Le Bourjane

Publié le par Alain GYRE

 

Le Bourjane

 

Ralahy le bourjane goûtait à Tananarive, après un long voyage dans le Sud, les ineffables douceurs de la paresse. Du soir au matin et du matin au soir, il dormait, mangeait aux heures habituelles, jouait au fanorona et surtout s'assoyait : pendant des heures il demeurait immobile, dans la lumière fulgurante des midis joyeux, ou dans la tiède clarté des soirs reposants, enveloppé de son lamba et le visage à demi couvert : telle une poule accroupie, la tête sous l’aile, dans le sable rouge. Il aurait voulu continuer toujours cette existence de béatitude ; parfois il songeait avec envie aux bêtes, qui jamais ne se donnent de peine, aux Oiseaux-Blancs, haut perchés sur leurs longues pattes, qui gravement marchent sur les digues des rizières et picorent auprès des bœufs, aux caïmans visqueux allongés sur les bancs de sable brûlants, aux cochons noirs vautrés dans la boue fraîche. Lui-même n’aurait-il pas pu naître chez les peuples qui méprisent et détestent le travail ? Il se rappelait ses voyages dans les pays des races heureuses : de Vohémar à Mahanoro il avait vu les Betsimisaraka indolents ; leurs villages ne sont entourés d’aucunes cultures, et les habitants se nourrissent de bananes, de poissons, de riz poussé au hasard dans les tavy. D’Ankavandra à Morondava et d’Andriba à Marovoay, il avait traversé la terre des nonchalants Sakalaves ; ceux-là regardent avec dédain les Hova et les Betsiléo, bourjanes ou marchands, et n’ont jamais compris pourquoi les vazaha, forts et fiers, peinent à des besognes serviles, au lieu d’avoir des esclaves. Eux laissent errer leurs bœufs innombrables dans les vastes plaines, où, sur la steppe herbeuse, se dressent les palmiers, et ils vendent chaque année juste assez de bêtes pour payer l’impôt, acheter du rhum, des lambas multicolores, et manger du riz.

Ralahy aurait voulu être Sakalava ou Betsimisaraka. Pourquoi ses ancêtres à lui avaient-ils choisi la mauvaise part ? Pourquoi, venus de la mer, d’après les récits des Anciens, étaient-ils montés vers les Terres-Sèches, toutes nues sous le ciel clair, vers les plaines rouges où l’herbe même se fane pendant la saison froide, où le riz ne pousse que dans les marais endigués, et dans les boues remuées par le hoyau ou piétinées par les bœufs ?

Mais tout de suite ses pensées prirent un autre cours : il craignit d’avoir eu des désirs mauvais, d’ avoir offensé les Razana, les pères de ses pères, qui, depuis l’âge immémorial, ont engendré les mâles de la race ; il fit vœu d’aller au Tombeau-des-Ancêtres et d’immoler, en expiation, un coq rouge, dont il suspendrait la tête et les pattes à une baguette, près de la pierre levée. D’ailleurs les Razana devaient être contents de lui : sur le salaire qui lui avait été payé à son retour, dix piastres avaient été prélevées pour acheter un lamba rouge en soie landibé, et, à la cérémonie du retournement des morts, il avait pieusement roulé l’étoffe précieuse autour du cadavre de son père, puis l’avait liée des sept liens rituels. Il songeait aussi qu’il serait temps bientôt d’acheter un suaire pour le jour de sa propre mort, afin qu’il pût entrer glorieusement dans le tombeau de la famille. II pensa donc à repartir de nouveau. A vrai dire, il était déjà las de rester en place. Chaque fois qu’il rentrait, il revoyait avec une sorte d’enthousiasme, au soir de la dernière étape, se profiler de très loin sur le ciel la haute montagne tananarivienne et le palais de la reine se dresser, forteresse symbolique, sur toutes les rizières et sur toutes les collines de l’Imerina. Les premiers jours passés dans la ville étaient roses et gais, comme des matins clairs. Après les étreintes sans lendemain des femmes Betsimisares ou Antankares, hôtesses complaisantes d’une nuit, après les temps de disette amoureuse chez les Sihanaka ou les Antaimoro, dont les femmes ne se prostituent pas aux étrangers, il savourait le renouveau des caresses de sa vady, Ranoro la Hova, la mère de ses deux derniers enfants, ses préférées. Les conversations avec les amis suffisaient à remplir d’abord les jours monotones ; de temps en temps il allait au Service des Transports, dans la grande cour ensoleillée, où stationnent toujours de nombreux bourjanes, des camarades en partance ou en quête de portage. Il faisait là de longues causeries, assis sur le petit mur qui borne la cour, ou sur les marches du haut escalier qui monte vers Antaninarenina. D’autres fois il engageait d’interminables parties de fanorana avec les bourjanes des Domaines, renommés pour leurs loisirs, sous les arcades de l’avenue de France, ou avec ceux de la Douane, paresseux et bavards, dans la rue paisible tout en haut de la ville, ou avec ceux du Gouvernement Général, qui sommeillent, ignorés et tranquilles, dans les sous-sols de la Résidence.

Mais toujours, avant même qu’une lune fût passée, le besoin de la vie nomade le reprenait, et le désir de la brousse, des surprises de l’étape, des arrivées dans les cases inconnues, des ripailles aux lueurs vacillantes du foyer, et des nuits pleines de kabary et de musiques, de chants et de danses, où les villages entiers fêtent, avec des valiha et des femmes, les bourjanes de Tananarive.

Brusquement il se décida, et fit même un mouvement pour se lever : il voulait aller trouver de suite son commandeur ordinaire et s’embaucher comme bourjane de filanzane pour le plus prochain départ. Mais l’ombre allongée des lilas de Perse sur la route marquait presque l’heure de piler le riz ; il résolut d’attendre au lendemain. Il s’étira, développa son lamba, puis en ramena les plis, d’un geste lent, par-dessus l’épaule, et il se renferma, sans plus penser à rien d’inquiétant, dans la contemplation des choses familières.

Une sorte de buée violette et lumineuse faisait paraître très lointaines les collines par-delà l’Ikiopa, et tout près, au milieu des rizières, émergeaient les masses sombres de verdure où se dissimulaient à demi les villages de Lanivato et de Nosipatrana. L’air était pur et très doux ; de petits souffles de vent, qui semblaient sortir de l’ombre des maisons et des arbres touffus, venaient rafraîchir le visage de Ralahy et caresser ses cheveux. Des fumées bleuâtres filtraient à travers le toit de chaume de la case, flottaient un instant çà et là, comme hésitantes, et se perdaient dans l’espace. La plus jeune des filles du bourjane, Ketamanga à la chevelure ébouriffée, survint avec une baguette de mûrier et poussa les poules vers la maison. Les cochons étaient rentrés d’eux-mêmes dans leur petite case en boue sèche. Puis Rasoa, la cadette, parut dans l’encadrement de la porte, une corbeille sur la tête ; d’un pas souple et léger elle alla jusqu’au coin de la cour où se trouvait le lôna, le mortier trapu, aux bords carrés et épais, taillé dans un seul bloc de bois, elle y versa en cascatelle crissante le riz non décortiqué, puis elle saisit le fanoto, le lourd pilon aux extrémités renflées, et, à coups réguliers, elle commença à piler le grain. Ralahy sourit imperceptiblement : une joie familiale gonflait son cœur et l’orgueil paternel épanouissait sa figure. Il regardait avec complaisance ses deux filles et il pensait à ses fils : le plus jeune, son préféré, bourjane comme lui, amateur de kabary et coureur de femmes, était déjà deux fois père à dix-neuf ans ; l’aîné, l’homme sérieux et le richard de la famille, faisait le commerce chez les Sihanaka et à vingt et un ans possédait une belle rizière, deux cases et quelques bœufs.

Et Ralahy était heureux de sentir autour de lui se multiplier la vie de sa race, et sa propre existence aussi lui était une joie, dans la tiédeur de cette calme soirée. Il dit en souriant à sa fille Rasoa, qui le regardait, les deux mains appuyées sur l’extrémité du fanoto:

— Mamy ny aina[1] ! La douce chose que la vie !

Rasoa, qui avait quatorze ans et des yeux puérils, répondit d’un ton grave :

— Le malheur vient comme sur des pattes de chat, sans qu’on l’entende marcher.

Et soudain la tristesse du crépuscule, qui tombait, assombrit toute la joie de Ralahy.

Trois jours plus tard il quittait Tananarive par la route du Sud. La troupe se composait de dix-sept personnes, le vazaha, conducteur des Travaux publics, chargé d’étudier des projets de routes dans la région de l’Ankaratra, huit bourjanes de filanzane, parmi lesquels Ralahy, sept porteurs de bagages et un cuisinier. Presque tous étaient bourjanes habituels des transports civils et se connaissaient de longue date ; aussi l’intimité s’établit tout de suite entre eux, et, dès les premiers kilomètres, il régna un entrain de bon augure. Ralahy était un des loustics de la bande : pas un ne savait, comme lui, trouver et fixer d’un mot les ridicules des gens et des choses, ou raconter d’une façon plaisante les bonnes histoires qu’on se répétait dans les milieux malgaches, à Tananarive. Tous observèrent d’abord le vazaha, pour savoir s’accommoder à ses goûts, flatter ses travers et profiter de ses vices, s’il en avait. Personne d’ailleurs ne le connaissait : il était récemment arrivé en Imerina. Maigre et dégingandé, il avait des jambes longues aux genoux saillants, serrées dans un pantalon kaki trop étroit ; son buste était légèrement penché en avant ; sa figure glabre en lame de couteau, au nez pointu, au front fuyant, son toupet de cheveux d’un roux ardent, ses mouvements raides et brusques, lui donnaient un vague aspect de gallinacé. Les bourjanes en avaient été frappés au premier coup d’œil, et, habitués à gratifier tous les Européens d’un sobriquet, ils avaient appelé leur vazaha le Coq-sans-queue. Ce fut le sujet de plaisanteries interminables et faciles.

On eut vite fait aussi d’imposer au voyageur de bonnes habitudes. Le départ n’eut jamais lieu avant six heures du matin, on s’arrêtait vers huit ou neuf heures pour manger du manioc ou des bananes, et l’étape, bon gré mal gré, était fixée au village choisi par les bourjanes. Ils n’en tiraient aucune vanité : c’était presque de tradition dans leur corporation, et beaucoup de vazaha, à leur insu, étaient menés en même temps que portés par leurs hommes. Ralahy et ses camarades s’efforçaient en conscience de tirer des occasions offertes tout ce qu’elles comportaient d’avantageux et abusaient sans scrupule de l’inexpérience du vazaha. Il leur paraissait si bête, le Coq-sans-queue : il ajoutait foi à tout ce qu’on lui racontait, et le bourjane le moins habile pouvait lui persuader n’importe quoi. Pour un vazaha, il n’était guère savant : il demandait le nom des choses et des plantes les plus simples, et il semblait qu’il n’eût jamais rien vu. Il était comme un enfant qui s’amuse de tout, d’un pilon à riz, d’un tandroho à prendre le poisson, d’un nid de takatra dans un arbre.

D’humeur bizarre et capricieuse, tantôt il se fâchait à propos de rien, il criait comme un être dénué de raison, ses yeux s’injectaient, et il devenait tout rouge, comme un Coq-sans-queue qu’il était. D’autres fois, pour une véritable faute, il ne disait rien et restait indifférent, si bien qu’on ne savait jamais s’il allait rire ou se fâcher.

L’inégalité même de son caractère en imposait aux bourjanes. Et puis c’était malgré tout le vazaha, l’être prédestiné, à qui l’Andriamanitra a donné une peau blanche et un esprit subtil.

De temps en temps il manifestait sa supériorité par un acte inattendu. Un jour, après un orage, il avait fallu s’arrêter, à une heure de l’après-midi, dans un village en ruines, abandonné de ses habitants. Il s’agissait d’allumer du feu pour se sécher et cuire le repas ; or les bagages se trouvaient encore loin en arrière, et les boîtes d’allumettes des bourjanes, trempées par la pluie, étaient inutilisables. Alors le vazaha tira de sa poche un morceau de verre taillé et força les rayons de l’Œil-du-jour à venir s’y rassembler pour enflammer une poignée de bozaka. Une autre fois qu’un porteur était très malade, le Coq-sans-queue lui avait fait avaler une poussière blanche, et l’homme s’était trouvé guéri dans la nuit. Puisqu’il connaissait les bons fanafody, il devait aussi savoir les mauvais, ceux qui font mourir, qui rendent adala, ou estropié, ou infirme. Et les bourjanes éprouvaient à son égard une crainte mêlée de respect, ce qui ne les empêchait pas de se moquer de lui entre eux, chaque fois qu’ils en avaient l’occasion. Un jour, dans un village, on rencontra un grand coq rouge, sans queue et très haut sur pattes : ce furent des éclats de rire sans fin. Le Coq-sans-queue lui-même s’esclaffa à la vue de ce ridicule animal. Quant aux bourjanes, à force de se tordre, ils en avaient mal au ventre. Le fait s’était passé dans un endroit appelé Marotety : jusqu’à la fin de la tournée, on parla du coq de Marotety, ce fut même une nouvelle manière de désigner le vazaha.

Une autre fois, une grande discussion eut lieu entre Malgaches sur les choses de la religion. C’était un dimanche, dans un village du Betsileo. Cinq ou six mpilandza, accroupis devant une case en terre rouge, raccommodaient leurs akandzo et adaptaient des lanières aux semelles de cuir dont ils se servent pour marcher sur les chemins pierreux. Des gens du village s’en allaient vers l’église des Monpères, dont la cloche sonnait, dans l’air limpide, à toute volée. Ils n’étaient pas très nombreux, car le Fandzakana, depuis deux ans, n’ordonnait plus de suivre les coutumes des missionnaires venus d’Europe, et les Malgaches pouvaient maintenant se soustraire à la corvée religieuse. Cependant des ramato et des petits enfants montaient vers la grande case rouge, nue et triste, marquée d’une croix ; ils tenaient à la main les livres noirs, très crasseux et déchirés, où sont cachées les paroles mystérieuses d’un Andriamanitra ; quelques vieillards à longues barbes blanches les suivaient d’une démarche lente et grave : ils continuaient d’accomplir solennellement, par habitude, les rites qu’on leur avait imposés, dix ans plus tôt. Mais la plupart des habitants vaquaient à leurs occupations ordinaires et n’observaient point le fady du jour des Monpères. Ralahy, esprit fort de Tananarive, fit une plaisanterie sur l’Andriamanitra des vazaha. Mais son camarade Razafy, qui avait longtemps servi chez un missionnaire protestant, le traita de vaurien : il y eut dispute ; Razafy protestait que les missionnaires disent la vérité ; Ralahy affirmait que leurs histoires ne sont que mensonge ; il ne croyait, lui, qu’aux Razana, Andriamanitra des Malgaches et aux Êtres redoutables que les anciens ont vus et décrits. Il paria même que le Dieu des chrétiens n’existait pas, et l’autre bourjane tint le pari. L’enjeu était le salaire d’une journée, un franc vingt-cinq. On décida d’en référer au vazaha. Le village entier, mis au courant, s’intéressa au pari ; de longs kabary s’engagèrent après le repas de midi, sur ces graves questions, pendant que le Coq-sans-queue faisait la sieste.

Vers quatre heures, il sortit de sa case et s’assit à l’ombre pour fumer une pipe. Les bourjanes le guettaient. Dès qu’il fut installé, les deux parieurs s’avancèrent, suivis de quelques-uns de leurs camarades ; les gens du village sortirent de leurs cases, et, debout par groupes, regardèrent le vazaha, dans l’attente de ce qui allait se passer. Le Coq-sans-queue était fort étonné et presque inquiet de voir arriver cette espèce de députation : ses hommes se préparaient-ils à l’abandonner dans la brousse ? Y avait-il eu dans le pays un événement considérable et venaient-ils l’en avertir ? Avec beaucoup de circonlocutions et force gestes pour suppléer aux mots qui souvent leur manquaient, en s’interrompant sans cesse l’un l’autre, les deux parieurs exposèrent l’affaire. Ralahy termina en demandant au vazaha un signe de l’existence de l’Andriamanitra, moyennant quoi il s’engageait à payer à Razafy la somme convenue.

Le Coq-sans-queue se trouvait fort embarrassé, étant géomètre et non philosophe ou théologien. Mais, sans pratiquer, il s’avouait bon catholique, en son for intérieur ; s’il n’allait point à la messe, c’était pour ne pas compromettre son avancement, et il y aurait envoyé sa femme, s’il eût été marié. Il jugea donc opportun de faire quelque chose pour la religion, en faveur de ces enfants de la nature, qui, dans leur naïveté, s’adressaient à lui. Or, quel signe, quel argument leur donner ? Les deux bourjanes, immobiles, le regardaient, Razafy confiant, et Ralahy presque goguenard. Le Coq-sans-queue en oubliait de fumer sa pipe, et, les yeux au ciel, comme une pintade qui regarde le soleil, il cherchait une inspiration.

— Regarde, dit-il enfin au bourjane, la terre et le ciel, les rivières et les montagnes, les plantes, les animaux et les hommes ! Qu’est-ce qui a fait tout cela, si ce n’est pas l’Andriamanitra ?

— La terre existait elle-même, et le ciel aussi. Tous nos ancêtres les ont toujours vus. Les eaux jaillissent au fond des montagnes et suivent les endroits bas. Les animaux et les hommes se créent eux-mêmes, car toutes les femmes peuvent enfanter, et de même toutes les femelles des bêtes peuvent donner des petits. Les vazaha disent que l’Andriamanitra a fait toutes choses. Mais qui a fait l’Andriamanitra ?

— L’Andriamanitra a toujours existé.

— Et son père et sa mère, qui sont-ils ? Avons-nous jamais vu un être qui n’a pas de père et de mère?

Le vazaha jugea l’objection ridicule, mais difficile à réfuter. Il songea à clore la discussion : des paroles incompréhensibles pour des bourjanes et prononcées d’un ton majestueux, devaient faire impression sur ces esprits simples :

— Dieu est parce qu’il est, affirma le Coq-sans-queue d’un ton péremptoire.

Et il ajouta, bien qu’il ne sût pas le latin, cet aphorisme qu’il avait retenu pour l’avoir rencontré maintes fois au cours de ses lectures :

— Credo quia absurdum.

— Ralahy n’a pas compris les mots qu’a dits le vazaha. Si le vazaha veut expliquer au pauvre bourjane, Ralahy essaiera de comprendre.

— Tu ne crois pas, répliqua l’autre, que je vais entamer avec toi une discussion théologique ?

C’étaient encore des mots trop difficiles pour Ralahy. Il attendit donc que le Coq-sans-queue voulût bien parler plus clairement. Mais celui-ci, agacé, mit fin à la conversation par cet argument définitif :

— Et puis, tu m’embêtes ! Fous le camp, nom de Dieu !

Il ajouta d’un ton mi- sérieux, mi- plaisant :

— Tu vois bien que l’Andriamanitra existe, puisque je jure par son nom.

Après avoir prouvé par cette parole mémorable l’existence de Dieu, le vazaha rentra dans sa case.

Cependant Ralahy triomphait sans modestie et montrait toutes ses dents en un large sourire. Depuis ce jour il témoigna un mépris profond pour les croyances religieuses des vazaha. Il affectait même d’appeler leur dieu par dérision Andriamaimbo ( le Seigneur-Puant) au lieu d’Andriamanitra (le Seigneur Parfumé).

Or le Coq-sans-queue décida de faire l’ascension du Tsiafadzavony, le sommet le plus élevé de l’Ankaratra. Son nom signifie qu’il est couvert de brouillards perpétuels et les Malgaches craignent de s’aventurer sur ses flancs hantés par les Êtres-qui-rodent-la-nuit. La caravane eut à subir des froids exceptionnels ; le matin, on trouva dans les mares de l’eau solide, de l’eau-qui-dort, comme l’appellent les indigènes, et tous les soirs les bourjanes grelottèrent sous leurs nattes. Plusieurs tombèrent malades. Quand on revint à Ambatolampy, trois d’entre eux entrèrent à l’hôpital. Ralahy était le plus gravement atteint. Ses camarades, en le portant, virent que ses yeux étaient pleins de mort. Il avait une pneumonie double et tout de suite le médecin le jugea perdu. Il vécut encore huit jours. Sa femme, prévenue par les camarades rentrés à Tananarive, et sa fille Rasoa arrivèrent le soir même où il mourut. Elles réclamèrent le cadavre pour le transporter et l’ensevelir selon la coutume dans le tombeau des ancêtres. On fit droit à leur demande, et le cortège funèbre quitta Ambatolampy le lendemain matin, dès cinq heures. Pendant la nuit, on avait fait les préparatifs rituels : on avait roulé le corps dans des lambas ordinaires de couleur sombre et on l’avait lié avec sept cordes, ainsi que le prescrit l’usage, puis on l’avait attaché le long d’un bambou. Il semblait ainsi extraordinairement mince et grand. Pourtant les deux bourjanes qui devaient le porter le soulevèrent sans peine, car dans les derniers jours Ralahy avait beaucoup maigri. On se mit en route. Les deux femmes marchaient devant, d’un pas rapide, sans tourner la tête en arrière. Leurs cheveux raides, entièrement dénoués, se hérissaient autour de leur tête comme des broussailles, et leur donnaient une expression farouche. Elles ne se lamentaient point, mais leurs yeux vidés de pleurs apparaissaient troubles comme des pierres blanches au fond d’une rivière, et leur douleur était profonde comme une nuit sans lune. Elles avaient tellement hâte d’arriver à Tananarive que, par moments, elles couraient presque. Derrière elles, les deux bourjanes, suivis d’un troisième qui les relayait alternativement, portaient le cadavre, comme une charge ordinaire. Ils allaient d’un pas égal et allongé, tantôt dépassés par les deux femmes, et tantôt s’en rapprochant à les toucher. A six heures Tananarive apparut avec ses palais dominant les pentes rocailleuses et ses cases innombrables perdues dans la verdure au pied de la montagne. C’était un soir tragique d’Imerina : tout rougeoyait à l’occident, les montagnes, la plaine de Betsimitatra, les nues du ciel, mais les splendeurs roses des premiers plans illuminés contrastaient avec la nuit de l’Ankaratra, dont les masses noires, grosses d’orages, étaient sillonnées d’incessants éclairs. Des nuages, aux tons de cuivre ardent, zébrés de bandes sombres, s’étendaient sur les monts comme d’immenses lambamena préparés pour l’ensevelissement d’un dieu, et le cadavre de Ralahy fut déposé dans sa case, juste au moment où s’éteignait l’Œil-du-jour.

Le lendemain, on le porta dans le tombeau avec tous les gestes transmis par les ancêtres. Son fils le marchand avait acheté un suaire de vingt piastres pour envelopper le corps et, quand Ralahy le bourjane fut couché à son heure sur l’amoncellement des cadavres immémoriaux, ses pères n’eurent pas honte de lui et s’enorgueillirent encore une fois du rite qui marquait la perpétuité de leur race.

 

  1. Proverbe malgache.

 

La race inconnue

Charles RENEL (1866 – 1925)

Editeur Bernard Grasset 1910

PARIS

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