Le filanzane

Publié le par Alain GYRE

 

Le filanzane

 

M. l’administrateur, en tournée depuis cinq jours dans la région la moins peuplée, la plus pauvre de son district, était las de la monotonie des étapes. Il servait depuis trois ans sur les hauts plateaux, il avait parcouru maintes fois les mornes étendues désertiques de cette partie du Betsileo. C’étaient des collines rougeâtres et stériles, couvertes d’une herbe rare et jaune, hérissées d’amoncellements de rocs de gneiss, pareils à des blocs erratiques ; dans les fonds, des rizières en étages, délaissées en cette saison, retenaient un peu d’eau marécageuse, où les déjections des bœufs mettaient des traînées de moires luisantes. Les tanety succédaient aux tanety, les rizières aux rizières. De loin en loin verdissait l’oasis d’une ferme isolée, enclose dans un fossé rond bordé de cactus. La large sente rouge, dans la bozaka, montait et descendait, franchissait les digues étroites des rizières, escaladait les pentes arrondies des collines ; et c’était ainsi pendant des heures.

M. l’administrateur s’ennuyait. Il était devenu presque insensible au charme mélancolique de ces paysages, où d’étranges oppositions se font entre les couleurs ternes du sol et la chaude lumière du ciel, où le matin s’éveille et le soir s’endort en de merveilleuses symphonies colorées. Trop souvent il avait vu se lever et se coucher le soleil au bord de ces mêmes horizons ; il n’avait ni l’imagination d’un poète, ni l’œil d’un peintre, et la propreté des gîtes d’étapes le préoccupait plus que la couleur des montagnes.

La journée avait été particulièrement monotone, en ce pays désolé, sous un soleil implacable. Pendant une heure, il s’était distrait à regarder les gens qui revenaient du marché de Sabotsy ; des fermiers drapés dans les lambas blancs, le visage caché sous les bords des grands chapeaux de paille, porteurs de longues cannes qu’ils balançaient, d’un geste héréditaire, comme des sagaies, – d’anciens esclaves à la chevelure crépue, à la peau noire, leur torse nu ruisselant de sueur sous le poids des charges, – des marchands hova avec leur pacotille, – des familles dont chaque membre portait une sobika de riz appropriée à sa taille et à sa force, – des femmes betsileo, aux larges figures bronzées, aux boucles de cheveux aplaties, tressées les unes au-dessus des autres comme de minuscules paillassons. Elles allaient d’une allure fière et souple, les reins cambrés, équilibrant sur leur tête des paniers de manioc, des corbeilles d’ananas, des régimes de bananes. Les hommes balançaient aux deux extrémités d’un bambou des cages en sparterie, pleines de poules, ou menaient devant eux, avec une baguette, des dindons, des oies ou des porcs. D’autres rapportaient des nattes, des angady, des ustensiles de fer blanc, d’épaisses planches de palissandre, grossièrement taillées à coups de hache par les Tanala de la forêt.

Puis les gens s’étaient espacés davantage. Le marché était fini depuis longtemps. Maintenant plus personne ne circulait sur le sentier des bourjanes. M. l’administrateur avait recommencé à s’ennuyer ; il comptait, en manière de passe-temps, les vatoulahy, les grandes pierres commémoratives, dressées jadis par les peuples du Betsileo.

Tout à coup, en haut d’un tanety, il aperçut à une certaine distance, avançant dans le même sens que lui, une petite troupe. C’étaient des hommes qui marchaient vite, avec l’allure de bourjanes ; au-dessus d’eux quelque chose de blanc se balançait : assurément un filanzane. Aussitôt s’éveilla sa curiosité. En ce pays monotone, c’est un événement, au cours d’une étape, que de rencontrer un voyageur. On se pose de multiples questions. Est-ce un vazaha ? Peut-être le chef de la province qui vient surprendre un de ses chefs de district ? Ou un fonctionnaire de Tananarive en tournée, en mission spéciale ? Un agent des Travaux publics qui va surveiller un de ses six cents chantiers ? Ou encore un colon cherchant fortune ? Un prospecteur en quête d’un piquet à planter ? Ou tout simplement un riche Malgache, visitant quelqu’une de ses propriétés ?

M. l’Administrateur, ravi d’avoir trouvé quelque chose à faire, regardait avec attention le filanzane inconnu. Était-ce un vazaha ? D’ordinaire le nombre des bourjanes permet de résoudre vite cette question. Si la troupe est nombreuse, on peut parier pour un Européen ; si le groupe est petit, c’est sans doute un indigène. Ses bourjanes à lui marchaient vite, se rapprochaient sensiblement des autres. Maintenant les porteurs, là-bas, se détachaient avec netteté sur le ciel au sommet d’une colline. Il y avait cinq bourjanes, six au plus. C’était un Malgache. Pour plus de sûreté, il s’informa près de ses hommes

— Vazaha na malagasy atô ?

— Malagasy.

Il eut une déception, cessa de s’intéresser au lointain filanzane.

Mais, au bout de dix minutes, l’obsession lui revint de cette chose blanche, balancée sur les épaules des bourjanes, de cette chose vivante qui, d’un rythme toujours égal, filait rapidement, sans s’arrêter, disparaissait dans une dépression de terrain, puis reparaissait un peu plus loin, se hâtant vers un but inconnu. Cette espèce de course régulière et toute droite du groupe articulé qu’est le filanzane en marche, cette précipitation silencieuse des fourmis humaines dans le paysage immuable avait quelque chose d’exaspérant, de presque tragique.

Son filanzane à lui gagnait visiblement sur l’autre. Dix vigoureux porteurs se relayaient à ses brancards. Maintenant il se demandait si l’inconnu était un homme ou une femme. Un grand parasol blanc l’empêchait de distinguer. On l’écarta soudain. Pas de chapeau ; une tresse noire dans le dos : c’était une femme.

Cela devenait plus intéressant. Quelle espèce de femme indigène pouvait bien voyager en filanzane sur cette route ? L’épouse légitime d’un riche marchand hova? ou celle d’un propriétaire betsileo ? Peut-être une ramato de Tananarive, qui était allée voir sa famille à la campagne et retournait vers son vazaha ?

Une arrière-pensée obscure se levait maintenant dans l’esprit de M. l’Administrateur, célibataire et ramatouisant. Si c’était une jolie ramato ? Presque toutes sont faciles. Or, à l’heure qu’il était, dans cette direction, cette femme ne pouvait guère s’arrêter qu’au village de Fiadanana, où il allait lui-même. Avant, il n’y avait pas un hameau ; ensuite, le prochain village était à deux heures de marche : impossible d’y arriver de jour. Eh ! Eh ! Il faudrait voir à l’étape !

Le vazaha regardait la ramato avec intérêt. Elle avait fermé son parasol, le ciel s’étant un peu couvert. La taille paraissait élégante. Une belle tresse noire tombait par-dessus le dossier du filanzane : ces cheveux-là, dénoués, devaient descendre presque jusqu’aux pieds. Mais le lamba blanc, rejeté par-dessus l’épaule, ne permettait pas de rien deviner du corps.

— Allons ! Vite ! Il est tard, cria-t-il à ses bourjanes.

Les hommes se mirent à courir de ce trot allongé qui leur est propre, se passant le filanzane les uns aux autres par groupes de quatre, se jetant les brancards d’épaule à épaule, sans presque ralentir l’allure, avec une légère secousse qui, pour le voyageur, se répète comme un rythme.

On gagnait ferme sur l’autre filanzane. Pourtant la femme était portée, elle aussi, par des bourjanes de profession. C’était signe que probablement ils avaient été engagés par un vazaha, car d’ordinaire les Malgaches prennent comme porteurs leurs fermiers ou leurs anciens esclaves. L’administrateur, sevré d’amour depuis cinq longues journées, s’emballait à fond. Si c’était une ramato de vazaha, elle ne pouvait être que jeune et jolie. La bonne fortune était assurée. Il s’agissait de rattraper la voyageuse, d’engager la conversation avec elle ; ensuite c’était presque lui faire injure que de ne pas lui donner rendez-vous pour le soir.

Les distances se rapprochaient de plus en plus. Il ressentait cette espèce de joie physique qu’on éprouve dans les chasses à courre, quand la bête va être forcée : déjà sonnait dans son cœur l’hallali d’amour. Elle avait rouvert son parasol, balancé narquoisement au rythme du trot des bourjanes. Son lamba, aux plis un peu raides, était d’une blancheur immaculée ; sur un des côtés du filanzane débordait la ruche empesée d’un jupon. Toutes ces choses blanches et propres étaient d’un bon augure. Le vazaha imaginait des dessous de dentelles, de larges entre-deux découvrant à demi une jeune poitrine ferme et bronzée. A un moment la femme ramena son jupon avec le pied ; l’administrateur vit un bout de bottine noire, qui lui parut vernie. Le grand luxe pour une ramato !

Il n’était plus qu’à une vingtaine de mètres en arrière : enfin il allait rejoindre le filanzane malgache, voir le visage de l’inconnue. Pourvu qu’elle n’eût pas l’idée, par coquetterie, de se dissimuler derrière son ombrelle, comme elles font souvent. Bah ! Puisque aussi bien il allait lui adresser la parole, elle serait forcée de se montrer pour répondre.

Soudain, dans un creux, on rencontra une petite rivière, épandue en marécages. On la traversa sur un barrage de pierres branlantes, rendues très glissantes par l’eau. Les bourjanes de la Malgache, peu chargés, passèrent lestement, en course ; mais les siens, portant un poids beaucoup plus lourd, redoutant qu’un faux pas pût précipiter le vazaha dans le ruisseau, traversèrent lentement, avec mille précautions. Quand on fut de l’autre côté, la ramato avait regagné au moins cinquante mètres.

— Vite ! Vite ! cria l’administrateur. Il faut arriver à Fiadanana avant la nuit !

Cette fois, en dix minutes, on eut rejoint la Malgache. Déjà ses porteurs d’avant étaient à la hauteur des bourjanes d’arrière de l’autre convoi. Cette sorte de chasse prolongée, les secousses indéfiniment répétées d’arrière en avant qu’on ressent en filanzane, le voisinage immédiat d’une personne de l’autre sexe, avaient exaspéré toute la sensibilité physique de l’administrateur ; en cette minute il désirait violemment l’inconnue. Une chaleur lui monta au visage, au moment de la regarder. Justement la ramato, lorsqu’ils furent tout près l’un de l’autre, écarta son parasol, et tourna la tête du côté du vazaha.

C’était une très vieille femme, propre et laide.

La race inconnue

Charles RENEL (1866 – 1925)

Editeur Bernard Grasset 1910

PARIS

 

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