Conte: Le chien, le sanglier et le caïman

Publié le par Alain GYRE

 

Le chien, le sanglier et le caïman

Fable Tanala

Recueillie à Ambohikely (province de Titlear).

 

Autrefois, dit-on, il y avait trois fils de l’homme : ils s’appelaient Manga, Manolabahy et Baolava, et demeuraient ensemble dans un village.

Mais, après la mort de leur père, ils cessèrent d’être d'accord et passaient leur temps à se disputer et même à se battre. Ils finirent par se séparer de la manière suivante.

Baolava dit un jour :

« Allons habiter dans l’eau. »

 Mais les deux autres refusèrent en disant :

« Dans l’eau nous ne saurions faire vivre nos femmes et nos enfants. »

Manolabahy dit :

« Allons habiter dans la forêt. »

Les deux autres ne voulurent pas, et Manga dit à son tour :

« Dans la forêt, on ne saurait trouver de nourriture !

- Comment pourrions-nous y vivre ?

Si vous m’approuvez, nous nous attacherons à des hommes ; de cette façon la vie nous sera facile. »

Mais les deux autres ne furent pas de cet avis, et, persuadés qu’ils ne tomberaient jamais d’accord, ils résolurent tous trois d’aller chacun où bon leur semblerait.

Baolava plongea dans l'eau et devint le caïman.

Manolabahy s’enfonça dans la forêt et devint le sanglier.

 Manga chercha des hommes à qui s’attacher et devint le chien.

Le soir vint et Manga passa la nuit dans un village à l’Ouest de la demeure du caïman. Arrivé au bord de l’eau, il s’apprêtait à quitter son salaka pour traverser la rivière, lorsqu’il se rappela que son frère était le maître du gué; il l’appela aussitôt et lui offrit un salaire pour le faire passer. Ravoay accepta, et, quand Manga fut sur l’autre bord, réclama la récompense promise.

 « Tiens ! dit le chien, voilà ton salaire, mon ami ! »

En même temps il leva la queue et laissa tomber une crotte.

«Ah! mon cadet! s’écria le caïman, il arrivera que tu repasseras par ce gué. Ce jour là, tu verras ! je ne serai content que lorsque j’aurai cette queue que tu levais tout à l'heure pour me donner mon salaire. »

Manga montait cependant au village, et, pour annoncer sa présence, il aboyait fortement et à chaque pas agitait sa queue. Les gens du pays étaient tous accourus pour regarder l’étranger. Ils lui racontèrent comment un animal épouvantable, avec deux longues dents, et qui ressemblait au cochon, abîmait leurs cultures. Manga comprit de suite qu’il s’agissait de Nlanolabahy.

«C'est sûrement Manolabahy, pensa-t-il. C’est mon parent, mais, puisqu’il fait tant de mal, je dois l’attaquer.»

Et il ajouta tout haut :

« Quel salaire me donnerez-vous, si je vous en débarrasse ?

- Si tu empêches ses ravages, dirent les gens, tu n’auras plus souci de ta nourriture, à l’avenir on te la fournira en récompense de tes bons services».

Voilà pourquoi, dit-on, le chien ne travaille pas pour avoir sa nourriture.

« Indiquez-moi donc où il est, continua Manga, et j'irai vers lui. Quand je crierai Manolabahy! Manolabahy! accourez vite ! c’est que je l’aurai trouvé. »

Les gens du village sortirent donc avec Manga. Or le sanglier était en train de fouiller la terre avec son groin ; son ventre était tout gonflé de patates crues. Les habitants firent voir au chien où il se tenait d’habitude. Manga s'approcha de lui, le saisit par la queue et cria aux gens :

« Manolabahy ! Manolabahy !» (i).

Le sanglier avait cru d’abord que son frère s’amusait avec lui en le tirant par la queue, de sorte qu'il n’y prêta guère attention, et se contenta de dire :

« Allons ! Va-t-en, fou que tu es ! Ne m’appelle pas pour rien ! »

Mais Manga criait de plus en plus fort :

« Manolabahy ! Manolabahy ! »

En même temps il agitait très fort sa queue, comme pour appeler les gens et leur signaler que l’ennemi était là. Ils accoururent en foule pour accabler Manolabahy, mais celui-ci, rassemblant toute sa force, parvint à s’enfuir, en arrachant presque les dents de Manga. Cette fois donc il échappa au danger. Les poursuivants s’en retournèrent très penauds, accablés de fatigue et pleins de faim.

Quant à Manga, selon son habitude, il ne rentra pas directement, mais s’amusa à flâner et à fureter de droite et de gauche, si bien qu’il arriva le dernier au gué de la rivière. Il avait complètement oublié le tour joué par lui naguère à son frère Baolava, et il l’appela pour passer l’eau, en aboyant aussi fort qu'il put. Mais Baolava ne paraissait pas et Manga l’injuriait :

« Baolava lo ! Baolava loi» (II)

Or le caïman avait très bien entendu l’appel ; il faisait exprès de ne pas répondre, et restait aux aguets, tout près du bord. Dès que Manga fut entré dans l’eau, Baolava se jeta sur lui, le saisit fortement et lui arracha la queue.

Cependant Manolabahy était en train de ravager les champs de patates. Il s’enhardissait même jusqu’à venir parmi les cultures en pleine journée. Il avait établi sa demeure dans l'ilot de Baolava, situé au milieu de la rivière, car il poussait là des patates grosses comme la tête. Et les ravages que le sanglier faisait dans ce champ, les gens les attribuaient au caïman. C’est de là que vient le proverbe Bara : le bananier est brisé, le vent a soufflé; mais Baolava est là, c’est lui qui a causé le dommage (iII).

« Nous allons te tuer, dirent les gens au caïman, car c’est toi qui abîmes nos cultures.

- Non, dit Baolava. C'est Manolabahy qui mange vos patates et non pas moi.

-  Attrappe-Ie donc, quand il viendra par ici, si tu veux sauver ton existence. »

Lorsque tomba l’ardeur du soleil, le sanglier vint à l'ilot; mais cette fois il ne toucha pas aux patates. Il repartit et revint à minuit. Baolava s’approcha de lui :

« O Manolabahy, mon frère, les hommes veulent te tuer, parce que tu ravages leurs cultures. Si tu ne tombes pas entre leurs mains, je serai mis à mort à ta place. Cesse donc de venir à l’ilot, et cherche ta nourriture au loin dans la forêt. »

Mais le sanglier ne tint aucun compte des conseils de son frère. 11 continua de fouiller les champs de patates, matin et soir. Une dernière fois le caïman lui dit :

 « Manolabahy, tu es mon frère et je ne veux pas te tromper. Si tu viens encore à l’ilot, je t’attaquerai. Si tu passes le gué pour ravager ces cultures, sache que tu le paieras de ta vie, je ne t’attaquerai pas à l’improviste, là où il y a beaucoup d’eau, mais je te saisirai là où la rivière est peu profonde, et je ferai en sorte que tu meures.

- Nous nous battrons donc aujourd’hui, dit l’autre.

- Oui, et j’ai dit vrai : je te tuerai. »

Le soir venu, le sanglier traversa la rivière, comme d’habitude. Lorsqu’il arriva près de l’ile, à l’endroit où la rivière est peu profonde, Longues-Dents (le caïman) se jeta sur lui, mais Deux-Dents (le sanglier), avec ses défenses, le coupa en deux parties, dont l’une fut emportée par le courant, tandis que l’autre resta suspendue à la gueule du sanglier. Celui-ci ne savait comment faire, allait-il emporter la moitié du cadavre de son frère le caïman? Mais ses pattes fatiguées lui faisaient mal.

D'autre part, s’il demeurait sur place, le courant menaçait de l'emporter; s’il montait sur l’ilot, les gens viendraient pour le mettre à mort! Voici qu’ils arrivèrent en effet, nombreux, avec des sagaies et des haches. Monolabahy fut bientôt percé de coups et expira.

Depuis ce temps, dit-on, les [descendants des] trois frères sont devenus des ennemis; ils s’attaquent dans la forêt et se battent dans la clairière.

 

  1. Sorte d'onomatopée.
  2. Baolava le pourri ! onomatopée et jeu de mots.
  3. Cf. le proverbe Hova : Ramaka passe et le village brule ; c'est Ramaka qui a mis le feu.

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

 

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