Le meneur de pierres

Publié le par Alain GYRE

 

Le meneur de pierres.

 

Les hommes de la Terre-rouge accomplissaient sous le ciel clair l'œuvre monotone des jours.

C'était la récolte finissante du premier riz.

Dans presque toutes les rizières, asséchées déjà, les épis lourds gisaient; dans d'autres, les hommes, de l'eau jusqu'aux genoux, coupaient avec les longs couteaux le pied des tiges au flanc des collines, dans les aires rondes, des groupes de femmes battaient les gerbes, à grands coups alternés, sur les pierres polies, et d'un geste las jetaient la paille vidée de ses grains.

Des pirogues noires, chargées de riz, avec un pagayeur nu debout à l'arrière, glissaient sur les canaux étroits vers le pied des montagnes où les Ancêtres avaient jadis établi leurs demeures.

L'Imerina tout entière était en travail, depuis Tananarive-la-Haute jusqu'à l'Andringitra pierreux qui barre de son arête dentelée l’horizon occidental.

Sur un de ses derniers contreforts, le village d'Ankadivoribe, dont le nom veut dire le Grand-fossé-rond, cachait derrière une ceinture de cactus et de figuiers l'écroulement de ses masures.

La tristesse des hautes maisons rouges aux toits de chaume gris, la mélancolie des murs ruinés, restes d'anciennes cases, étaient rendues plus saisissantes encore par l'absence des habitants tous, au Lieu-des-longues-pierres-plates, où l'on prend les dalles pour les maisons des morts, aidaient selon la coutume Ralambe, un des leurs, qui bâtissait un tombeau neuf pour ceux de sa Race.

L'ancien, trop petit, ne pouvait plus contenir les cadavres, couchés depuis sept générations sur les lits de pierre.

Une nuit, le père de la lignée, le fondateur de l'antique village, était apparu en songe à Ralambe son descendant il lui avait ordonné de construire, pour les Ancêtres et les morts futurs, une Maison-froide plus vaste, et digne d'eux

 L'excavation fut creusée, selon le rite, au penchant d'une colline, tout près du village, en un endroit abrité du vent les grandes dalles de pierre brute, tirées à force de bras, et amenées une à une jusqu'au tombeau, étaient mises en place.

Seule restait la dernière, la plus lourde de toutes on l'appelle la Pierre-mâle, et elle sert de toit pour couvrir le sommeil mystérieux des Morts.

La veille, on avait fait éclater le rocher, en allumant des feux de bois et de bouse séchée, puis taillé grossièrement, en y enfonçant des coins, l'énorme dalle séparée de la masse.

Par dessous s'insérèrent, en guise de rouleaux des troncs d'arbres entiers, ébranchés et dépouillés de leur écorce.

La pierre, liée de gros câbles de raphia, tirée à grands efforts avançait par à coups.

Sur les pentes, les hommes tiraient pour la retenir, quand s'accélérait la vitesse aux montées, le village entier anhélait, et à chaque pause se décourageait, devant une tâche jugée impossible.

On était parvenu au bas de la côte, non loin des premières maisons, mais le tombeau, placé à mi-hauteur, semblait encore inaccessible.

Depuis une heure, hommes et femmes s'épuisaient en vain.

Malgré leurs efforts répétés et la tension douloureuse de leurs muscles, la dalle énorme ne bougeait pas plus que les blocs de gneiss sculptés par les eaux sur le sommet des montagnes, et demeures immuables des Esprits.

Sur la dalle pesante, une canne d'ébène à la main, le Maître-du-tombeau était monté enveloppé du riche lamba de soie qui devait, au jour fixé, lui servir de linceul, il excitait, de la voix et du geste, les hommes de la Race.

Mais la pierre restait immobile, cependant que la sueur ruisselait sur les torses de bronze, et que les muscles des bras, contractés et raidis, saillaient sous les peaux luisantes.

Ils s'arrêtèrent pour se reposer, s'étendirent par groupes dans le chaume jauni, sans souci du soleil torride; le doux murmure des conversations humaines, dans la splendeur harmonieuse du midi, se mêlait au chant inlassable des cigales et au gai pépiement des alouettes.

Ralambe, assis sur la pierre de son tombeau, regardait avec colère les hommes du village; il s'indignait de leur apathie, mesurait de l'œil le chemin parcouru et celui qui restait à faire.

Une inquiétude le tourmentait, à la pensée que peut-être la Pierre-mâle ne recouvrirait pas, avant le coucher du soleil, la future maison des Ancêtres.

Il en ressentait d'avance une cruelle humiliation pour les morts de sa Race, pour tous ceux qui, habitants de l'ancienne demeure, avaient souhaité d'en posséder une neuve, pour lui-même, bâtisseur inhabile de la Maison-froide où il devait reposer, pour ceux de plus tard, sortis de lui, qui viendraient grossir dans la suite des jours le nombre des ancêtres vénérables.

Alors se rappelant une fois de plus que son fils unique Ralahy ne lui avait pas encore donné d'enfants, il contempla ce dernier né de la Race avec une mélancolie tendre.

C'était un bel exemplaire du type Hova taille bien prise, mains longues et fines, pieds petits, jambes nerveuses de marcheur; les yeux grands, très noirs, un peu froids le nez fortement accusé, sans être gros, les lèvres sensuelles, le menton volontaire, le front large et intelligent les cheveux plats et le teint très clair de la peau, d'un ocre tirant sur le jaune, marquaient que les Ancêtres avaient toujours choisi leurs grandes épouses parmi les femmes libres.

Ralahy, debout au milieu d'un groupe d'hommes prostrés, semblait perdu dans une méditation triste.

Ralambe la supposait pareille à la sienne il suivit la direction des regards de son fils, vers les rizières, au pied de la colline.

Le long du sentier rouge, trois femmes montaient, court-vêtues, le lamba roulé autour de la taille, portant sur la tête des vases ronds en terre brune, luisants d'eau.

Il reconnut de suite celle qui marchait en avant, Ranoro la deuxième fille de la vieille Razafy, leur ancienne voisine.

Son cœur, de nouveau, fut triste.

Cette Ranoro, il la détestait depuis plus d'un an elle vivait avec son fils, sans lui avoir donné jamais aucun espoir de. paternité; avant lui, elle avait connu beaucoup d'autres hommes, et à dix huit ans elle n'était pas encore mère.

Or Ralahy l'aimait, et le père avait peur qu'après l'essai rituel de la vie commune son fils ne la prît comme épouse.

De qui naîtraient alors les descendants nécessaires pour retourner les Morts, au mois Adaore, dans le tombeau de la famille?

Et devait-elle donc être vaine l'œuvre entreprise par lui en ce jour, de fonder pour sa Race une maison-froide plus spacieuse, digne d'enfants des anciens Chefs ?

Un sourire maintenant éclairait le visage de Ralahy, à voir la jeune femme, gracieuse et souple, venir vers lui un désir aigu, au souvenir de toutes les possessions passées, fit frémir sa chair.

Il souhaitait que Ranoro regardât de son côté, pour rencontrer ses yeux.

Mais juste à ce moment elle s'arrêta, porta une main au rebord du vase de terre qu'elle maintint en équilibre, et, se détournant, elle contempla Tananarive, dont les cases au loin, sur la haute montagne, luisaient comme des grenades mûres.

D'obscures images de jalousie. une seconde, obsédèrent Ralahy.

Ranoro, lentement, comme à regret, reprit sa marche vers le groupe des gens d'Ankadivoribe, et, à mesure qu'elle approchait, l'homme sentit tout son être pénétré de joie, comme la terre desséchée d'une rizière lorsqu'y revient l'eau, à la saison nouvelle.

Le vieux hova n'avait rien perdu des impressions éprouvées par son fils.

Il se désolait de le voir absorbé par l'amour de cette femme au point de se désintéresser presque du labeur entrepris pour les Ancêtres.

Pour les satisfaire, il fallait que la tâche, ce soir même, fût terminée.

Ses inquiétudes le reprirent.

Mais la force de la Race était éparse dans cent corps répandus autour de la pierre celle-ci, sous la poussée vivante, allait glisser vers sa destination sainte.

Les hommes reposés se dressaient çà et là dans le chaume; les femmes, drapées dans les lamba blancs, babillaient par groupes et les câbles de raphia, tordus comme des serpents, rampaient de la lourde dalle vers la fosse rouge creusée au flanc de la montagne.

D'un bond Ralambe remonta sur la pierre, et, au milieu du silence de tous, prononça les paroles attendues

« Enfants-anciens, descendants de l'Ancêtre vénérable qui veut aujourd'hui changer de tombeau, Hommes-sous-le-ciel, nés de femmes libres et non mariés hors de vos castes, ô mes parents, mes amis, je vous remercie de l'aide propice que vous apportez à mes desseins.

Sans vous il me serait aussi impossible de reconstruire le tombeau des miens, qu'à une sauterelle isolée de dévorer la recette d'un champ, ou à une seule pintade de tenir tête à un chien. 

Nous savons par la sagesse des anciens que mille petits termites mettent à terre un grand arbre, et dans un conte il est dit que la tribu des perroquets brûla un jour le grand-père des caïmans, après l'avoir attiré sur une colline couverte d'herbes sèches.

 Sommes-nous comme des esclaves, à qui leurs maîtres ont imposé une tâche trop lourde?

 Voici que l'Œil-du-jour est plus qu'à moitié de sa course, et la partie la plus dure de notre travail nous reste encore à faire.

Mais, je vous en supplie, évitez de vous fatiguer.

Ce qu'une heure ne peut gagner, une autre l'apporte reprenez cependant les cordes de raphia, et tirez sans efforts extrêmes, pour que le toit du tombeau aille se poser de lui-même sur les autres pierres préparées. »

Or les paroles de Ralambe étaient feintes.

C'était par simple politesse qu'il adjurait ses parents de ne pas se fatiguer.

Car il savait qu'un très gros effort serait nécessaire pour démarrer l'énorme masse.

Les hommes, en silence, se levèrent, et s'attelèrent aux cordes.

Elles se tendirent comme les liens qui retiennent une pirogue attirée par un fort courant: Tous ensemble chantaient le Chant-de-l'effort, rythmique et lent.

Les pagayeurs le modulent en même temps qu'ils repoussent le long des pirogues l'eau des canaux alourdie par les algues; les moissonneurs le disent en battant sur la pierre polie les gerbes du riz nouveau.

Mais les hommes d'Ankadivoribe, ce jour là, murmuraient en vain le chant monotone.

Les trois notes qui le terminent s'arrêtaient dans leur gorge, et ils demeuraient haletants.

Ralambe, sur la pierre, se lamenta.

« Hommes-sous-le-ciel, cessez de vous fatiguer !

 Quiconque s'entête à tenter l'impossible est pareil au vaniteux qui voudrait se faire un linceul avec l'habit du martin-pêcheur !

Dans les affaires difficiles, il faut demander l'appui de plus avisés que soi.

Adressons-nous aux Seigneurs-parfumés, aux Ancêtres vénérables qui nous imposent aujourd'hui ce dur travail !

Il leur appartient, bien plutôt qu'à nous. de le terminer.

 0 Seigneurs-parfumés, Procréateurs de la Race !

 0 Sainteté de la Terre, et vous, Douze-montagnes-sacrées, qui servez d'assises solides aux cases bâties par les anciens, faites que cette pierre, sans effort et sans fatigue, roule là-bas jusqu'à la Maison-froide !

 Tous les rites ont été accomplis.

Celui-qui-sait-les-jours a dit le temps propice pour commencer l'œuvre, et la bêche, placée dans la main d'un 'enfant dernier-né, a ouvert le ventre de la terre à la première aurore du mois Asorotane, fixé par les Sorts !

 Le coq rouge a été tué au dessus de l'ouverture son sang a coulé sur le sol pour entraîner tous les mauvais destins et ce soir, lorsque la Pierre-mâle couvrira le tombeau, le bœuf de remerciement vous sera donné, Hommes-sous-le-jour.

 La chair en sera distribuée entre vous tous, selon les rangs et les castes.

Car les Anciens ont dit quand notre famille nous traite bien, nous sommes comme la plante tsirire, attachée fortement au sol de la rizière mais si les gens de notre sang ont de mauvais procédés à notre égard, nous sommes comme l'oiseau tsirire, qui bat l'eau de ses grandes ailes, pour s'envoler au loin. »

Le Maitre-du-tombeau attendit l'effet de ses paroles.

Mais les Hommes-sous-le-jour ne se hâtaient point de s'atteler aux cordes.

Quelques-uns, en leur cœur, déploraient l'orgueil de Ralambe.

Pourquoi avait-il voulu placer le tombeau neuf tout à côté du village, presque au sommet de la haute colline, si loin du Lieu-des-longues-pierres-plates?

Mamondz-le-noir, un des mécontents, s'avança.

Ses cheveux crépus, sa peau de même couleur que la claie de roseaux suspendue au-dessus du foyer, décelaient des ancêtres esclaves, et il était de ces Hova nouveaux dont l'oreille n'a pas reçu l'héritage des Anciens.

Il regarda derrière lui comme pour consulter ses camarades, et dit :

« Jamais les hommes de la Race n'ont transporté si loin une Pierre-mâle si lourde !

Vois !Mes mains sont écorchées, mon sang a taché les cordes!

Désormais je n'ai pas plus de force qu'un petit enfant qui pousse en arrière avec les femmes.

Les fourmis essaient-elles d'emporter le cadavre du caméléon ?

J'ai peur que demain l'Œil-du-jour puisse regarder encore dans le tombeau non couvert. »

Tous s'entreregardèrent, effrayés par cette parole de mauvais augure. C'était un signe funeste, quand la Pierre-mâle ne parvenait pas à la Maison-froide entre le lever et le coucher du soleil.

Alors le tombeau devait s'ouvrir à intervalles rapprochés pour recevoir des morts, sans qu'on eût le temps, parfois, d'en fermer la porte entre deux cérémonies.

L'homme qui avait parlé semblait ému lui-même de ses paroles.

Il s'arrêta un moment, puis reprit:

« Ralambe le travail ne peut être mené à fin qu'avec l'aide et par la force des talismans!

Va chercher Ibodomatave, du Village-des-bœufs. Il est possesseur d'une amulette efficace soit pour remuer les dalles les plus lourdes, soit au contraire pour les rendre inébranlables comme la roche enracinée dans la montagne. »

« Pourquoi recourir à des étrangers? s'écria Ralahy. Depuis quand les Hommes de la Race ne suffisent-ils pas pour tirer jusqu'aux tombes les dalles choisies pour honorer les Ancêtres?

Notre famille ne possède-t-elle point, elle aussi, des talismans renommés?

Mon père n'est-il plus le gardien du fameux Sampy Rabehaze, le Seigneur-au-nombreux-butin, protecteur d'Ankadivoribe? »

Et il regardait avec mépris Mamondz-le-noir, Hova nouveau qui comptait des esclaves parmi ses pères.

« Aucun de tes parents, continua-t-il, n'est Faiseur-d'ody ou Sanctificateur. C'est pourquoi tu veux chercher hors de notre Village quelque ignorant vaniteux. »

Mais le vieux Ralambe l'interrompit :

« Laissez tous deux parler les Anciens.

Les jeunes hommes s'amusent, par passe-temps, à renverser un taureau furieux, mais ils oublient, quand la nuit tombe, de fermer les barres du parc-à-bœufs.

Rabehaze, le Seigneur-au-nombreux-butin, dont j'ai la garde, n'aime pas les choses de la mort.

Il est interdit d'apporter dans sa case la viande des funérailles et de lever vers lui, avant les purifications rituelles, des yeux qui ont regardé un cadavre il ne lui plairait pas de remuer la Pierre-mâle d'un tombeau.

Notre famille a beaucoup de talismans anciens et efficaces, mais elle ne possède pas l'Ody-qui-rend-Ies-objets-légers. »

« Tu parles sagement, Ralambe, dit Razafintsalame, le père de Mamondz. »

C'était un vieillard tout cassé, à la barbiche grise tordue comme la queue d'une pintade.

Il branlait la tète, et sa voix était aigüe, comme celle des vieilles femmes.

Jadis il avait accompli de longs voyages, et il avait vu l'Eau-Sainte du côté où se couche l’Œil-du-jour.

Il aimait à se souvenir des choses d'autrefois, et il poursuivit :

« Ibodomatave, le Sanctificateur du Village-des-bœufs, possède une amulette qui rend facile à déplacer les dalles les plus lourdes.

Quand, avec elle, il tire une pierre dans un sens, et que vingt hommes essaient de l'entraîner dans l'autre, c'est Ibodomatave qui l'emporte.

Lorsque j'étais jeune, je portais, moi aussi, de grosses charges sur les chemins. Mais j'avais acheté une émanation de l'Ody-qui-rend-les-choses-légères, et les fardeaux ne pesaient guère à mon épaule.

Sans doute la force de l'amulette est usée, car depuis des années elle ne peut plus alléger ce que je porte… »

« C'est la force aussi que les années ont brisée en toi, répliqua Ralambe. Mais qu'importe?

Tu crois utile d'appeler à notre aide l'Ody-qui-rend-léger ? »

« C'est toi, bâtisseur du tombeau neuf, qui es aujourd'hui le maître de l'heure.

Il t'appartient de décider. »

« Soit. »

Il toucha de son bâton d'ébène l'épaule de Ralahy.

« Va chercher Ibodomatave.

Dis-lui que Ralambe, d'Ankadivoribe, le gardien du Sampy, Rabehaze, a besoin de la force de son Ody pour remuer une Pierre-mâle entre la carrière et le tombeau. »

Ralahy obéit.

Il défit le lamba roulé, ceint à sa taille, le déploya, et, s'en enveloppant, rejeta le pan sur l'épaule gauche, d'un geste souple et fier.

Puis il partit d'un pas allongé vers le Village-des-bœufs, situé en bas, dans les rizières, à l'endroit où la vallée s'élargit.

Beaucoup de ses cases, au milieu de grands clos de manguiers, étaient entourées de hauts murs rouges en terre crue, à huit assises superposées, et, des maisons couvertes de tuiles, avec des varangues à piliers de briques, pareilles à celles des Vazaha, s'alignaient le long de la route de Tananarive.

tuiles, avec des varangues à piliers de briques, pareilles à celles des Vazaha, s'alignaient le long de la route de Tananarive.

Ce village n'était fondé que depuis quatre-vingts ans, et les pères des pères de Ralahy habitaient déjà Ankadivoribe, lorsque la stérile colline d'Ambohitromby se hérissait encore d'herbe jaune parsemée de glaïeuls.

Au départ du jeune homme, les gens de la Race s'étendirent, pour se reposer, dans le chaume sec.

Les femmes, en groupes joyeux, babillaient.

Ranoro, parmi elles, faisait circuler une cruche de terre, et elles buvaient, chacune à son tour, en haussant des deux mains le vase, d'un mouvement gracieux.

Soudain un fort vent se leva.

Des brindilles, des pailles sèches s'envolèrent en tourbillons vers le sommet de la colline, où s'ouvrait le trou béant du tombeau neuf.

Souvent les Ancêtres se manifestent ainsi en un souffle de la Force mystérieuse qui parle dans les feuilles des arbres ou ride la face de l'eau.

Le vieux Ralambe, dévot aux présages, accepta le signe donné par les esprits de la Race.

Il connut que ses morts, d'eux- mêmes, s'en allaient visiter, avant l'achèvement, la Maison-Froide bâtie pour eux, et il attendit avec confiance l'arrivée du Meneur-de-Pierres.

Ralahy, une heure plus tard, l'amena.

C'était un vieillard de l'ancien temps, drapé par dessus de sales haillons en un lamba de soie rouge rayée de noir, la tête couverte d'un petit bonnet carré en paille, orné de losanges en fil, comme en ont les Hommes-de-la-forêt.

Après les salutations d'usage, on convint du prix pour l'intercession le quart d'une piastre payé en argent blanc.

Ralambe s'acquitta de suite.

Le vieux demanda, pour que la vertu de l'amulette fût efficace, si personne n'avait mangé, depuis le lever du soleil, de l'oignon ou de la chair de porc.

Quelques-uns sortirent des groupes, durent s'éloigner, pour ne pas violer les Interdictions.

Le Meneur-de-pierres, enfin, dénoua un coin de son pagne, en tira l'Ody consacré, inclus en une petite corne de bœuf ornée de perles rouges.

Il se fit montrer le Lieu-des-longues-pierres-plates, la Maison-froide nouvellement construite, inclina l'Ody successivement dans les deux directions; puis il tira d'un nœud de bambou, pendu à sa ceinture, quelques morceaux de la résine odorante que distille l'arbre ramy il les fit brûler au milieu de la Pierre-mâle, balança doucement la corne sacrée dans les nuages de fumée bleue, en prononçant les mots rituels.

Il parlait tout bas, car il avait peur que Ralambe, le gardien du Sampy, entendît et pût retenir, pour s'en servir ensuite, les paroles efficaces.

Puis il se coucha sur la dalle, bras étendus, mains crispées tantôt il appuyait sa bouche contre la pierre, semblait lui parler tantôt il collait son oreille comme pour écouter la voix mystérieuse des Esprits.

Quand il se releva, il attacha l'Ody à l'extrémité de sa canne d'ébène, et, debout sur la
Pierre-mâle, appela les gens au travail.

Ralambe regardait avec inquiétude l’Œil-du-jour à son déclin.

Déjà rougeoyaient à l'horizon les nues du soir et s'empourprait l'eau des rizières.

La Pierre-mâle serait-elle en place au temps rituel ?

Les hommes les plus vigoureux s'attelèrent aux cordes les autres, par derrière, s'apprêtaient à pousser les femmes, sur les côtés, frappaient les mains en cadence et chantaient le chant de l'Effort.

Le-Meneur-de-Pierres cria :

« Eh ! Eh ! Eh ! les amis tirez fort ! Le difficile est devenu facile, l'intolérable tolérable ! J'ai réveillé, un jour faste, l'Ody-qui-rend-les-choses-légères, voici que la Pierre-mâle n'est plus lourde, elle va glisser d'elle-même, sans s'arrêter, jusqu'au tombeau. »

« Tirez fort, les amis Vous marcherez sans peine, pareils au travailleur de rizière qui s'en retourne, le soir, vers sa maison, ou au jeune homme qui court au rendez-vous d'une femme au beau corps, sans défaut et sans reproche. »

« Tirez fort, les amis ! Là-bas, au village, le Maitre-du-tombeau a fait attacher au piquet le bœuf de remerciement, tout à l'heure vous vous régalerez de sa chair, joyeux comme des fourmis sur le cadavre d'une sauterelle ».

Ils tendirent leurs muscles, avec la foi en l'Ody efficace la lourde dalle, lentement, se déplaça.

Le Meneur-de-pierres, en avant, semblait la guider.

Ralahy venait derrière, le premier de ceux qui tiraient les cordages il était las, mécontent ; le câble traçait un sillon douloureux dans son épaule meurtrie, et une grande tristesse l'accablait, parce qu'un étranger, un homme d'un village ennemi, avait seul pu conduire la Pierre-mâle vers la Maison-froide de ses Ancêtres.


La coutume  des ancêtres

Charles RENEL (1866 – 1925)

Editeur P. Ollendorff (Paris) 1910-1925

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