Conte: Le rat, le chat et la guêpe

Publié le par Alain GYRE

 

Le rat, le chat et la guêpe

Fable Antankarana

Recueillie à Antindra (province de Vohemar).

 

Ravoalavo, Rabosy et Ramenafaraka rentraient ensemble à leur village, quand ils se trouvèrent en face d’un fleuve large et profond : pas de gué, pas de pirogue ; il fallait passer cependant pour revenir chez eux.

Tous les trois, arrêtés au bord de l’eau, ne savaient que faire. Traverser à la nage, il n'y fallait pas songer, à cause des caïmans.

Ramenafaraka s’envola pour explorer les environs et elle vit à quelque distance un voampaza avec plusieurs fruits mûrs. Elle appela aussitôt ses compagnons et tous trois s'arrêtèrent au pied de l’arbre. Rabosy fut chargé de monter sur le voampaza et de faire tomber deux fruits mûrs. Ils mangèrent l’un des fruits et creusèrent l’autre en son milieu pour en faire une pirogue.

Quand il fut aménagé, ils le placèrent sur l’eau et prirent chacun un bout de bois pour pagayer; Rabosy était à l’avant Je la pirogue, Ramenafaraka a l’arrière, et Ravoalavo au milieu.

Chacun se mit donc à ramer. Mais voici qu’après avoir franchi une certaine distance, Ravaolavo eut faim et rongea la pirogue à l’endroit où il était assis. Ramenafaraka le vit et lui cria de cesser, de crainte qu’ils ne fissent naufrage; mais Ravoavo dit :

« Vous vous trompez, cher ami; je n'ai nullement fait ce dont vous m’accusez ».

-  Oh! moi, dit Ramenafaraka, cela m’est égal : j’ai des ailes et je m’envolerai facilement au moment du naufrage; si j’en parle, c’est à cause de vous autres. »

Ravoalavo ne dit mot, mais continua de ronger.

Or, au milieu du fleuve, la pirogue, percée, coula. Ramenafaraka s’envola aussitôt vers la rive et se posa sur un arbre, pendant que les deux autres se débattaient dans l’eau.

Rabosy, qui savait un peu nager, arriva tant bien que mal au bord, mais Ravoalavo, plus maladroit, se maintenait à grand-peine à la surface et n’avançait guère. Il appela Rabosy à son secours :

« Rabosy, sauve-moi, et, si tu m’amènes au bord, tu me mangeras, lorsque je ne serai plus mouillé ».

-  Je veux bien, dit Rabosy, mais j’ai peur que tu ne manques à ton engagement. »

-  « Si tu me sauves, je me laisserai sûrement manger par toi, quand je serai sec. »

Rabosy alla donc chercher Ravoalava, le prit sur son dos et l’amena jusqu’à la rive. 11 y avait ià deux pieds de citronnier sous lesquels ils s’arrêtèrent. L’un était en contre-bas, l’autre un peu plus haut : Ravoalavo se reposa sous ce dernier. Au bout d’un certain temps, Rabosy demanda :

« Es-tu sec ?

-  Pas encore, attends un peu. »

Or Ravoalavo mentait en disant qu’il n’était pas sec; il se dépêchait de creuser un trou pour s'y réfugier, quand Rabosy viendrait pour le manger, selon la convention faite et acceptée.

Rabosy ne disait plus rien, cependant que Ravoalavo se hâtait d’avancer son travail. Quelque temps, après Rabosy dit encore :

« Es- tu sec maintenant?

- Pas encore, mon cher ami, pourquoi veux-tu me manger si vite? Tu auras des nausées, si tu commences avant que je sois tout-à-fait sec. Mais prends patience : je ne suis presque plus mouillé. »

Rabosy ne dit plus rien : il ajoutait foi aux belles paroles de son compagnon et ne se doutait guère que celui- ci creusait un trou pour se sauver. Quelque temps après Rabosy reprit :

« Es-tu sec enfin ?

- Je vais l’être, il n’y a plus que le bout de ma queue de mouillé. »

Et il continuait de creuser. Quand il trouva que le trou était assez profond, il s’assit à l’ouverture et attendit.

« Es-tu sec ? dit Rabosy.

« Oui, oui, tu peux venir, je suis bien sec. Aiguise tes dents, car tu vas manger quelque chose de bon.»

 Rabosy accourut tout content, mais Ravoalavo disparut dans son trou.

Rabosy, surpris et en colère, gronda vainement devant l’ouverture, et exhala sa rage en ces termes :

« Où que tu passes, je t’attraperai; je lutterai contre toi avec la ténacité du coq ; je t’attaquerai et je te mangerai, où que je te trouve, tôt ou tard ».

Ce disant, Rabosy s’en alla, tandis que l’autre demeurait tranquillement en son trou, se croyant sûr de n'être jamais attrapé.

Au bout de quelques jours, un rat femelle entra dans le trou et Ravoalavo fut bien content :

 « Je m’ennuyais parce que j’étais seul, et voici qu’il m’arrive une compagne. »

Il prit donc la femelle pour femme. Bientôt elle mit au monde six petits, qui peu à peu devinrent grands.

Or un jour leur feu s’éteignit, et ils n’avaient plus rien pour faire cuire leurs aliments. Et dans les environs il n’y avait que la demeure de Rabosy et de sa femelle, où on pût trouver du feu.

Ravoalavo se dit que la colère de Rabosy devait être calmée; à tout hasard, pour ne pas l’exciter par sa présence, il se décida à envoyer un de ses enfants. Il ne se rappelait plus les dernières paroles de Rabosy :

« .... Je lutterai contre toi avec la ténacité du coq ; je t’attaquerai et je te mangerai, où que je te trouve, tôt ou tard. »

Ils envoyèrent donc un de leurs petits rats chercher du feu chez Rabosy :

« Va prendre du feu chez ton grand ‘père Rabosy ; car nous n’en avons plus pour faire cuire nos aliments et nous sommes tourmentés par la faim. »

Le petit rat partit, et, arrivé à la porte de Rabosy, il se montra et dit :

« As-tu du feu, grand papa?

- Il y en a dans l’âtre, répondit Rabosy. Avance un peu, mon enfant, et prends-en.»

Et, comme le petit rat s’avançait pour prendre quelques braises, Rabosy se jeta sur lui, le tua et donna le cadavre à sa femme pour le mettre sur la planche au-dessus de l’âtre.

Au bout de quelques heures, Ravoalavo envoya son second fils pour voir ce qui était arrivé, car il pensait que le premier perdait son temps à jouer en route. Et le second eut le sort de son aîné. Et successivement les six petits rats furent envoyés par leur père, tués par Rabosy, et leurs cadavres déposés par la chatte sur la planche, au-dessus de l’âtre.

Ravoalavo attendit longtemps ses enfants, puis il se mit en colère et dit :

« Ces enfants sont tous des imbéciles ; ils jouent en route et ne pensent pas à nous qui nous morfondons à la maison. C’est comme quand on lance une pierre à un caïman : la pierre ne revient pas, et le caïman ne paraît pas non plus. Comment faire, Ramatoa, puisque ces vilains garçons ne reviennent pas? »

- Je vais y aller voir, » dit la femme du rat, et, arrivée à la porte de Rabosy, elie le pria de lui donner du feu et lui demanda s'il avait vu les six petits rats.

« Ils sont tous venus, dit le chat, puis ils sont allés jouer dans le champ. Il y a du feu dans l'âtre; avance un peu et prends-en. »

Et comme la ramatoa se penchait pour ramasser des braises, Rabosy se jeta sur elle et la tua ; la chatte mit son cadavre à côté des six autres, sur la planche, au-dessus du foyer. Ravoalavo, après avoir attendu un certain temps, se dit :

« Vais-je aller moi-même chez le chat? C’est dangereux, car je l’ai trompé jadis. D’autre part ma femme et mes enfants ne reviennent pas; et j’ai très faim, à cause du manque de feu dans ma maison. J’irai malgré tout chez Rabosy pour voir ce que sont devenus ma femme et mes enfants. S'il me tue, tant pis; j’ai vécu déjà un certain nombre d’années; et, s’il ne me tue pas, tout sera pour le mieux. »

11 alla donc chez Rabosy, sans empressement. Il mit le nez à la porte, avec inquiétude, et demanda :

« Frère, as-tu du feu dans ton âtre ? N’as-tu pas vu nos enfants, ainsi que ta belle-sœur ?

-  Ils sont tous venus ici ; les enfants sont allés jouer dans le champ ; ta femme les a suivis et a dit qu’elle reviendrait pour prendre du feu. 11 y a des braises dans l’âtre : emportes-en, si tu veux. »

Mais il se fut à peine approché que Rabosy se jeta sur lui et le tua en disant :

« Te voilà donc pris, enfin; et ta femme et tes enfants ont été pris aussi et tués par moi. Et c’est l’accomplissement des paroles que j’ai dites : je ferai comme le coq adroit qui se bat contre le coq maladroit et à chaque coup de bec lui arrache des plumes. Je vais maintenant te tuer, après ta femme et tes enfants qui sont déjà morts. »

« O Karakara, dit celui qui écoutait à l’homme qui racontait ce conte, que devines-tu?

- Je devine qu’il pleuvra aujourd'hui. »

De son côté, le narrateur dit à l’autre :

« Tsirika, eh! qu’est-ce que tu t’imagines?

- « J’imagine qu’il fera beau temps. »

 Si je fais ce conte, il fera beau temps, si je ne le fais pas, il pleuvra. Et tous ceux qui ne pourront pas répondre à ces questions, auront leurs lambas brûlés le soir.

Conte! Conte ! Sornette! Sornette!

Contes de Madagascar

Charles RENEL

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article