Conte: LES SEPT FRÈRES

Publié le par Alain GYRE

LES SEPT FRÈRES

Conte Betsimisaraka

Recueilli à Vatomandry {province des Betsimisaraka-du-Siid).

 

Ces sept frères étaient, dit-on, les enfants d’un homme et d'une femme très pauvres, si pauvres qu’ils ne pouvaient plus suffire à leur nourriture.

Un jour donc ils réunirent les sept frères et leur dirent ;

« Nous ne pouvons plus, enfants, vous procurer de quoi manger ; car nous sommes vieux et misérables.  Vous êtes grands maintenant et suffisamment forts; allez donc là où vous pourrez vivre.»

Les sept frères partirent dans la direction du sud, mais Faralahy demeura bientôt en arrière ; il ne pouvait suivre ses frères parce qu’il était à demi paralytique, et d'ailleurs eux n’avaient point d’affection pour lui. Lorsque les six frères prirent leur repas, cinq ne voulurent rien laisser à Faralahy, mais Andriamatoa l’aîné abandonna pour lui la moitié de sa part.

Ce fut bien tard que le dernier-né atteignit l’endroit où ses frères passèrent la nuit, et alors seulement il mangea avec eux. Ils marchèrent ainsi pendant six jours et le septième ils arrivèrent à un carrefour de sept chemins. Fort embarrassés, ils résolurent d’attendre Faralahy, dont la science était grande et sur qui ils comptaient pour les renseigner. Il arriva deux heures plus tard ; quand il sut ce dont il s’agissait, il fit d’abord des reproches à ses frères, mais comme il était bon et serviable, il ne leur garda pas rancune et dit:

« l,es propriétaires de ces sept chemins sont des animaux monstrueux au nombre de sept; chacun de nous va prendre une des routes ; pour moi je me réserve celle du milieu qui conduit chez la mère des monstres. »

Les sept frères partirent donc chacun de son côté; ils arrivèrent dans les cavernes des sept monstres, qui se mirent aussitôt à les engraisser par des repas copieux.

Au bout de sept mois les six frères étaient tellement gras qu'ils pouvaient à peine remuer. Quant à Faralahy il n’avait pas changé ; il était resté maigre et chétif comme autrefois. Les six monstres dirent un jour à leur mère :

 « Mère, nous allons manger nos captifs, car ils sont engraisses à point. »

Mais elle leur répondit ;

« Attendez encore un peu, mes enfants, car le mien est maigre ; quand il sera mangeable, je vous avertirai, pour que nous puissions faire ensemble notre festin. »

Puis la mère des monstres revint dans sa caverne et demanda au dernier-né pourquoi il n'était pas devenu gras comme ses frères.

 « Vous m'engraissez en vain, répondit-il, avec vos poulets, vos moutons et vos bœufs ; je ne deviendrai gros qu’à une condition : allez me chercher, pour me la faire boire, l’eau de la montagne là-bas, et rapportez cette eau dans une corbeille tressée. »

La mère communiqua à ses fils la réponse de Faralahy et les sept monstres décidèrent d'aller tous ensemble chercher avec des garaba (corbeilles en osier) l'eau engraissante jusqu’à la montagne qu’avait montrée le captif.

Or, il fallait sept jours pour arriver à la fontaine et sept jours pour en revenir. Dès que les monstres furent partis, voilà qu'un rat tomba du toit, et Faralahy lui dit:

« Veux-tu nous indiquer un fanafody, pour que nous puissions sortir d’ici. Car, si nous restons, les sept vont nous dévorer.

- Donne-moi du riz blanc, répondit le rat, et en échange je t’indiquerai un fanafody. »

Faralahy donna le riz, et, quand le rat l'eut mangé, il leur montra une certaine feuille ; les sept frères la suspendirent au toit et s’enfuirent.

Cependant les monstres étaient arrivés à la montagne lointaine et sans relâche puisaient à la source avec leurs garabas ; mais toute l’eau s’écoulait par les interstices des corbeilles et ils ne parvenaient pas à en recueillir. Pendant trois jours ils continuèrent ainsi, sans aucun résultat. De leur côté les sept frères marchaient sans trêve, mais ils n’avançaient pas vite, car le dernier-né était à demi paralysé et les autres avaient tellement engraissé qu’ils se traînaient à grand peine.

Le rat avait recommandé à Faralahy d’emporter un œuf, un épieu et un caillou. Lorsque les sept frères eurent parcouru à peu près une distance égale à celle qui sépare Vatomandry de Tamatave, la mère des monstres, pendant que ses fils puisaient de l’eau, cria à Faralahy :

« Dis donc, Faralahy, j’ai beau puiser, l’eau s’écoule toujours. »

 Alors le fanafody, suspendu au toit sur la recommandation du rat, répondit ;

« Puise encore, puise toujours ! »

Et chaque fois que la mère des monstres se plaignait, le fanafody lui répondait ainsi.

Les sept frères continuaient de marcher. Mais à la fin les monstres, lassés, devinrent furieux en voyant que leurs garabas laissaient toujours fuir l’eau ; ils se doutèrent que les captifs les avaient trompés, et s’apprêtèrent à regagner leurs cavernes pour dévorer leurs proies.

En rentrant ils trouvèrent leurs maisons vides. Aussitôt ils s’élancèrent vers le nord, à la poursuite des prisonniers.

Faralahy avait eu soin d’emporter le tambour au son duquel les monstres dansaient.

Ceux-ci couraient aussi vite que le vent et devaient bientôt rattraper les fugitifs. Quand il sentit le souffle du vent de leur course, le dernier-né invita ses frères à le dépasser au plus vite et resta seul en arrière pour faire danser les monstres au son du tambour.

Lorsque ce tambour jouait à Vatomandry, on pouvait l’entendre à Antsilamanana [10 km. environ au sud d’Andevoranto]. C’est à cette distance à peu près que le paralytique déposa son œuf par terre ; aussitôt celui-ci se transforma en un fleuve qui roulait autant d'eau que le Mangoro; sur la rive opposée Faralahy joua du tambour, puis il partit à la suite de ses frères. Quand les monstres entendirent le son du tambour, ils commencèrent à danser et à faire force gambades. Ils mirent ainsi pas mal de temps pour arriver au fleuve, et, bien que le tambour eût cessé de jouer, ils continuèrent à danser encore au bord de l’eau.

Les sept frères avaient eu le temps de faire un trajet, comme de Vatomandry à Diégo-Suarès. Mais les sept monstres se mirent à boire l'eau du fleuve; au bout d'une heure, celui-ci tarit et son lit fut complètement à sec. Quand ils eurent bu toute l’eau, ils se remirent à la poursuite des fugitifs et ils couraient aussi vite que des taureaux.

Faralahy sentit du vent et sut que ses ennemis étaient proches. Alors il planta en terre son épieu qui devint une grande forêt vierge, puis il joua du tambour de l’autre côté de la forêt, tout en continuant à marcher.

En entendant les sons de leur instrument favori, les monstres recommencèrent à danser. Puis, quand la musique cessa, ils abattirent les arbres de la forêt avec leurs queues qui étaient aussi tranchantes que des couteaux, et ils se ruèrent de nouveau vers les fugitifs.

Quand Faralahy sentit le vent, il posa à terre le caillou qui devint un énorme rocher. Les frères montèrent sur ce rocher, et, sitôt qu’ils furent dessus, le roc s’éleva tout seul avec des bords à pic. Les monstres virent les fugitifs tout en haut du rocher et leur dirent :

« Faites-nous monter jusqu’à l’endroit où vous êtes.»

Faralahy répondit:

«Plantez d’abord toutes vos sagaies, de telle sorte que le bout non tranchant soit enfoncé en terre, puis jetez-nous des cordes pour vous faire monter. Les monstres obéirent : ils plantèrent leurs sagaies tout autour du rocher, et chacun jeta une longue corde, dont l’un des bouts était entre les mains de chacun des sept frères et l'autre enroulé autour du corps de chacun des sept monstres. Cela fait les monstres dirent à leurs anciens captifs de tirer les cordes.

Mais quand les cordes furent à la moitié du rocher, le dernier-né commanda à ses frères de les lâcher, aussitôt les monstres dégringolèrent au fond du précipice et moururent percés de la pointe de leurs propres sagaies.

Faralahy prononça ensuite des incantations sur la pierre, qui s'abaissa jusqu’à redevenir le caillou qu’elle avait été. Alors chacun des sept frères ouvrit le ventre du monstre qui l'avait engraissé et ce fut

Faralahy qui éventra la mère. Dans les ventres des monstres, ils trouvèrent quantité de choses, des volailles, des bœufs, des moutons, des cochons, des chiens, et surtout des hommes en grand nombre ; aucun de ces êtres n'était mort, mais tous étaient encore parfaitement vivants.

Tout cela devint la propriété des sept frères qui eurent ainsi beaucoup d’animaux et d’esclaves.

Mais le plus riche fut Faralahy, parce qu’il avait eu pour sa part la mère des monstres.

Les sept retournèrent chez leurs parents avec leur butin ; lorsqu’ils arrivèrent, le père et la mère tombèrent comme morts de saisissement et de joie; quand ils revinrent à eux, tout le monde salua les sept frères, et, les rites du salut terminés, ceux-ci racontèrent leurs aventures et montrèrent leurs richesses. Ensuite chacun des sept frères construisit un village ; celui de Faralahy était au centre et les parents y habitaient parce que leur dernier fils était le plus riche de tous.

 

 

Les sept frères étaient donc les rois du pays, et pourtant leur famille avait été parmi les plus malheureuses, mais le proverbe dit : c’est dans l’amer qu’on trouve le doux,

 

Charles RENEL

Contes de Madagascar

 

https://archive.org/stream/contesdemadagasc01rene/contesdemadagasc01rene_djvu.txt

 

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article