Poème: LES REGRETS - Jacques Rabemananjara

Publié le par Alain GYRE

Illustration: William Bouguereau

 

LES REGRETS

 

Lucy

Qu’as-tu fait de mon cœur, enfant aux cheveux blonds ?

De douleur en douleur comme de doute en doute,

Semblable au voyageur perdu dans les vallons,

Devrai-je de l’espoir abandonner la route ?

 

Puisqu’il faudra demain voir le soleil sans toi,

Qu’importe que ma vie à jamais soit brisée ?

Un malheureux de plus dans ce monde sans foi,

C’est comme dans la mer la goutte de rosée.

 

Je ne murmure point contre l’arrêt du sort :

Ton souvenir saura remplir ma solitude.

Un archange aux yeux bleus, avec sa toison d’or,

Evoquera toujours ta rêveuse attitude…

 

II

 

Pas plus que je ne veux crier ni blasphémer,

L’on ne me verra point étreindre en vain l’espace.

A quoi bon adoucir le tourment de s’aimer ?

Le temps ne guérit point un mal qui le dépasse.

 

Tant que je resterai dans ces lieux où l’amour

A nos cœurs enchantés dévoila ses mystères,

Les arbres dans les champs, la nuit avec le jour

Ranimeront pour moi nos rêves solitaires.

 

Je m’en irai, pensif, m’enfoncer dans les bois,

Refaire le chemin de la campagne immense.

Peut-être les échos, encor chauds de ta voix,

Voudront-ils me redire un peu de ta romance.

 

III

 

Mais sous mes pieds lassés les cailloux seront sourds.

L’Indrois ne taira pas sa chanson inutile.

L’ombre des temps défunts sur le manoir du bourg

Fiancera l’Ennui à mon âme stérile.

 

Lucy, ma Bien-aimée, est-ce cela l’Amour ?

Une ivresse éphémère, une peine infinie ?

Pourquoi tant de bonheur s’il fallait qu’en retour

On regrette à ce point la volupté bannie !

 

Les dieux, sans aucun but, auraient-il réuni

Nos pas que le hasard a comblés de merveilles ?

Ou dois-je concevoir qu’ils nous auront punis

D’avoir trop tôt vécu des heures sans pareilles…

 

IV

 

Oh ! laisse-moi du moins, laisse-moi pour ce soir,

Reposer sur ton sein mon front chargé de fièvres.

Et qu’avant d’échanger notre ultime au revoir,

Une ardeur sans égale unisse encor nos lèvres !

 

Le temps passe. Aimons-nous. Le reste n’est qu’orgueil.

baiser d’adieux, je veux que ta mémoire

L’inscrive comme un sceau mis sur mon coeur en deuil :

Ton nom, seul, désormais en formera la gloire…

 

Oh ! laisse-moi, Lucy, laisse-moi pour ce soir

Epancher sur ton sein la flamme de nos fièvres,

Regarder dans tes yeux mon amour se mouvoir

Et t’insuffler ma vie en dévorant tes lèvres…

 

V

 

J’ai voulu retrouver quelque chose de toi,

De nouveau respirer un peu de ton parfum ;

Et je suis revenu tout seul au fond des bois.

 

Mais la route est si noire et le soir est si brun !

Notre bonheur n’est plus qu’un songe d’autrefois

Qui flotte tristement au seuil des jours défunts.

 

Le rêve disparu s’agite et me fait signe.

La barrière est franchie où naquit le Passé.

Ô Rampela, regarde au-delà de la ligne :

 

La lumière s’éteint. L’azur s’est effacé.

Et vois sur le versant nos destins qui s’alignent

Comme de faux ibis dont l’essor s’est lassé.

 

VI

 

Je cherche vainement tes pas sur le gazon.

Je murmure ton nom à l’herbe où nous passâmes.

Mais la rose a trahi les vœux de la saison.

 

Les vents ont dispersé les secrets de nos âmes.

Les lotus dans le puits tombent sans floraison.

Les sables blancs ont bu ton sang avec mes flammes.

 

Le monde a violé le pacte et le serment.

Les fanes ont surpris les feuilles des ramures.

J’ai beau troubler la sente et couper le sarment,

 

Tout parle de silence au fond de la clôture.

A l’ombre des remparts tout parle de tourment

Et je meurs sans avoir terminé l’aventure.

 

VII

 

O Rampela, contemple au-delà de la ligne :

Ton visage me manque et le monde se voile.

La boue a traversé jusqu’au front des étoiles.

 

Ma Bien-aimée, entends la voix d’outre-rempart :

Mon cœur fond en sanglot et, depuis ton départ,

La vie est devenue un ennui rectiligne.

 

Et je reviens tout seul, tout seul au fond des bois,

Afin de recueillir un souvenir de toi,

De nouveau respirer un peu de ton parfum.

 

Mais la route est si noire et le soir est si brun !

Notre bonheur n’est plus qu’un songe d’autrefois

Qui flotte tristement au seuil des jours défunts…

 

Jacques Rabemananjara

https://arbrealettres.wordpress.com/2016/04/01/les-regrets-jacques-rabemananjara/

 

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