La pluie de l’Administrateur

Publié le par Alain GYRE

 

La pluie de l’Administrateur

 

M. l’Administrateur, chef de la province, cheminait en filanzane dans le lit desséché de la rivière Onikely. Ses pensées étaient plutôt maussades, en cette fin d’étape pénible, dans une région désertique, sous un soleil accablant. Il visitait pour la première fois ce coin déshérité du district Antandroy. Aucun Européen, depuis plus d’un an, n’y avait mis le pied ; de loin en loin, quelques marchands indiens apportaient des verroteries et des étoffes aux indigènes en échange de leur caoutchouc. L’administrateur avait mission de se montrer à ces populations, de s’assurer que leurs dispositions restaient pacifiques, de s’enquérir de leurs besoins, en un mot, de leur rappeler, en alliant la fermeté à la douceur, que la France leur mère continuait de s’intéresser à eux.

Il avait convoqué les principaux chefs des tribus au village de Bemadilo ; il y devait arriver ce même jour et tenir un grand kabary. Mais M. l’Administrateur ne s’illusionnait guère sur la vanité de sa mission : ces gens étaient de vrais sauvages ; ils vivaient durement sur une terre ingrate, enfermés pêle-mêle avec leurs troupeaux dans des villages hérissés de cactus ; sans contact avec la civilisation, ils l’ignoraient et n’en attendaient rien. Qu’allait-il bien leur promettre ? Eux surtout, qu’allaient-ils lui demander ? Sait-on jamais, avec ces primitifs ? Le Vazaha, le Blanc, est à leurs yeux une espèce de sorcier ; or sorcier pour ces peuples est presque synonyme de dieu. L’idée d’être pris pour un dieu lui eût souri, à condition de n’avoir pas les charges de l’emploi. Il ne se sentait aucune vocation pour prédire l’avenir, déchaîner l’orage, ou dénoncer un jeteur de sorts.

M. l’Administrateur s’avançait donc avec résignation vers Bemadilo, à travers un paysage monotone. Le lit de la rivière desséché se déroulait en un long ruban de sable jaunâtre, coupé par endroits d’un peu de poussière de quartz blanc et de quelques affleurements de roches calcaires. Les berges, escarpées, hautes de deux ou trois mètres, avaient l’aspect tantôt de dunes, tantôt de falaises ; immuablement elles étaient bordées de raquettes, de ces cactus géants qui hérissent tout le pays et lui ont valu son nom de région cactée. Çà et là des végétaux de forme paradoxale rompaient la monotonie épineuse du taillis : des arbres sans feuilles aux tiges glauques dressées parallèlement en bâtons cylindriques, pareilles aux multiples branches d’un chandelier ; d’étranges coraux avec des ramures de bâtonnets verts ; des cactus-cierges à fleurs jaunes et rouges qui crevaient l’écorce ; et des plantes grotesques, semblables à des outres ou à des manches à balai.

De loin en loin quelques flaques d’eau rappelaient, le long du large ruban de sable, le cours possible d’une rivière ; alors, dans le fouillis de la végétation cactée, de vrais arbres faisaient comme une oasis : saules à feuilles allongées, avec des troncs presque blancs, et tamariniers énormes, à la verdure sombre.

Un bourjane apporta un fragment, grand comme la main, d’une sorte d’épaisse coquille jaunâtre et polie : c’était un débris d’œuf d’Aepyornis. L’Européen, se haussant sur son filanzane, vit que le haut talus sableux, à l’orée du taillis de raquettes, était jonché de ces débris ; il se rappela les fémurs énormes vus au musée de Tananarive, et il considéra la berge où avait vécu, peut-être quelques générations humaines avant lui, le Sur-Oiseau, aux lourdes pattes, le volatile fantastique des vastes îles de l’Océan Indien, dont les marchands arabes des Comores firent l’oiseau Rok des Mille-et-une Nuits.

L’absence presque complète de vie animale contribuait à la mélancolie du paysage hanté jadis par ces monstres ; dans cette verdure raide et pétrifiée, où le vent ne trouvait même pas à agiter des feuilles, rien ne remuait. A peine, de temps en temps, quelques tortues à haute carapace, dérangées par la caravane, regagnaient précipitamment le fourré ; une fois un gros maky, dont on distinguait le museau pointu et les petits yeux brillants au milieu d’une masse de fourrure blanche, regarda curieusement les bourjanes, sans se déranger, comme s’il n’avait jamais vu d’homme. L’administrateur mit la main sur le fusil accroché à son filanzane, puis réfléchit qu’il pouvait être imprudent de tirer. Chez les primitifs on ne sait jamais si le corps des animaux ne sert pas de provisoire demeure aux ancêtres de leurs frères humains ; de vilaines bêtes, comme les caïmans, abritent quelquefois l’âme d’anciens rois ; des Européens ont éprouvé de sérieux ennuis pour avoir tué quelqu’un de ces singes de Madagascar, de ces lémuriens au nez pointu, à la belle queue d’écureuil que les indigènes appellent familièrement « petit grand-père ». M. l’Administrateur s’abstint donc, après réflexion, de tirer sur un possible ancêtre des Antandroy, logé pour une existence animale, sous forme de maque, dans un palais de cactus.

A ce moment le guide Antandroy avertit qu’on approchait de Bemadilo. On franchit un seuil rocheux, au-delà duquel s’étendait une large plaine toute verte, avec des bouquets de tamariniers ; çà et là des traces de défrichement, attestaient les cultures, champs de manioc ou de patates ; et derrière les impénétrables fourrés de cactus devaient se cacher des villages.

Toute la population était groupée dans une clairière, autour d’un arbre gigantesque, et attendait l’administrateur. Quand il parut, éclata un vacarme assourdissant : mugissements rauques des conques, appels graves des cornes, détonations d’armes à feu, coups sourds frappés sur les ampounga, les troncs d’arbres creusés, recouverts de peaux de bœufs. Les chefs s’avancèrent vers le Vazabé, le grand Blanc maître de cette terre, qui venait voir ses enfants malgaches. On le conduisit à l’Arbre-des-Kabary, un vieux tamarinier au tronc énorme, aux longues branches droites couvrant de leur ombre, les jours de fête, toute la tribu, et tout le troupeau aux heures de soleil. Le vazaha monta sur une large pierre plate, disposée au pied même de l’arbre ; autour de lui, en cercle, les chefs des clans s’accroupirent à terre. Les uns portaient une sagaie, quelques-uns avaient de vieux fusils de traite ; presque tous se drapaient le torse dans de petits lambas en soie du pays, parfois ornés de perles, mais si sales qu’on ne distinguait plus la couleur primitive de l’étoffe. Derrière les chefs était assise, les jambes croisées, sur la terre nue, la foule hérissée de sagaies des hommes et des jeunes gens. Plus à l’ouest, les vieillards, et, à l’est, les femmes élargissaient le cercle hors de l’ombre portée par l’Arbre-des-Kabary. Ils avaient tous pour unique costume une sorte de loque autour des reins, un pagne d’une indéfinissable couleur. La lessive et les bains sont inconnus dans un pays où il pleut deux ou trois fois l’an ; ces Androy étaient d’une saleté repoussante et nourrissaient dans leur crasse une abondante vermine. Leurs yeux, brûlés de soleil, rongés de poussière, étaient rouges et chassieux ; des mouches noires s’y posaient, qu’ils ne prenaient même pas la peine d’écarter. L’odeur âcre et forte de ce peuple mal tenu, jointe aux effluves rances des graisses prodiguées dans les boules des chevelures, donnait presque des nausées à l’administrateur ; mais c’était un vieux colonial qui en avait senti d’autres ; son nez blasé supporta l’épreuve héroïquement. Il fit signe à l’interprète et commença son kabary. Il parla une longue demi-heure, comme il sied à un grand chef ; pendant que l’interprète traduisait une phrase, il en préparait une autre ; avec l’habitude qu’il avait de ce genre de cérémonies, il aurait pu continuer indéfiniment.

Quand il eut terminé, le chef de la confédération des clans réunis à Bemadilo se leva pour exposer, après les grandiloquences d’usage, les vœux de toute la tribu. Au grand Vazaha, maître de cette terre et père des Androy, on demandait trois choses : empêcher les vols de bœufs, mettre un terme aux enlèvements de femmes, faire tomber la pluie.

Les bœufs étaient, avec les fusils, les sagaies, et les puits d’eau boueuse, la seule richesse au pays. Quand des Fahavalo venus à l’ouest de chez les Mahafaly, ou à l’est de chez les Antaisaka, enlevaient le troupeau d’un village, c’était la ruine, la famine, l’impossibilité de payer l’impôt.

Les femmes, parties au loin avec leurs cruches pour chercher de l’eau, souvent ne rentraient pas. Guettées par des gens d’autres tribus, elles étaient enlevées ; parfois même elles suivaient volontairement un jeune ravisseur, et les vieux chefs surtout se plaignaient de cet état de choses.

Mais la grande misère de l’année, c’était le manque d’eau. Depuis plus de dix lunes, il n’avait pas plu ; presque tous les puits étaient taris. En vain les ombiasy de la région, d’autres plus célèbres venus de chez les Antaimourou, avaient fait les rites habituels, agité l’eau trouble des dernières mares avec des baguettes de sakoa, sacrifié à Radzarobé des bœufs blancs tachés de noir. Rien n’avait réussi : la terre était sèche jusqu’au cœur des rochers. Depuis longtemps étaient épuisées les dernières provisions ; on n’avait plus à manger que les racines amères de la brousse et les fruits aigres des tamariniers, lavés et pétris dans la cendre. Mais les Vazaha étaient plus forts que tous les ombiasy, ils connaissaient les ody puissants qui contraignent la pluie à tomber ; le grand Vazaha, maître de cette terre, allait donc faire venir pour ses enfants l’eau tant désirée.

L’Administrateur, fort embarrassé, ne pouvait guère donner aux Androy qu’une pluie de bonnes paroles. S’en contenteraient-ils ? Sa visite, au lieu de consolider la paix dans la région, n’allait-elle pas y préparer des germes de mécontentement ? Il fallait pourtant s’exécuter.

Dans un nouveau kabary, le chef blanc promit une répression sévère des vols de bœufs. Déjà beaucoup moins fréquents qu’autrefois, ils ne seraient bientôt plus qu’un souvenir. Pour les enlèvements de femmes, la question était plus délicate : s’il y avait violence, les coupables seraient impitoyablement punis ; s’il y avait consentement de l’enlevée, celle-ci serait simplement rendue à son légitime possesseur. Du reste, si les maris Androy voulaient empêcher le rapt de leurs femmes, ils n’avaient qu’à leur donner de beaux lambas de soie, des colliers et des bracelets en perles, des bijoux en argent ou en or fabriqués par les Indiens. Les femmes ainsi traitées sauraient bien se garder elles-mêmes.

Quand l’interprète traduisit cette partie du kabary, un rire inextinguible s’éleva dans la foule, et tout le clan féminin témoigna une joie bruyante.

Restait la pluie. M. l’Administrateur contempla un instant au-delà de l’ombre du tamarinier l’horizon lumineux du soir et le ciel implacablement bleu. Puis, mélancolique, il ouvrit l’écluse des vagues promesses. Il enverrait aux Androy des hommes expérimentés qui, avec des machines inventées par les vazaha, creuseraient le sable et en feraient jaillir des sources. S’il ne dépendait que de lui d’assembler les nuages pour dispenser l’eau du ciel, ils auraient la pluie dès le lendemain. Malheureusement il ne pouvait rien garantir ; il leur conseillait encore un peu de patience.

Malgré ces réserves, l’impression générale des Androy demeura bonne. On offrit au grand chef blanc les présents d’usage, un bœuf dont la bosse retombait sur le côté à force d’être lourde, des figues de cactus, une dame-jeanne de toaka, une jeune femme réservée pour les plaisirs des étrangers de passage. M. l’Administrateur se retira sous la tente que ses bourjanes venaient de dresser. Il n’avait cure ni du bœuf emmené déjà par ses hommes, ni de la compagne un peu crasseuse qu’on lui avait donnée. Il songeait à la pluie, mais ne voyait aucune raison pour que le temps changeât d’un jour à l’autre dans un pays où il tombe quelques centimètres d’eau par an. Le plus sage était de déguerpir le lendemain à la première heure pour ne point encourir les reproches trop mérités de ses enfants noirs. Il attendait avec patience que le boto apportât une tranche du bœuf, apprêtée par son cuisinier, lorsque l’interprète parut à l’entrée de la tente et annonça d’un ton de triomphe que le vent avait tourné. En effet le souffle desséchant du sud-est s’était changé en une brise du nord, presque fraîche. Et voici que la brise devenait un vent violent, précurseur d’orage. Les Androy ravis couraient çà et là, frappant les sagaies sur les boucliers de cuir, soufflant dans les andzombona et regardant s’accomplir l’œuvre du Faiseur-de-pluie. Maintenant de petits nuages traînaient dans le ciel, s’effilochaient en charpie floconneuse, puis l’horizon tout à coup s’assombrit, devint noir. Il n’y eut pas de coucher de soleil, mais une marée de nuages monta, envahit l’ouest, puis le nord ; le tonnerre se mit à gronder sans interruption ; bientôt la pluie tomba en larges ondées. Toute la nuit l’eau ruissela, des rafales secouaient la tente, arrachaient les piquets ; pendant que battaient les pans de toile soulevés, l’averse trempait le lit de M. l’Administrateur. Celui-ci ne savait s’il devait se désoler ou se réjouir. Il penchait plutôt du côté de la joie. Qu’importaient quelques heures pénibles, au prix du miracle accompli ?

Le lendemain, au point du jour, lorsqu’il sortit de la tente, l’Onikely roulait à pleins bords des flots boueux couverts d’écume ; la population androy tout entière attendait pour l’acclamer le grand sorcier blanc. Il partit en triomphateur et ne revint jamais. Depuis, les sorciers invoquent son nom dans les prières, quand la pluie fait défaut, au pays des raquettes.

 

La race inconnue

Charles RENEL (1866 – 1925)

Editeur Bernard Grasset 1910

PARIS

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