Le métis.

Publié le par Alain GYRE

 

Le métis.

— Voilà les chasseurs de sangliers, cria le bouto.

Villebois s’avança jusqu’à la balustrade de sa varangue. Il avait fait appeler les mpihazalambo pour détruire les sangliers qui dévastaient ses champs de manioc et ses plantations de cannes à sucre. Les chasseurs arrivaient par la grande trouée de la forêt. En avant et autour d’eux rôdaient et gambadaient une vingtaine de chiens malgaches efflanqués ; quelques-uns portaient aux flancs de hideuses blessures cicatrisées à demi, d’autres clopinaient sur trois pattes, tous avaient été, et plus d’une fois, décousus. Les trois hommes s’avançaient sur une même ligne, du pas souple et allongé des gens qui savent marcher dans la brousse. Ils avaient pour vêtement le salaka ceint autour des reins et l’akandzobory, sorte de sac sans manches, tressé en fibres de roseaux ; ils étaient coiffés du petit chapeau tanala, sans bords, en forme de toque de juge. Celui du milieu paraissait le chef : de teint remarquablement clair, de figure énergique et nullement bestiale, il était plus grand et plus élancé que ses deux compagnons ; outre la sagaie, il avait sur l’épaule un fusil de chasse, de modèle récent, dont la crosse avait été ornée de clous de cuivre, à la mode bara. Chacun des autres portait deux lourdes sagaies, au fer long d’une coudée, au bois épais et court.

Villebois, qui n’était pas sans culture, quoique colon de la brousse, admira cette scène barbare, rehaussée par le cadre sombre de l’impénétrable forêt. Les chasseurs à demi nus, avec leurs formidables épieux et leur meute de chiens fauves, éveillaient en lui des réminiscences inattendues ; il songeait à quelque héros porte-lance de l’antiquité, revenant de la chasse et accompagné de deux bouviers armés de javelots. Puis il sourit à ses propres imaginations : singulier Ulysse que celui qui marchait vers sa maison, avec un fusil orné de clous de cuivre, au lieu du bâton royal incrusté d’or.

Les trois hommes, maintenant, distribuaient des horions à leurs chiens, animés d’intentions malveillantes à l’égard des animaux domestiques de la case. Le grand chasseur au teint clair s’avança seul vers Villebois.

— Hianao va ilay mpihazalambo nasaikio tonga ?[1] cria le colon.

— Oui, c’est bien moi, répondit l’autre en excellent français.

— As-tu un permis de port d’arme ? demanda encore Villebois, qui ne voulait pas s’attirer d’histoires avec l’administration.

L’homme prit dans un pli noué de son salaka un tube de bambou et en tira un papier qu’il tendit :

— Le voilà. Si vous voulez vous assurer qu’il est en règle...

Il s’exprimait avec aisance et sans aucun accent malgache. Villebois étonné le regardait. D’instinct il abandonna le tutoiement :

— Mais qui êtes-vous donc ? Où avez-vous appris le français ?

— Je suis le fils d’une femme betsimisaraka et d’un colon français de Vatomandry. Je porte le nom de mon père : Allevent. Je m’appelle Justin Allevent. J’ai été élevé à Saint-Denis-de-la-Réunion jusqu’à l’âge de quinze ans. Je faisais ma seconde au lycée Leconte de Lisle, quand mon père est mort, me laissant quelques dettes pour tout héritage.

Il était maintenant à deux pas de Villebois, qui le contemplait avec une curiosité mêlée de gêne. Son nez presque mince, ses lèvres moins épaisses que celles des Betsimisaraka trahissaient son origine métissée ; mais son teint, quoique relativement clair, était celui d’un Malgache de la côte, d’un de ces Antambahoaka qui ont tous dans les veines du sang européen ou arabe. Le colon vazaha n’osait plus interroger ce singulier indigène ; les questions affluaient à ses lèvres : un sentiment de délicatesse l’empêchait de les poser.

Justin Allevent, avec sa finesse de demi-sauvage, comprit les pensées de l’homme blanc et dit, après un silence :

— Vous vous demandez pourquoi j’ai pris ce métier d’homme des bois. J’aurais pu, comme tant d’autres, être écrivain-interprète ou même gouverneur indigène. Eh bien ! voici : sans mon père, il m’était impossible de devenir un vrai vazaha ; j’ai préféré, plutôt que de faire partie toute mon existence de cette caste douteuse des métis, me replonger délibérément dans le milieu indigène et reprendre la vie de mes ancêtres maternels. Je suis revenu au village de ma mère. Ceux-ci, qui sont mes cousins, m’ont appris, à chasser le sanglier, à observer le vol des abeilles parmi les arbres pour découvrir les ruches, à reconnaître les lianes qui donnent le meilleur caoutchouc. Je suis très heureux. J’étais fait pour vivre libre dans la forêt. Déjà, au lycée Leconte de Lisle, les habits des vazaha me gênaient aux entournures, et j’étouffais, certains jours, dans la prison de l’internat.

— On voit que vous avez fait vos humanités. Vous vous entendez aux kabary.

— Ce n’est pas à l’école que j’ai appris à parler. Ma mère, chez les Betsimisaraka, est d’une famille de chefs, et vous connaissez le proverbe malgache : Il est inutile d’apprendre à nager au petit du bœuf ni au petit Andriana à faire des discours.

— Voulez-vous accepter de dîner avec moi ce soir ?

— Non. Je suis un Malgache. J’irai par là, dans une case, avec mes hommes, manger le riz sur les feuilles de ravinala.

Et il recula d’un pas, comme pour marquer sa séparation d’avec la race de son père. Villebois comprit qu’il ne devait pas insister et que, malgré ses orgueilleuses déclarations, le métis gardait en son cœur la blessure inguérissable de la tare héréditaire. On régla rapidement les questions d’affaires : le riz fourni en nature aux chasseurs, une piastre par homme, et la chair des sangliers divisée en trois parts, une pour eux, une pour leurs chiens, et une pour le vazaha.

— A demain donc, dit le colon.

— Cras figemus apros, répliqua Justin Allevent, pour montrer qu’il savait encore son latin. Le lendemain, vers sept heures, Villebois retrouva son homme.

— Eh bien ! Vous préparez-vous pour cette chasse ?

— Sans doute. J’allais justement prendre mes dispositions.

Il déroula une petite natte, s’accroupit devant, tira d’un sac en peau des graines ovales et aplaties, qu’il se mit gravement à disposer, selon le rite, après avoir fait l’invocation traditionnelle.

— Vous voyez, je consulte le Sikidy, pour savoir si le jour est bon.

Villebois, intrigué, se demandait s’il devait se fâcher ou rire. Ne se moquait-il pas, ce métis, ancien élève d’un lycée français, chasseur d’abeilles et de sangliers dans la brousse malgache, qui parlait latin aussi bien qu’un Monpère et se livrait aux simagrées des sorciers indigènes ?

— Vous croyez donc aux histoires des Ombiasy ? C’est sérieusement que vous faites le Sikidy ?

Justin Allevent acheva de disposer une rangée de graines sur la natte divinatoire et regarda le vazaha d’un air étonné :

— Je vous ai dit que j’étais un Malgache. Quand j’ai quitté Saint-Denis-de-la-Réunion et renoncé à l’héritage moral de mon père, j’ai abandonné aussi la religion des Européens. Je suis revenu aux croyances de mes ancêtres maternels. Les fady des Betsimisaraka, après tout, ne sont pas plus absurdes que les pénitences et les abstinences des catholiques. Un sikafara vaut bien une messe, qu’en pensez-vous ?

Villebois, interloqué, ne répondit rien. L’autre continua :

— Oui, c’est une belle cérémonie qu’un sikafara. Quand le Maître-du-Sacrifice, drapé dans un lambamena, frappe de son bâton le bœuf ligoté, et, à chaque coup, appelle par leur nom un de ses lointains ancêtres morts, je le trouve aussi magnifique que le prêtre montant à l’autel dans son étole d’or ; et, quand la bête écorchée et rouge gît toute fumante sur la jonchée des feuillages, c’est une victime incomparablement plus précieuse que votre chair et votre sang symboliques dans le pain et le vin !

Puis Allevent regarda un bon moment l’entrecroisement des lignes du Sikidy et dit :

— Le jour est mauvais pour la chasse au sanglier. Rarement j’ai vu un Sikidy aussi défavorable. Voici la figure tonkimbavanimoasy. Elle a presque, comme vous voyez, la forme de votre croix chrétienne. Chez nous elle prédit la mort du consultant, s’il persiste dans l’entreprise. Dî omen avertant ! La chasse aura lieu demain, si le Sikidy consent.

Mais, le jour suivant, la consultation ne fut pas plus heureuse : la chasse se trouva encore remise, à cause de la figure hifetramboa, qui annonçait la mort de plusieurs chiens.

Justin Allevent profitait des loisirs donnés par le Sikidy pour paresser toute la journée, comme un vrai Betsimisaraka. En traversant le village pour aller préparer une coupe de bois dans la forêt, Villebois trouva l’étrange chasseur étendu de tout son long sur la légère charpente en bambou qui entoure les cases du pays. Couché sur le ventre et appuyé sur les deux coudes, il semblait rêver.

— Vous aimez vous reposer, à ce que je vois ?

— Chaque chose en son temps. Je n’imite pas la pintade qui court de côté et d’autre en poussant des cris. Je ne suis pas un vazaha inquiet et agité. Je veux ressembler au bœuf, qui, couché dans la haute prairie de vero, attend que l’ombre de ses cornes s’allonge et lui indique l’heure de rentrer au parc.

— Vous ne vous ennuyez pas, à ne rien faire ?

— Non. Je m’intéresse à beaucoup de choses que vous ne voyez pas, vous autres vazaha. Ainsi, tenez ! Cette abeille qui vient de passer près de vous et vole tout droit dans la direction du gros manguier, me montre le chemin à suivre pour trouver une ruche là-bas dans la forêt.

— Pourquoi n’allez-vous pas chercher cette ruche ? Je vous achèterais le miel et la cire.

— Je n’ai pas besoin d’argent en ce moment. Je ne suis pas comme la grosse fourmi noire qui s’épuise à transporter une sauterelle que son ventre n’est pas assez grand pour contenir. Et puis je jouis des journées heureuses que je dois à votre munificence. Deus nobis hæc otia fecit.

Quand Villebois revint de son chantier, il retrouva le métis au même endroit et dans la même posture. Allevent grignotait des voandzo, dont il rejetait négligemment les cosses. Le plancher de bambou, autour de lui, en était couvert.

— Vous avez faim ?

— Non. L’appétit n’est pas nécessaire pour manger des pistaches. Je fais comme le sanglier mâle qui mâche des insectes pour s’exercer les dents. Et vous ? Conformément aux impulsions de votre race, vous vous êtes bien fatigué toute la journée, et ce soir nous sommes arrivés, moi et vous, au même résultat : nous avons vieilli d’un jour.

Villebois ne continua pas la conversation. Il était excédé de ces atermoiements. Sans doute le métis ne cherchait qu’à se faire nourrir pendant quelques jours, lui et ses hommes. A quoi bon se mettre en colère ? En était-on à une vata de riz ? Il fallait éviter surtout de se trouver en état d’infériorité vis-à-vis de ce demi-blanc, dont on ne savait pas s’il était plus civilisé encore que ne le faisaient croire ses citations latines, ou plus sauvage que ne le montraient son costume et ses pratiques superstitieuses.

Donc, pendant le troisième jour, le colon vaqua, sans plus s’occuper du métis, à ses occupations ordinaires, et c’est d’un air distrait qu’il écouta l’annonce d’un nouvel empêchement, dû à la figure olimahery, signe de sortilèges.

Le quatrième jour, enfin, le Sikidy fut favorable. Les trois chasseurs se préparèrent : ils ne gardèrent que leur salaka et se frottèrent le corps de graisse pour passer plus facilement et sans égratignures au milieu des épines et des broussailles. Le métis déclara qu’après les trois jours funestes, le Sikidy avait annoncé trois jours excellents : la chasse se ferait par conséquent en trois fois.

Le premier jour, cinq mâles furent tués, avec deux laies et quatre marcassins ; le deuxième jour, une laie seulement et deux marcassins. La troisième fois un des chasseurs revint en courant, bien avant l’heure habituelle : Allevent venait d’être blessé ; il fallait envoyer de suite des bourjanes pour le ramener au village. Une dizaine d’hommes partirent et rapportèrent le métis sur un brancard improvisé. Ils racontèrent, d’après le récit de ses compagnons, ce qui s’était passé. Les chiens, tout de suite, avaient débusqué un vieux mâle. L’animal, presque aussitôt, avait fait tête dans un fond vaseux hérissé de broussailles. Allevent, glissant sur la pente de glaise rouge, était tombé en arrière. Juste à ce moment le sanglier chargeait et lui labourait la cuisse. Un des Betsimisaraka était alors survenu, et, comme la bête se retournait contre lui, l’avait transpercée de part en part d’une de ses pesantes sagaies. Les bourjanes avaient retrouvé le cadavre à quelques mètres et l’avaient rapporté, en même temps que le blessé, avec la sagaie rouge de sang.

Allevent s’était évanoui : dans la case choisie par lui, on l’avait couché sur une natte. Villebois pansa et banda la blessure béante : elle n’intéressait que les muscles de la cuisse, mais le chasseur l’avait échappé belle, car sur un des bords de la plaie on voyait battre l’artère fémorale, mise à nu.

Quand Villebois revint pour prendre des nouvelles, le blessé avait une forte fièvre et délirait. Il appelait son père, le suppliait de l’emmener, par delà l’Eau-Sainte, dans le pays des vazaha ; puis il prononça très vite des paroles incohérentes, en un malgache entrecoupé de mots français. Le pansement antiseptique, enlevé, avait été remplacé par un autre, où devaient entrer des raclures d’ody et des plantes de la forêt.

Les deux chasseurs noirs lançaient au colon des regards malveillants et farouches : il s’en alla, gêné. Sa ramato avait causé avec les gens du village : elle raconta ce qu’elle savait. Le métis était bien connu dans la région pour les sentiments de haine qu’il avait à l’égard de tous les vazaha. Pourtant lui-même s’enorgueillissait beaucoup d’être sang-mêlé ; parfois, il faisait sentir durement son mépris aux Malgaches.

Villebois comprit alors l’attitude un peu singulière du chasseur pendant les jours précédents. Étranger dans l’une et l’autre race, presque repoussé par les deux, dédaigneux en tous cas de celle qui aurait pu l’accueillir, le malheureux, voué à l’isolement, serait à tout jamais un déclassé. Tels, dans l’ancienne société imérinienne, les Zazahova, déchus du rang des Andriana, étaient placés dans une caste intermédiaire, voisine des Hova ; et Villebois pensait au dicton malgache, qui convenait si bien au métis, amateur de proverbes : « Quand on ne salue pas un Zazahova, il songe aux nobles ancêtres de qui il descend. »

L’état d’Allevent s’améliora vite. Une ou deux fois encore, le colon était allé le voir ; mais il sentait sa présence désagréable au malade. Il cessa donc de s’en occuper. Un beau jour les trois chasseurs disparurent. Jamais plus on n’entendit parler d’eux dans ce coin de pays. Seulement, une semaine après leur départ, un bourjane inconnu déposa dans la maison de Villebois une petite pirogue, semblable à un jouet d’enfant, et pleine du miel de la forêt.

  1. Tu es bien le chasseur de sangliers que j'ai fait venir?

La race inconnue

Charles RENEL (1866 – 1925)

Editeur Bernard Grasset 1910

PARIS

 

 

 

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