Conte: Le sanglier et le chien

Publié le par Alain GYRE

 

Le sanglier et le chien

Fable Tanala

Recueillie à Antsenavola [province de Mananjary).

 

Un jour que la famine accablait le pays, un sanglier, en quête de nourriture, pénétra dans une grande forêt, et il se désolait, parce qu’il ne voyait que des racines d’arbres et des moustiques voltigeant autour de lui.

I1 se mit alors à manger des feuilles et des jeunes pousses, mais il n'arrivait pas à se rassasier, affamé comme il était. Il continua donc à chercher de la nourriture et entra dans un champ de bananiers. Les bananes étaient petites et dures, mais tout de même notre sanglier était très content de pouvoir apaiser sa faim. Lorsqu’il fut rassasié, il emporta chez lui des bananes, et les déposa dans un coin avec l’intention d’en faire un repas, quand il aurait de nouveau envie de manger.

Pais il s’en alla vaguer dans la forêt. Juste à ce moment un kibobo, qui cherchait aussi quelque chose à manger, s'introduisit par hasard dans la bauge du sanglier et vit dans un coin les mauvaises bananes à moitié pourries, pleines de vers et d’autres bestioles.

Il résolut de s’y établir et de faire comme le vorondolo qui s’était emparé de la maison du takatra.

Sur ces entrefaites, le sanglier, après avoir chassé quelque temps sans rien trouver, se sentit affamé: il avait le ventre plat comme l’insecte fangaraka, et revint chercher les bananes mises en réserve dans sa bauge; mais, arrivé à la porte, il entendit que quelqu’un balayait dans sa maison ; ce n’était que le kibobo grattant la terre pour attraper des vermisseaux.

Notre sanglier s’écria :

« Qui balaie dans ma case ?)>

Et le kibobo, dans le garde-manger, répondit :

« Bo bo bo bo ! i ! bo bo bo bo ! i ! »

Le sanglier crut qu’on disait :

« Baboialahy! babo ialahy! [Tu vas mourir! Tu vas mourir!] »

Tout effrayé, il pointa les oreilles et s'enfuit à toutes pattes, ne sachant plus quel chemin suivre et dans sa peur traversant ravins et tanety.

Il finit par arriver chez le chien, avec qui il avait lié amitié, et lui demanda son aide.

« Mon cher ami, je viens te voir; tu sais la convention que nous avons faite ensemble ; nous devons nous entraider et nous prêter secours en cas de péril. Voici venu le moment de me prêter ton appui, car ma maison est occupée par un brigand, qui a fait le projet de me tuer.

- Oui, répliqua le chien, tu as raison et je suis prêt à te secourir. Pourtant, si je parviens à tuer ce brigand, que me donneras-tu? Toute peine mérite salaire.

- Sans doute, je te donnerai une récompense.

- Laquelle ?

- Une belle récompense.

- Mais encore... Fixons-la clairement, de peur qu’ensuite notre amitié ne se trouve rompue.

- Eh bien ! Si tu réussis à me débarrasser de ce brigand, je te donnerai cent bœufs !

- Cent bœufs ! Dry ! C’est un beau salaire, mais quelle garantie me donnes-tu si tu ne me paies pas mes cent bœufs?

 Je m’engage alors à te donner ma tête, répliqua le sanglier. »

Tous deux se rendirent donc chez le sanglier pour mettre à mort l’intrus. Arrivé auprès du garde-manger, le sanglier demeura prudemment en arrière et le chien s’avança seul pour combattre. Sitôt qu’il fut à la porte, il demanda :

« Quel est l’audacieux qui ne veut pas sortir de la maison de ce fou de sanglier ? Allons, retire- toi, petit rusé, puisque je suis venu pour te combattre, moi le chien invincible. »

Et le chien n’avait aucun mérite à parler avec tant de jactance, car, ayant l'habitude de manger des kibobo, il avait, avec son flair délicat, reconnu l’odeur de son adversaire et il savait à quel faible ennemi il avait affaire.

Le kibobo essaya bien de faire entendre son cri :

 « Bobobobo i ! Bobobobo i 1 »

Mais le chien hurla :

« Babokoialahy babokoialahy ! » [Je vais le tuer, je vais le tuer.] 11 se jeta sur le kibobo, le saisit par la tête et l’apporta au sanglier.

« Voilà l’ennemi qui t’a fait si peur, je l'ai tué. Paie-moi mes cent bœufs.

- Oui, je vois bien que tu l’as tué. Prépare le donc pour ton dîner. Et attends que j’aie fini de manger avant de réclamer tes bœufs.

- Soit », dit le chien et il se mit tranquillement à dévorer le kibobo.

Quand ce fut fini, le sanglier lui dit :

« Je ne te dois pas de bœufs parce que tu ne peux pas me présenter le cadavre de l’ennemi que tu as tué. Comment pourrais-je reconnaître que tu l’as vraiment mis à mort ? Fais-moi voir son corps. »

Ils se disputèrent longtemps, mais ne parvinrent pas à s’entendre. Ils allèrent chercher les témoins qui se trouvaient là au moment de leur convention; ceux-ci donnèrent tort au sanglier qui prit la fuite.

Le chien se mit à le poursuivre en criant :

« Ny ahy ! Ny ahy ! » [Ce qui est à moi ! Ce qui est à moi !] Il voulait dire par là qu’il réclamait, comme lui appartenant, la tête du sanglier, donnée naguère en garantie.

Et il ajouta :

« Que tous ceux de mes descendants qui ne poursuivront pas sans merci les sangliers, soient maudits!»

 

Telle est, dit-on, la raison pour laquelle les chiens poursuivent les sangliers, et depuis ce jour-là les chasseurs ne mangent pas la tête du sanglier, mais doivent la donner au chien qui a tué l’animal.

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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