dans les rizières ; il mangeait à sa faim du riz et des brèdes, avec des sauterelles frites ou du poisson séché ; tous les ans son maître lui faisait cadeau d’un salaka et d’un lamba neuf. A vingt ans il épousa une femme de sa race, une Betsileo, esclave comme lui. Dès qu’ils eurent un enfant, le maître les établit aux confins de la plaine de Betsimitatra, dans une case spacieuse, au milieu d’une vaste étendue de rizières et de marais. Il put exploiter, comme il le voulait, ce domaine, avec des travailleurs engagés par lui ; il devait seulement la moitié de la récolte et des bêtes que nourrissait sa terre. Il était plus sûr du lendemain que bien des hommes libres, et n’avait rien à craindre ni des exactions des gouverneurs, ni des caprices du fandzakana ; car le nom de son maître le protégeait et sa redevance annuelle l’exemptait des corvées.

Il vivait heureux, ignoré et tranquille. Rainiketamanga, content de l’accroissement du troupeau et du rendement des rizières, lui avait promis pour son fils la continuation du métayage et l’avait autorisé à construire près de la case un tombeau, selon le rite imérinien, pour y vénérer les morts. Ainsi la race de l’esclave Betsileo semblait fixée sur le sol de l’Imerina, au pied de la colline verte d’Ambohidratrimo, et la fortune de sa famille paraissait solidement établie, tant que les successeurs d’Andrianampoinimerina régneraient sur la montagne sainte où fut jadis la Forêt-Bleue. Mais des profanations inexpiables avaient été commises par les descendants des rois. Ranavalona, héritière de Lehidama et de Rasoerina, gardienne infidèle des traditions de la race, abandonna les rites des Anciens et se laissa séduire par les habiles discours des hommes venus d’au-delà les mers, de ces Inglisy aux cheveux jaunes comme les pattes des poulets, et qui s’enveloppent les pieds avec la peau des bœufs. Elle fit annoncer à tous les peuples des six provinces qu’elle s’attacherait désormais à la religion des vazaha, elle maudit ce qu’avaient adoré ses Pères ; elle ordonna que dans tout le royaume seraient brûlés les douze Sampy avec leurs émanations et que seul serait invoqué l’Andriamanitra des étrangers.

Ratsimba se rappelait la journée funeste où l’ordre royal avait été exécuté à Ambohidratrimo. Nouveau venu à cette époque, il travaillait depuis quelques mois à peine dans les rizières de Rainiketamanga. Tout le peuple, hommes libres et esclaves, avait été convoqué, et se pressait autour du Rouva, sous l’ombre des grands aviavy. Les envoyés de la reine, cinq officiers à cheval, arrivèrent avec une nombreuse escorte. Les soldats s’alignèrent le long du mur en pierres sèches, coupé de larges dalles, qui limite l’enceinte du Rova. Un des officiers, 12e Honneur, se tint au milieu de l’espace vide ; les quatre autres, montés sur des chevaux richement caparaçonnés, se placèrent au nord, au sud, à l’est et à l’ouest. Le 12e Honneur lut à haute voix l’ordre royal, puis des soldats apportèrent tout tremblants les Sampy sacrés, l’Émanation de Rakelimalaza, en bois taillé selon le rite, enveloppé d’une étoffe rouge tissée en une seule fois dans le jour faste, et enfermé dans un coffret en bois noir, l’idole Rabehaza, sous la forme d’un minuscule bœuf en argent, caché en douze corbeilles encloses les unes dans les autres, Ingahibé, figurine à tête d’homme, sans bras, ni jambes, entourée de soie rouge, et conservée dans une corne noire, Mandzakarano, le Roi-de-l’Eau, fait avec des nœuds et des racines de vintanina, orné de coraux blancs et de perles jaunes, et lié par des chaînettes d’argent, et tant d’autres, transmis par les Anciens, de génération en génération.

Un grand feu de branches sèches fut allumé, et les dieux saints, vénérés par les Ntôlo, tous les dieux qui avaient écarté de la race les maladies, la grêle, le tonnerre et la famine, les Sampy qui avaient protégé les soldats contre les balles, les femmes enceintes contre les mauvais sorts, les piroguiers contre la dent des caïmans, tous furent jetés dans les flammes, et s’y consumèrent en crépitant. Mais leur force sortit intacte du feu et s’en fut habiter dans d’autres bois et dans d’autres objets en corne ou en argent. Car partout ils sont vénérés encore par les descendants des Imériniens.

Quand les Sampy commencèrent à brûler, un fort vent s’éleva et chassa violemment la fumée vers le nord-ouest dans l’ancestrale direction des Origines obscures, et le 12e Honneur, qui se tenait là, fut obligé de changer de place, aveuglé par les cendres. La foule, stupide d’étonnement, se taisait ; beaucoup ramenaient leur lamba sur leur visage, pour ne pas voir le sacrilège. Quand tout fut accompli, la multitude silencieuse s’écoula lentement, et les gens se demandaient quelles calamités effroyables allaient fondre sur l’Imérina, en punition du crime des rois. La vengeance des Ancêtres se fit longtemps attendre, mais elle vint à son heure. Un jour le bruit courut que les vazaha montaient vers Tananarive pour chasser Ranavalona et réduire les Malgaches en esclavage. Ratsimba redoutait de changer de maître une troisième fois, car il n’avait plus confiance dans la force des Imériniens, depuis qu’il avait vu leurs rois profaner les choses saintes ; l’avenir lui faisait peur. Dans la maison de Rainiketamanga, on répétait ce qui se disait à la cour : deux grands généraux, la Fièvre et la Forêt, combattaient avec les Houves, et, si les Français ne se changeaient pas en faucons pour voler par-dessus les montagnes ou en caïmans pour remonter les fleuves, jamais ils ne verraient Tananarive.

Cependant les dieux, après trente ans, se souvenaient : ils laissèrent monter les envahisseurs. Pour se défendre, les Hova  enrôlèrent même des esclaves, et le fils de Ratsimba, âgé de vingt ans, partit pour Andriba, avec un convoi de troupes hâtivement levées. Un mois plus tard des fuyards passèrent : ils apprirent à Ratsimba l’approche des Français et la mort de son enfant, tué d’une balle pendant la déroute ! L’esclave, résigné, pleura, et tendit son esprit dans l’attente de la nouvelle servitude.

Puis, pendant plusieurs mois, eurent lieu des événements confus, auxquels les paysans des environs de Tananarive ne pouvaient rien comprendre. Les Français avaient pris la ville, s’y étaient installés, pourtant Ranavalona restait reine de Madagascar et rien ne semblait changé dans le gouvernement. Seulement les Fahavalo s’étaient multipliés et leurs bandes tenaient la campagne presque jusqu’aux portes de la capitale. Rainiketamanga, toujours en possession de la faveur de la reine, avait vu grandir ses honneurs et s’accroître ses profits. Il méprisait les envahisseurs de la terre imérinienne, assez faibles et assez sots pour n’avoir pas su tirer parti de leur victoire ; tout en se courbant servilement devant eux, il les haïssait d’une haine farouche, car leur venue menaçait ses biens et sa situation sociale. Un jour il vint à Ambohidratrimo, et annonça secrètement à Ratsimba qu’il y aurait sous peu du nouveau. Les vazaha seraient massacrés dans les six provinces, on exposerait leurs têtes coupées, fixées à des pieux, sur la grève de Tamatave, comme les habitants de la forêt attachent des mâchoires de sangliers sur de hautes perches, en avant des villages, pour effrayer les autres sangliers. Ratsimba et les travailleurs des rizières devaient se tenir prêts, ils déterreraient les sagaies cachées dans les silos et accourraient vers Tananarive, la nuit où ils entendraient les conques de guerre donner le signal sur les rova des douze villes saintes. Mais les Ancêtres, se souvenant de la violation des rites, et fâchés de ce que les rois eussent abandonné leur culte pour celui des étrangers, livrèrent complètement aux vazaha les Hova, les Andriana et le peuple ; ils accomplirent le bouleversement des castes, la confusion des fortunes, et l’abaissement de la race : ils achevèrent ainsi l’œuvre qu’avait préparée, en brûlant les Sampy, Ranavalona Mpandzaka. Donc les têtes des soldats blancs ne furent pas exposées, comme en 1882, sur la plage de Tamatave ; et la reine de Madagascar, transportée par-delà l’Eau-Sainte, expia en exil d’avoir suivi avec trop de docilité les conseils de son parti.

Le malheur épiait toujours la case de Ratsimba : un soir un esclave échappé de la maison du maître à Tananarive, annonça que Rainiketamanga avait été arrêté la veille, sommairement jugé et condamné à mort. On l’avait conduit de grand matin à la place de Soarano, on l’avait attaché à un poteau comme en dressent les Malgaches pour brûler vifs les soldats déserteurs, puis douze Sénégalais placés en face de lui l’avaient tué de leurs douze balles. On racontait tout bas que les Français allaient prendre ses biens ; déjà quelques-uns de ses esclaves, à Tananarive, s’étaient enfuis. Ratsimba, atterré de ce que ce jour lui apportait de funeste, hanté de pensées tristes, attendit les malheurs à venir. D’étranges bruits, depuis plusieurs mois, circulaient dans les campagnes. Les vazaha, disait-on, auraient ouvert toutes les castes et supprimé les barrières des races. Un Andevo pouvait épouser une Andriana et un Makoa valait un Imérinien. Il n’y avait plus ni maîtres, ni esclaves, ni Andriana, ni Hova, ni bourjanes : tous les Malgaches, sujets de la France, étaient égaux. Ratsimba ne comprenait pas bien le sens de ces choses nouvelles, introduites par les étrangers. Comment tous les Malgaches pouvaient-ils être égaux, puisque les uns possédaient la terre, les cases, les troupeaux, et que les autres n’avaient rien ? Qu’allaient devenir tous les pauvres esclaves, quand ils n’auraient plus de maîtres pour les nourrir et les habiller ? N’était-ce pas plutôt que les Malgaches, indistinctement, seraient les esclaves des vazaha?

Ratsimba n’ajoutait pas foi à ces rumeurs ; pourtant il se sentait inquiet, se demandait à quel maître il appartiendrait demain. Or voici qu’un jour des Européens vinrent en effet, se disant les propriétaires de la terre de Rainiketamanga, de la case et des troupeaux. Ratsimba se courba devant eux avec le geste servile, les mains étendues vers la terre, les appela ses père et mère, et se déclara leur esclave obéissant.

— Il n’y a plus d’esclaves. L’esclavage est aboli. Tu es libre ! tu peux t’en aller.

Ratsimba se courba davantage en renouvelant ses protestations : il ne comprenait pas.

— Tu es libre ! répétèrent-ils… Est-il bête ! Il ne comprend pas ! Faut-il qu’il soit abruti par la servitude.

Et ils regardaient l’esclave, étonnés de ne pas voir les traces des fers à ses mains et à ses pieds, et sur son visage les signes de la dégradation la plus abjecte. Le vieux restait debout devant eux, propre et sain, la figure glabre et ridée, les cheveux droits coupés court, les pommettes un peu saillantes, les yeux vifs et francs, pareil à un paysan d’Europe.

— Tu es libre ! crièrent-ils encore une fois. Tu n’as plus de maître. Tu peux aller où tu voudras, faire ce qui te plaira !

Puis, comme l’homme, ahuri, ne bougeait toujours point :

— Allons ! Houste ! Prends tes habits, ta batterie de cuisine, si tu veux, et va-t’en ! Tu ne vas pas rester planté là comme un bœuf qui rumine !

Alors Ratsimba appela le petit boto qui le servait d’habitude, l’esclave d’un esclave. A eux deux, ils emportèrent des habits, des lambas, des couvertures, des pots et des marmites, une hache et un couteau : l’homme prit aussi, dans une corbeille, sous de vieilles hardes, avec un tremblement dans les mains, un pot de terre rouge fêlé, dont le fond était plein de piastres, avec du riz par-dessus. Dans le crépuscule qui tombait, ils s’en allèrent vers Tananarive, le petit suivant le vieux, groupe lamentable et symbolique, tandis qu’à l’occident des lueurs cuivrées semblaient des reflets d’incendie sur le rouva d’Ambohidratrimu.

L’esclave se rappela le jour où on avait brûlé les dieux, là-haut, par ordre de la reine. Il se souvint que ce soir-là aussi, il était rentré tristement, en tournant le dos à l’horizon rougeâtre, et dans son esprit s’affirmèrent les mystérieuses correspondances entre les deux journées funestes. Il s’en fut au quartier d’Antanimena, demander l’hospitalité à des gens qu’il connaissait. En un coin de leur enclos, une petite case en terre crue, inoccupée, avec un toit à demi effondré, lui fut offerte. Par lassitude, par apathie, sans savoir pourquoi, il y resta. Le petit esclave, qui n’avait plus de parents, demeura chez lui pour le servir, et il travaillait aussi pour les gens de la case voisine, payant de cette façon leur loyer. Tant qu’il y eut des piastres, on vécut, plutôt mal que bien, puis ce fut la gêne, et, parfois, l’appréhension de la faim. Les voisins étaient bons et donnaient souvent du riz, même un peu de viande. Le petit esclave allait faire le boutou au Zouma et rapportait quelques sous. Mais, quand vint la deuxième saison froide, la résistance physique du vieux était à bout. Il se refroidit une nuit que le vent entrait en rafales par la porte disjointe de la case ; le lendemain il fut pris d’un accès bilieux. Pendant son agonie, il songeait au tombeau que le maître lui avait permis de se construire, et où son fils avait été couché. Il demanda à ses voisins de l’y porter et d’y étendre sur le lit de pierre, à l’orient, son cadavre roulé en un pauvre lamba de coton. Il pensait avec angoisse que lui et son fils s’ennuieraient tous seuls dans ce tombeau sans ancêtres et sans descendants, que jamais personne ne viendrait les y retourner solennellement à la date rituelle ; un pli d’amertume crispait sa bouche, lorsque le souffle s’envola, et les gens lui trouvèrent l’air méchant, quand ils ramenèrent le lamba sur son visage.

Ainsi mourut de misère, pour être devenu un homme libre, Ratsimba l’ancien esclave.

 

La race inconnue

Charles RENEL (1866 – 1925)

Editeur Bernard Grasset 1910

PARIS

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