Conte: LE ROI ANDRIANONIBÉ ET SA FEMME QUI N’AVAIT PAS D'ENFANTS

Publié le par Alain GYRE

 

LE ROI ANDRIANONIBÉ ET SA FEMME QUI N’AVAIT PAS D'ENFANTS

Conte Antankarana

Recueilli à Tsaralalana [province de Vohemar).

 

Un jour le roi Andrianonibé appela tristement sa femme et lui dit ;

« Il y a bien longtemps que nous sommes mariés et nous n’avons même pas un enfant. Comment cela peut-il se faire ? Si tu veux, ma chère femme, nous irons trouver un possesseur d'ody qui puisse nous donner des enfants, et tu seras mère. »

Les deux époux se mirent donc en quête et finirent par trouver un possesseur d’ody :

 « Je te demande avec mille prières, dit le roi, de me communiquer tes ody, Nous n’avons pas d’enfants et notre unique espoir repose en la force de tes ody'.

- Ce que vous dites là est très bien. En effet celui qui n’a pas d’enfants est à plaindre. Mais ne soyez pas tristes, car je vous assure que vous en aurez. Mes ody ne sont pas ici chez moi. Faites seulement tout ce que je vous dirai. Allez, toi et ta femme, pêcher dans la mer des jono (i). Dès que vous les aurez pris, apportez-les chez vous et faites en un rôti. Après le repas, vous jetterez les restes de poissons dans un endroit où on ne passe jamais. Car il faut que personne ne voie ces restes. Or le petit poisson, Andrianonibé, deviendra plus tard un enfant dans le sein de ta femme, et si d'autres personnes en goûtent, elles auront aussi des enfants après avoir mangé le moindre morceau de ces poissons. »

 Andrianonibé et sa femme remercièrent beaucoup le possesseur d'ody  et promirent de se conformer exactement à ses prescriptions. Ils allèrent de suite à la pêche. Après avoir pris quelques jono, ils rentrèrent à la maison, qu'ils [at aient fait garder par une jeune servante et une chienne. Puis ils firent tout ce qu’on leur avait dit. Après le repas, la femme d’Andrianonibé enveloppa dans une touffe d’herbe les restes des poissons, et dit à la servante :  

« Va jeter ceci au dehors. »

La servante obéit, mais dans la cour elle regarda ce qu'il y avait dans le paquet ; elle trouva quelques restes de poisson qu'elle mangea. Ensuite elle jeta le surplus. Mais la chienne, sentant une odeur de poisson, fouilla partout et trouva ce qu’avait jeté la servante. Elle mangea les derniers débris. Quelques mois s'écoulèrent et la femme d'Andrianonibé fut enceinte. Mais quelle ne fut pas la surprise des deux époux d'apprendre que la servante était également enceinte ainsi que la chienne. Toutes trois avaient mangé des jono.

Andrianonibé dit à sa femme: " Est ce que tu as donné des jono à la servante et à la chienne ?

- Non, je ne leur en ai pas donné le moindre morceau. Je ne sais pas comment il se fait qu'elles soient enceintes, »

Au bout de neuf mois, la femme d’.Vndrianonibé et la servante enfantèrent chacune un petit garçon. La chienne mit au monde deux beaux petits. Les quatre naquirent le même jour. Et l'enfant d'Andrianonibé ressemblait beaucoup à celui de la servante, comme s’ils avaient été les fils d’un même père et d’une même mère.

Les enfants grandirent et continuèrent à être si pareils l'un à l’autre qu’on avait de la peine à les distinguer. Chacun avait pour chien un des petits de la chienne.

Un jour le fils du roi alla trouver sa mère et lui dit:

« Maman, je veux que le fils de notre servante soit élevé comme moi; il ne faut plus qu’on le considère comme un esclave, mais qu’on le prenne pour mon frère. Tu sais comme nous nous ressemblons; dès aujourd'hui je l'appellerai mon cadet.

- Mon fils, lui répondit sa mère, tu es fou ! Tu veux prendre pour frère un esclave ! Jamais nous n'y consentirons.

- Quand vous devriez me rejeter, vous ne m'empêcheriez pas d'appeler cet enfant mon frère ! »

Les parents finirent par céder.

Un jour Andrianonibé acheta un akanjo à son fils; mais celui-ci ne voulut l'accepter qu'à la condition qu’on donnerait le même à son cadet. Quelque temps après ils eurent chacun un fusil et devinrent d'habiles chasseurs.

Lorsqu'ils furent des hommes, le cadet dit à son frère ;

« Maintenant que je suis grand, je veux partir au loin pour chercher une femme. Mais avant de m'en aller, cher frère, je te donne cette citronnelle. Tu la planteras dans une bonne terre et tu la soigneras de ton mieux. Si elle se fane, c'est le signe que je serai malade ; si elle meurt, c'est le signe que je serai mort. Quand tu la verras desséchée, tu partiras donc pour chercher mon cadavre. »

L'aîné eut beaucoup de chagrin d’être quitté par son frère; ils se dirent adieu, et le cadet partit avec son chien et son fusil.

L'aîné se conforma aux recommandations qu'on lui avait faites ; il planta la citronnelle, et l'ar¬ rosa régulièrement deux fois par jour, matin et soir. Au bout de quelques mois la plante fut superbe et l’aîné, tout joyeux, se disait :

 « Mon frère est en bonne santé, car la citronnelle est bien alerte. »

Au bout d'un an, la plante se fana et cessa de pousser. L’aîné fut bien triste en pensant que son cadet était malade. Mais il soigna tant la plante qu’elle finit par reverdir; et lui même fut bien heureux, car il se dit que son frère était guéri. Au bout d’un an encore, la citronnelle se fana rapidement, se dessécha et mourut. L’aîné connut ainsi que son cher frère était mort, et il partit sans tarder, avec son chien et son fusil, pour se mettre à la recherche du cadavre.

Après un mois de marche, il trouva le village qu’avait habité son frère. 11 s’informa auprès des gens et on lui montra même la maison. Il entra dans la cour et vit une femme qui s’appelait Rabaro : c'était la femme de son frère. 11 lui demanda: <i Femme, conduis-moi à l’endroit où est mon frère cadet ? » Ils pénétrèrent à l'intérieur, et l’aîné posa de nouveau la même question. La femme ne répondait rien, persuadée que celui qui lui parlait était son mari. L’étranger posa la question pour la troisième fois, mais alors la femme se fâcha :

« Laisse-moi tranquille avec tes sottes questions! Je me moque bien de ton frère cadet! Je n’ai qu’un mari : c’est toi ! Pourquoi me demandes-tu ton frère? »

L’étranger passa la nuit dans la maison et coucha dans le lit de son frère; mais il mit son fusil à côté de lui entre la femme et lui-même. Le matin, sans rien dire à la femme, il se leva, prit son fusil, appela son chien, et partit pour chercher le cadavre de son frère. Toute la journée il erra dans la forêt; enfin il finit par découvrir un cadavre déjà sec, réduit à l'état de squelette. Mais il était certain que c’était le cadavre de son frère, car celui-ci était le seul chasseur du village. A côté du cadavre il construisit une hutte et y demeura. Peu après il vit passer un sanglier qu’il tua. 11 le prépara tout de suite, le sala, et accrocha toute la viande à des branches d'arbre. Les jours passèrent.

Or, un matin il rencontra un Kaka, qui avait tué son frère. Le Kaka lui demanda:

« Est-ce que ton chien est méchant ?

- Non, il n’est pas méchant. Viens donc avec moi, j’ai quelque chose à te demander.

- Je ne veux pas aller avec toi, car, je vois bien que ton chien est méchant, et j’ai peur d’être mordu. Attache-le au moins avec une corde ; alors je m’approcherai et je causerai avec toi. »

11 prit une corde, attacha son chien, et tous deux se mirent à causer. Mais tout à coup le frère du mort lâcha la corde qu’il tenait dans sa main, le chien s'élança sur le monstre et le mordit furieuse¬ ment, tandis que son maître lui portait en même temps de formidables coups. Le Kaka à demi mort s’écria :

« Ne m’achève pas, et je ressuciterai ton cadet. »

L’aîné consentit et cessa de le frapper. Tous trois allèrent à l'endroit où gisait le cadavre ; le Kaka frotta les ossements sur le sol et le mort redevint vivant. Dès qu’il fut ressuscité, les deux frères attaquèrent le monstre déjà blessé et finirent par le tuer. Ils revinrent ensuite au village et tout le monde fut stupéfait en voyant ces deux hommes qui se ressemblaient si parfaitement. L’aîné dit à Kabaro;  

« Voilà mon cadet que je vous avais réclamé l’autre jour. Vous m’aviez confondu avec lui. »

La femme fut si étonnée qu'elle ne put dire un mot.

Mais quelque temps après le mari de Kabaro entendit raconter que son aîné avait couché une nuit avec sa femme. 11 alla trouver son frère et lui demanda des explications:

« Comment as-tu pu croire une chose pareille, dit l'aîné. Prendre la femme de son frère ! Quelle honte ! »

Mais le frère cadet ne fut point convaincu, et il amena son frère devant l'assemblée des hommes du village pour l’accuser. On leur conseilla de se réconcilier et de s'aimer tendrement comme autrefois. Mais le cadet ne voulait rien entendre et on avait toutes les peines du monde â l’empècher de se jeter sur son frère pour le tuer.

Hors la mère de Zanahary vint et dit :

« Je vous défends de vous battre, car vous êtes frères, et je viens pour vous juger. Si vous habitez tous deux le même lieu, vous ne vous aimerez plus jamais ; aussi je vais vous mettre dans des endroits très éloignés l'un de l'autre, et vous ne pourrez vous visiter qu'une fois par an. »

La mère de Zanahary prit alors l'ainé par le bras et le jeta dans la mer ; dès qu’il y fut tombé, il se transforma en baleine. Puis elle prit le cadet par la jambe et le lança dans l’espace : une fois en l’air, il se changea en foudre.

C’est ainsi, dit-on, que furent produites la foudre et la baleine. Or l'été, pendant la saison des pluies, la foudre tombe dans la mer pour aller voir son frère aîné. C'est de cette manière que s'accomplit leur visite annuelle.

Voilà mon petit récit, voilà mon grand conte !

Si vous pouvez y répondre, il fera beau; sinon, il pleuvra !

 

( I ) Poissons de la forme et de la grosseur d'une sardine.

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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