Conte: La vache sans corne

Publié le par Alain GYRE

 

LA VACHE SANS CORNES

Conte Merina

Recueilli à Sambaina {district autonome d'Ankazobe).

 

Cette mystérieuse vache sans cornes n’avait ni maître ni famille ; elle vivait toute seule, comme une veuve, dans une cabane ; elle savait tresser des nattes, tisser des étoffes et parlait comme un être humain ; elle avait même un lit dans lequel elle couchait. Si quelqu'un se glissait en cachette dans sa case, il trouvait tous les meubles en ordre, la cabane bien balayée et les ustensiles propres; c’était un ménage très soigneusement tenu.

Cette vache-là, comme toutes les autres, mangeait de l’herbe, pourtant elle prenait aussi du riz cuit, à la manière des femmes ; de bon matin elle sortait pour brouter et ne revenait au logis qu’à la tombée de la nuit, un fagot sur le dos pour faire du feu. Outre le riz, le manioc et les patates, elle cultivait aussi toutes sortes de légumes, tels que des haricots, et ne manquait jamais de les faire cuire avant de les manger.

Somme toute, elle était comme une véritable femme, mais couverte de poils, avec une queue et quatre pattes.

Certain jour, elle vit par hasard, en broutant, un objet qui lui parut singulier; elle s’en approcha pour le regarder de plus près ; c’était un gros œuf tout blanc. Elle le trouva si beau et si extraordinaire qu’elle le prit soigneusement avec une grande peur de le casser et l’emporta chez elle. Puis elle fabriqua trois corbeilles qui rentraient les unes dans les autres et plaça l'œuf dans celle du milieu. Plusieurs fois par jour elle ouvrait les corbeilles pour contempler son trésor.

Un matin, quelle fut sa tristesse en s'apercevant que l’œuf avait l’air de se fendiller. Elle s’en alla pourtant brouter aux champs comme d’habitude ; mais l'accident arrivé à son œuf la troublait et elle avait, en y pensant, les larmes aux yeux. Aussitôt le soir venu, elle se hâta de retourner au logis, et dès qu’elle eut la tète à la porte, elle jeta vite les yeux à la place où se trouvaient les corbeilles. Merveille ! l’œuf était éclos: il en était sorti un amour de petite fille.

La vache ne savait trop que penser ; tantôt elle voyait là une grande chance pour elle, tantôt elle trouvait que c’était un mauvais présage.

Pourtant elle se décida à prendre l’enfant et l’éleva tant bien que mal.

De longues années s’écoulèrent et le petit être sorti de l’œuf devint une jolie jeune fille : la vache-mère l'appela Rasoalavavolo, la Belle-aux-longs-cheveux. Un jour, le roi du Sud, dans une chasse aux oiseaux sauvages, fut entraîné jusque là, et il aperçut la Belle qui se promenait aux abords de sa case. Frappé de sa jolie figure, il s’approcha d’elle et entama la conversation ; puis, charmé par sa douce voix, il la demanda en mariage.

 « Hélas ! dit la malheureuse jeune fille, je n'ai pas le courage de repousser ta demande et pourtant je suis sûre que tu ne voudras pas te marier avec moi. Ma mère n'est pas une femme, c’est une vache; pourtant elle demeure où je demeure; elle se sert des ustensiles dont je me sers ; elle couche dans le lit où je dors. De plus, quand elle se met en colère, elle me lèche la figure et n’en laisse que le squelette ! »

Le prince fut frappé d'horreur à cette révélation ; il dit adieu à la pauvre fille et s’en fut tristement. Le roi du Nord vint aussi, mais il repartit comme celui du Sud. Et arrivèrent successivement les rois de l'Est et de l'Ouest, qui firent de même. Enfin le roi du Centre demanda aussi la jeune fille en mariage et reçut la même réponse que les autres. Mais lui s’écria :

« Je t'aime et te veux quand même. Prépare-toi, nous allons partir de suite. »  

La Belle-aux-longs-cheveux fut fort embarrassée ; elle aurait bien voulu demander la permission à sa mère, mais elle était bien sûre de ne pas l’obtenir ; d'autre part, s’en aller sans son autorisation était chose grave et dangereuse. Enfin comme son cœur battait pour le roi du Centre, elle se décida à partir avec lui.

Mais les deux jeunes gens et leur suite emportèrent de la maison de la vache toutes les graines qu'elle contenait, maïs, haricots, riz, pistaches, tous les outils pour le tissage et tous les ustensiles du ménage, pots et assiettes compris. Ils fermèrent soigneusement la porte et les fenêtres et partirent en marchant le plus vite possible.

Ils n’étaient pas encore très éloignés de la cabane, quand apparut derrière eux un tourbillon formidable.

« Hélas ! dit la Belle-aux-longs-Cheveux, voilà maman qui nous poursuit ; je vois le tourbillon qui indique son approche. »

La vache sans cornes courait à toutes jambes ; quand elle fut à une petite distance des fugitifs, elle chanta ;

« O Belle-aux-longs-cheveux, O Belle-aux-longs- Où vas-tu, où vas-tu ? O Belle-aux-longs-cheveux.

Pourquoi m’abandonnes-tu?

Quel mal t'ai-je donc fait ? »

Les fugitifs épouvantés continuaient leur course, mais la mère les gagnait de vitesse; déjà on pouvait distinguer ses gros yeux rouges qui semblaient lancer des flammes. Une fois encore elle répéta son appel à sa fille adoptive, qui sentit son souffle arriver jusqu’à elle.

Et Rasoalavavolo lui répondit avec calme, comme si elle n'avait rien à craindre ni à cacher.

«  O chère maman, ô chère maman,

.le ne t'abandonne pas, je ne t’abandonne pas.

Mais se marier est bon !

Mais avoir une maison conjugale est utile ! »

Et, tout en parlant, elle répandait des haricots sur le chemin ; quand la vache-mère les vit, elle s’arrêta court.

« Quelle imbécile que cette Belle-aux-longs-cheveux! se dit-elle. Elle prétend se marier et voilà qu’elle répand inutilement des haricots sur son chemin! Qu’est-ce qu’elle va semer dans son jardin conjugal ?

Mais d’abord ramassons ces graines. »

Et elle ramassa les haricots ; et pendant ce temps-là, la Belle-aux-longs-cheveux et ses compagnons gagnaient du terrain. La vache sans cornes, ennuyée, se mit de nouveau à leur poursuite ; elle lança encore le même appel à sa fille et reçut la même réponse.

 Cette fois, les fugitifs jetèrent sur le chemin les pistaches. « Quelle bêtise que celle de ma fille, dit la vache. Si elle ne voulait plus rester avec moi, pourquoi n'est-elle pas partie sans rien? Et puisqu’elle a emporté mes graines, pourquoi me donne-t-elle le mal de les ramasser? 11 n’y a rien à faire de cette fille-là ; elle va voir de quelles pistaches je mange. »

Ainsi parlait la Vache-sans-cornes, tout en ramassant les pistaches. Puis elle repartit au grand galop. Elle ramassa successivement le maïs et le riz, les vases en terre et les plats en bois, tous les ustensiles et tous les outils; bientôt les fugitifs n’eurent plus rien à jeter et iis se trouvaient, hélas, à bonne distance du village royal.

 La bête redoutable approchait toujours. Alors Rasoalavavolo dit à son amant :

« Sauve-toi ! je ne veux pas que tu sois mis à mort en même temps que moi. »

Et le roi du Centre avec ses compagnons coururent se blottir dans un fourré voisin. La bête furieuse arrivait. Avec une voix formidable, elle réprimanda sa fille adoptive :

« O Belle-aux-longs-cheveux, pourquoi m’abandonnes-tu ? Et s'il ne te plait plus de demeurer avec moi, pourquoi ne m’en avoir pas informé ? Et quelle est cette imbécilité d’emporter tout ce qu’il y a chez moi, pour le jeter ensuite sur la route, afin de me donner du mal ! »

Puis elle lécha de sa langue râpeuse le visage de la Belle, elle enleva toute la peau et ne laissa que l'os tout blanc.

 « Maintenant va où tu voudras, et agis à ta guise ! »

Elle prit alors tous les objets qu’elle avait ramassés sur la route, ainsi que la peau du visage de sa fille, et elle s’en retourna à sa case solitaire. En y arrivant, elle suspendit la peau au-dessus du feu.

Après le départ de la Vache-sans-cornes, le jeune roi était revenu vers la Belle-aux-longs-cheveux. Quelles ne furent pas sa surprise et son horreur en voyant ce squelette vivant, et qui parlait! On mit la malheureuse sur un filanzane, et, en arrivant au village, le roi du Centre recommanda à ses compagnons de ne rien dire à personne de ce qui s’était passé.

Pour que la jeune fille ne fût pas aperçue par les gens du village, il la fit placer dans une case écartée et donna des ordres très sévères afin que personne ne passât près de cette case.

Cependant l’histoire ne s’en répandit pas moins. Les deux autres femmes du roi du Centre se moquèrent de lui à propos de sa nouvelle épouse, ce qui le chagrinait fort.

Il fixa néanmoins le jour où devait être célébré son mariage avec sa troisième femme, et au jour dit, une immense foule se réunit pour prendre part aux réjouissances. Or il est d’usage qu’à ce moment-là on fasse sortir de leurs cases les femmes rivales pour être comparées les unes aux autres devant tout le monde; et chacun discute et prend parti : on applaudit la plus belle et on se moque des autres. Une autre coutume de ces temps consistait à prévenir les femmes rivales de tresser beaucoup de nattes et de tisser chacune un salaka pour leur mari. Quand on vint annoncer tout cela à Rasoalavavolo, elle se mit à sangloter et de la peau de son visage que la vache-sans-corne avait suspendue au foyer, l’eau des yeux coula sur le feu et l'éteignit.

La vache-mère maugréait parce qu’elle ne pouvait pas faire cuire son dîner; elle vit que c’étaient les larmes de sa fille qui avaient éteint le feu ; alors elle accourut vers la Belle-aux-longs-cheveux et lui demanda pourquoi elle pleurait.

» Pourquoi je pleure, ma mère ? Parce que je ne puis tresser les nattes qu’on m’a dit de faire pour le roi mon mari. »

Sa mère eut pitié d’elle. « N’aie pas peur, ma fille, et apporte-moi les joncs. »

Elle mâcha les joncs, et ceux-ci se changèrent aussitôt en belles nattes bien tressées. Et elle

dit encore ;

« Donne-moi la soie pour faire le salaka ; »  

Elle mâcha la soie et celle-ci se transforma dans sa gueule en un salaka chatoyant.

Puis, quand sa fille l’eut remerciée, la Vache- sans-Cornes retourna dans sa case.

Le lendemain on prévint la Belle-aux-longs-Cheveux de se préparer pour la noce. De nouveau elle pleura, et dans la case de sa mère l’eau des yeux, ruisselant sur le feu, l’éteignit. Et la mère accourut au village du roi du Centre.

« O ma mère, c’est demain qu’ont lieu mes noces. Il me faudra me présenter devant tous avec mon visage de squelette. Mon mari aura honte de moi et les gens du village se riront de mon malheur. J’aimerais mieux être morte. »

Alors la Vache-sans-cornes, pitoyable, lécha de nouveau le visage de sa fille, et les chairs de celle-ci refleurirent, et sa figure brilla d’une splendeur sans pareille.

Le lendemain, une énorme foule se pressait sur la place publique pour assister aux fêtes du mariage et pour la cérémonie de la présentation des femmes. Selon l’usage, les deux premières femmes du roi se montrèrent d'abord, et on loua fort leur beauté. Puis ce fut au tour de la Belle-aux-Longs-cheveux de sortir de sa case.

Quand elle parut, on eût dit la lune qui se lève ou l’or qui brille. On l’acclama jolie entre les jolies et belle entre les belles. Puis on la mena en triomphe vers la case royale, tandis que ses deux rivales, honnies et méprisées, s’enfuyaient au bout du village pour cacher leur déception.

Elles conçurent une haine terrible contre la Vache-sans-Cornes qui avait rendu sa beauté à la Fille-aux-Longs-cheveux, et résolurent de se venger d’elle. D’accord avec les devins du pays, elles feignirent d’être malades. Le roi consulta les devins aussitôt, pour savoir à qui était due la maladie de ses femmes. Tous s’accordèrent pour l’attribuer à la \’ache-sans-Cornes. Les deux femmes devaient mourir, si celle-ci n’était pas sacrifiée. La Belle-aux-longs-cheveux, prévenue par le roi, appela sa mère et lui fit part du danger qui la menaçait. Mais la Vache, sans se troubler, lui dit:

 «N’aie pas peur, ils peuvent me tuer, je saurai trouver ma vengeance. Aie soin seulement de ne pas manger de ma chair ; rassemble bien tous mes os et, après 'les avoir placés en sept corbeilles mises les unes dans les autres, ensevelis-les dans le coin Nord-Est de ta case. »

Or la Vache-sans-Cornes, mère de la troisième femme du roi, fut mise à mort ce même jour, et aussitôt les deux autres épouses firent semblant d’être subitement guéries.

On fit cuire les chairs de la vache et on les mangea.

Cependant la Belle-aux-longs-cheveux observa bien toutes les recommandations de sa mère ; elle ne toucha point à la chair, elle rassembla soigneusement tous les os, les mit dans sept corbeilles et les ensevelit dans le coin N. E. de sa case. Souvent elle visitait le tombeau et pleurait.

Or voici qu’un jour un arbre poussa en ce lieu, grandit, et donna des fleurs blanches merveilleuses qui se changèrent en perles et en fruits d’argent. A mesure qu’ils venaient, Rasoalavavolo les cueillait, et elle devint rapidement très riche. Les autres femmes du roi, jalouses, voulurent prendre, elles aussi, les fruits de l’arbre mystérieux ; mais dans leur rapacité, elles saisirent trop violemment les branches, et firent tomber sur toutes les parties de leur corps une pluie de perles et de fruits d’argent, et tout leur corps se couvrit aussitôt d'une lèpre inguérissable. On les chassa de la case royale et on leur attribua, loin du village, une misérable cabane en zozoro, qui leur servit de tombeau après leur mort. Et la Belle-aux- longs-cheveux resta la seule femme du roi.

 

Conte ! Conte ! Sornette ! Sornette ! Ce n’est pas moi le menteur, ce sont les Anciens !

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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