Conte: Les huit frères

Publié le par Alain GYRE

 

Les huit frères

Conte Antankarana

Recueilli à Vohemar {province de Vohemar).

 

Il y avait, dit-on, un homme et une femme qui ne voulaient pas servir le roi. Ils allèrent se

cacher dans la forêt. Ils avaient cinquante chiens qui les accompagnaient à la chasse et les protégeaient contre les bêtes.

La femme fut enceinte tous les ans et au bout de huit ans ils eurent huit enfants.

Ces huit frères, devenus des hommes, s’entendaient très bien ensemble et aimaient tendrement leurs parents. Ils auraient voulu que leur mère ne se fatiguât plus à certaines occupations ; aussi l’ainé dit un jour à ses cadets :

« Chers frères, allons-nous chercher des femmes; nos épouses pourront aider notre mère.

- Allons donc, notre aîné. Mais où trouverons-nous un village pour y prendre femme?

- Notre père nous renseignera. »

Le père leur indiqua en effet le chemin à suivre, et les huit frères partirent.

Au bout de huit jours de marche, ils arrivèrent à un village et entrèrent directement dans la grande

case royale.

Le roi s’écria : « Où allez-vous, vous autres, qui avez l'audace d'entrer ainsi dans ma case ? Pourquoi êtes-vous vêtus d’écorces de bois ? Vos cheveux sont longs, votre corps est sale et hérissé. Entendez-vous le bruit assourdissant de la foule au dehors ?

Entendez-vous les mugissements des bœufs ? C’est de tout cela qu’est fait mon bonheur royal.l. »

Les huit frères répondirent doucement : n Nous sommes vos sujets. Seigneur. Mais depuis que nous sommes au monde, nous ne vous avions pas vu ; c’est pourquoi nous sommes venus vous rendre hommage. »

Le roi satisfait appela un de ses hommes pour donner des vêtements aux huit frères; il ordonna aussi de leur faire prendre un bain et de leur couper les cheveux. Puis il dit aux frères d’aller lui chercher le tambour d’Antibavy (1); c’était un tambour merveilleux qui résonnait sans que personne le touchât.

Depuis longtemps le roi désirait le posséder; mais Antibavy était très cruelle et elle avait de nombreux guerriers pour se défendre. Or le roi se dit que les huit frères ne devaient avoir peur de rien, puisqu’ils avaient osé, sans sa permission, pénétrer dans sa case royale. Il leur promit mille piastres, leur donna des provisions de voyage et les envoya vers Antibavy.

Or, quand la nuit fut venue, l’Andriamanitra, dit-on, parut devant les huit frères et leur dit :

« Toi, l'ainé, tu seras mpanazary, tu auras des ody! Toi, le deuxième, tu seras mpisikidy 1 Toi, le troisième, tu auras des ody contre la foudre 1 Le quatrième aura des ody contre les fusils, le cinquième des ody pour faire dormir, le sixième des ody pour aveugler les regards de tous les êtres vivants, le septième et le huitième des ody pour se débarrasser des maux provenant des fady. Et le fady de tous ces ody, dit l’Andriamanitra, c’est de ne pas élever de cochons. »

Le lendemain, les huit frères quittèrent le village du roi.

Au bout de trois mois, ils arrivèrent dans le village d’Antibavy.

Le cinquième frère employa ses ody pour endormir les gens, et ils purent ainsi entrer sans être vus de personne ; quand les gens se réveillèrent, ils furent bien étonnés en voyant ces étrangers entrés si mystérieusement ; ils n’osèrent pas les tuer, mais les considérèrent avec respect et leur donnèrent une maison et des aliments.

Le lendemain, le cinquième frère se servit encore des ody du sommeil, et toutes choses s’endormirent dans la ville, sauf une aiguille qui alla avertir Antibavy; celle-ci se leva et cria ;

« Qui est là ?

- C’est nous, grand’mère, répondirent les huit.

- Où allez-vous ?

- Nous venons vous demander des légumes pour assaisonner notre repas, car nous n’avons rien à mettre avec notre riz.

- Hélas ! dit Antibavy, la nuit dernière, j’ai fait un mauvais rêve. Est-ce que vous ne viendriez

pas pour voler mon tambour ?

- Oh ! Non, dirent les huit. »

Et ce jour-là ils ne prirent pas le tambour.

Mais le lendemain ils endormirent encore toutes choses et ils allèrent voler le tambour.

Antibavy se réveilla et appela ses guerriers pour tuer les étrangers, mais les guerriers ne purent pas viser et les fusils ne partirent pas, car le quatrième et le sixième frère avaient employé leurs ody.

Les huit frères restèrent donc maîtres du tambour-qui-joue-sans-que- personne-le-batte.

Ils revinrent au village du roi et lui offrirent le tambour; le roi, ses sujets et les huit firent une grande fête qui dura une semaine entière.

 

C'est de là que vient l’abstinence du cochon.

Aujourd’hui encore les habitants de la côte évitent pendant quinze jours de toucher au pot dans lequel on en a fait cuire (2).

 

(1) Mot à mot ; vieille femme

(2) Réflexion ajoutée par celui qui a recueilli le conte.

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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