Poème: Lyre à sept cordes - Jacques Rabemananjara

Publié le par Alain GYRE

Lyre à sept cordes

(Cantate)

Tu me suivras, Sœur pâle,

Elue avant l’aube du monde !

Fiancée anté-néant !

Raison unique de la Création ! Force de mon destin !

 

 Tu viendras.

Vains

Seront les cris de ton sang, l’orgueil de ta race qui gronde.

 

 Tu me suivras.

Marche d’amour ! Vol de colombe !

Ô Fraîcheur du premier matin !

 

 Tes frères

sont devenus sourds,

insensibles jusqu’à l’odeur de la poudre, aux fureurs des tonnerres.

Plus durs

que le granit les cœurs ivres de carnage et de mort.

 

 La douceur de ton message, ma sœur,

a seulement ému les rangs multimillénaires

des étoiles,

seulement ému mon âme primitive,

miroir et seul double de ton sort.

 

 Ils n’ont rien compris

dans le tumulte du massacre, dans l’embrasement des incendies.

La folie

a galopé

hennissante

des entrailles de l’abîme au sommet déchiré de l’espace et du ciel.

 

 Des quatre points de l’horizon, pourtant

s’élèvent

les sons de la trompette et les courbes de tes hautes mélodies,

Ô Paix !

Fille de la terre douloureuse !

Image de l’Aimée et miel du printemps sur les rives bleues

     d’Assousiel.

 

Qu’importe l’éclat de l’asphalte et du marbre ! Fables de vos cités

     sonores !

Plus rapide

que l’éclair et les battements de tes cils s’écroulent gloire et palais.

De la flamme,

du sable,

tout est proie : il n’est rien ici que les mains du temps ne déshonorent.

 

La Faux

marque sans rémission

la face du héros et le dos des fuyards,

les reins du prince et des valets !

 

Pleure tes fils, Europe ! Pleure !

Les plus rares fleurs du sol et le sel et les prémices de la vie

tombent

               Planent

sur les plaines rouges les corbeaux de la nuit, veilleurs de tombeaux.

L’ouragan tonne !

               Où donc la plénitude de l’Eté ? L’extase de la saison ravie ?

 

L’allégresse exaltante du Printemps, le bal de minuit sous le faste des

     flambeaux ! 

 

               Où donc la plénitude de l’Eté ?

 

Debout, Sœur pâle, debout

Du haut de la cime des Continents, sur L’Eminence unique,

dis le psaume des adieux,

dis les versets de l’Aventure !

Lyrique soit ton chant du Départ !

 

Comme les pèlerins sur le chemin de la solitude,

 vêtus de simples tuniques,

un même viatique apaisera les tourments jumeaux de nos cœurs,

de nos visages sans rides ni fard.

 

Mienne tu fus avant que d’être,

Mienne avant même la  mémoire des Dieux et des âges.

Consécration, mon choix !

Mon Amour, couronnement et confirmation de ta splendeur !

Des siècles sans nombre n’ont été

que pour préfigurer nos messages

polir la voix abrupte

renaît sous nos pas le rythme de l’antique candeur.

 

Tu viendras, Sœur pâle, au pays du rêve, au bord des sources royales.

Blanche, blanche l’orchidée au col de la Colline d’Alassour !

La pivoine embrase les entiers sous les feux des couleurs immémoriales.

Et la brise du Sud trouble l’étang virginal d’une confidence d’amour.

 

Découvre le nouveau territoire…

               … Mais avant de franchir les douze portes de Frontière, fais halte !

               L’ombre du latanier en fleurs embaume le Grand Conseil des Chefs et

     des héros,

ce soir. Que frémisse la conque même et danse d’orgueil la tribu toute entière !

Ton jour d’épiphanie, Ô Sœur ! Révèle-toi selon les Rites ancestraux !

Je te glorifie en plein midi. La ferveur de ma race, comme la marée haute au

     lever de la lune d’été, monte et déferle en vague folle à tes pieds nus.

                La piastre neuve, c’est toi. Salut ! Les princes du Centre et de la Côte

 

dressent leur lance  à ton passage et, pour nous accueillir, nos Morts, les Grands

morts migrateurs sont revenus !

 

Ô Mânes vénérés !

Dynasties de haute lignée !

Voici le cœur retrouvé de l’Errant !

Qui peut compter les sables blancs ou noirs foulés par les pieds du Conquérant !

Lourde, lourde mon épaule sous le poids d’une double destinée…

 

J’ai mesuré

d’un pas ferme l’étendue de l’Univers. Rien n’a pu satisfaire ma grande quête

      d’amour

ni calmer mon mal invétéré.

Trop pure l’exigence de mon sang, du sang terrible dont vous avez fécondé mes

     veines

Et mon âme jouait d’indifférence et mon cœur était demeuré sourd

aux ruses de la fée, aux appels enchanteurs des sirènes !

Des douces sirènes, pourtant,

des douces sirènes aux voix vaines   

Comme les filles du vent dans la baie houleuse d’Antongil…

 

Mon orgueil

florissait aussi sûr, aussi bleu qu’au milieu de l’Océan la fermeté de

     la Grande Île

Mais la rencontre décisive, ô mes Aïeux, a frappé sans retour,

comme la foudre l’herbe tendre de la savane,

a frappé sans retour la face éclatante du soleil d’hier.

 

Mer de flamme et de pourpre dans la nuit

la forêt où s’est abattu le feu du ciel. Ma chair

vive

n’est plus qu’incandescence ! De la racine à la fleur de tout l’être, je

     brûle, calciné !  Je tremble, liane

livrée aux jeux du cyclone, aux caprices fous du Cancer.

Ma gorge,

haletante comme l’athlète nordique, comme le coureur du désert,

qui s’abreuve au puits des Dieux, dans l’Oasis diaphane.

 

Celle que je cherchais depuis toujours, mirage sur la route de la

     caravane

Elle est là

Tout humble sous votre regard d’Aigle,

sous votre regard paternel et fier…

Contemplez sa tête de Reine, la ligne de son corps. Lys au milieu de la Vallée.

La gazelle dans le désert du Sud a moins de souplesse que ses reins.

Qu’est-ce donc la moisson mûre,  orgueil de la plaine étalée ?

Les chants du Menabé n’ont pas connu d’épis aussi précieux qu’un tel grain !

 

Bénissez-la, Pères Saints ! Bénissez l’Epouse sans tache.

L’éclair

d’un seul regard et tout mon destin s’est précipité dans la course sans frein.

Mon âme a surpris sur le front clair l’auréole du signe malgache,

du signe, hélas ! oublié, fierté jadis de la race, noblesse des vieux clans :

Double arc-en-ciel au crépuscule les longs sourcils. Les lèvres

Fragile enroulement de fleur inachevée, de corolle induative…

 

               Cent et cent mille ans

sont tombés,

dès que nous ont arrachés du sol les frissons des premières fièvres.

Nous nous sommes reconnus soudain, sans possibilité d’erreur,

Frère et sœur dans la profondeur de l’être, un dans le miracle de l’étreinte

Frère et sœur comme le temps et la Genèse !...

               Puis la brusque terreur

de la mort nous a saisis, liés à jamais par toutes les fibres du désir Folle

       Crainte !

Pur enfant du tourment, de larmes et de sang nourri, l’Amour, nouveau,

grandit, grandit, grandit jusqu’à ta mesure, Eternité !

Altitude ! Abîmes ! Jusqu’au niveau

de l’autonome félicité !

Quelle béatitude, ma sœur ! Quelle grâce nous a comblés !...

 

               Mais de la couche d’ivresse

me ravit le souvenir, chers Morts, du pacte fait sur vos autels.

La nostalgie

enserre mes reins, ligote ma joie ainsi que fagots de brousse !

     Ô singulière détresse !

Moi, votre Fils,

l’authentique humain, fragile comme verre, étranger m’a jugé l’assemblée

     des mortels.

 

Se ferment alors mes yeux lourds. Ni tes merveilles, ni ton culte, fabuleuse

     et froide Europe

Mystère le travail de la neige ! mystère la loi des vains holocaustes, de l’obus

     meurtrier !

Mystère de l’homme de la rue !...

               Et, quand vers leur ciel gris, je tends mes mains avides de prier,

le Regret m’envahit du sol rouge où fleurit le tendre héliotrope !

 

Là-bas, tout est légende et tout est féerie. Et l’azur

s’anime d’un cristal au ton mythologique.

Douce, la vie est douce à l’ombre du vieux mur

qui vit nos grands Aïeux, Conducteurs de tribus, Fondateurs de royaumes

parés de leur jeunesse épique,

parés de pagnes bigarrés,

parés de gloire et de clarté comme les astres du Tropique.

 

Là-bas, c’est le soleil ! C’est le bel été, caressant et tragique !

C’est l’homme au cœur plus vrai que l’acier le plus pur !

Et c’est la race enfant, chantante et pacifique,

pour avoir vu le jour aux bords harmonieux du Pacifique.

Et sur la natte neuve, au milieu des encens et de rares parfums,

ma mère t’apprendra le saint culte des Morts, la prière aux défunts.

Et t’apprendront mes sœurs, après le bain du soir et les rondes mystiques,

mes sœurs, Vierges d’Assoumboule et Filles de devins,

t’apprendront le secret des paroles magiques

pour envoûter les cœurs des princes nostalgiques.

 

Et tu l’aimeras mon pays,

mon pays où le moindre bois s’illumine de prestiges divins !

Et les montagnes et les lacs et les remparts et les ravins.

Un fût de pierre sur la route, un fût de pierre, tout est sacré, tout

     porte l’empreinte

encore vive des pèlerins captifs du Paradis.

 

Là-bas, rien n’est stérile et le tombeau lui-même à l’angle de

     l’ Enceinte

engendre des bonheurs chaque jour inédits,

nouveaux comme l’aurore et, comme le désir, sans cesse renaissants

     et toujours agrandis !

 

Et puis quand on a bu l’eau du Manangarèze,

qu’était-ce du Lethé le sortilège vain ?

Montparnasse et Paris, L’Europe et ses tourments sans fin

nous hanterons parfois comme des souvenirs ou comme des

     malaises.

Aux derniers cris des Continents,

insensibles nos cœurs renés à la ferveur des hautes solitudes,

ivres de songes seuls, double offrande lyrique au vent des Altitudes

et gardiens de la source où rutile la paix des Astres éminents.

 

Et tu préfèreras la douceur d’une fraise, oh, d’une simple fraise

cueillie au petit jour au creux de nos falaises,

quand nous aurons rêvé sur le Manangarèze !...

Tu t’émerveillera de voir des oiseaux blancs,

plus blancs que neige et nacre , escorter, vigilants,

des berges de l’Alôtre aux rives de l’Ikoupe,

la génisse nomade aux yeux de pleine lune aussi beaux qu’une coupe.

 

Et, vois-tu, le long des buissons, les fiers taureaux aux lentes marches,

graves comme des rois, vénérés comme des patriarches!

Pour célébrer ton nom et consacrer l’éclat de tes hauts attributs,

Un sang riche, ma sœur, arrosera l’autel de nos douze tribus.

 

Danseront tour à tour autour du Feu sacré les Princesses Célestes

L’ivresse du tam-tam affranchira ton cœur de tous ennuis funestes.

Epouse exorcisée avec l’eau de l’aurore, Astre d’un grand Seigneur,

tu laisseras ta voix rayonner, lumineuse, en la lice attentive.

 

Et les roses d’Imangue et les lis d’Iarive

et les plus rouges fleurs aux abords du Tritive

de couronner ta tête et orner ton manteau s’arracheront l’honneur !

 

Bien simples nos mystères et ne sont point farouches.

Mais

quel feu sort de la terre et dévore au loin les flancs rocheux du Karthala ?

Dans les gorges du Manamboule voir l’arc-en-ciel aux sept bouches !

 

Trop vieille es-tu, trop vieille, Europe, pour renaître à ces choses-là.

 

Mais prodige évident, celui-ci : brûle moins le volcan du Nord que le désir

     au fond de nos couches,

Ô Bien-Aimée !

 

Et mieux que tous les fleuves du Monde, mieux que toutes les sources, que

     toutes les liqueurs,

ta cruche en terre sèche

contient l’eau scellée et l’eau fraîche

qui, seule, désaltère les Dieux et berce la soif des Vainqueurs !

 

Par ce soir où s’égrène en mineur le Chant de la Flûte en bambou,

     du Songe nyctalope,

Le regret m’étreint du sol rouge où fleurit le tendre héliotrope !...

 

Vers toi je me surprends à crier :

Je te reviens, Terre natale !

Je te reviens rayonnant comme l ’Annoncier de la paix, comme le

     Guerrier

de la Victoire !

Le butin réjouira tes entrailles, vieille Terre de flamme :

L’Amour total ! l’Amour vivant de la femme !

 

Sur les chemins du retour nous avons mêlé nos deux voix.

Elles ont retrouvé toutes seules le rythme augural d’autrefois !

Toutes seules retrouvé les couplets de l’unique épithalame !

Toutes seules alterné

les refrains de tes filles puisant l’eau claire à la fontaine du Vieux bourg.

 

Blanche, blanche, l’orchidée au col de la colline d’Alassour !

La pivoine embrase les sentiers sous les feux des couleurs immémoriales

La Sarcelle verte rejoint les roseaux murs du Maningour !

Et la brise du Sud trouble l’étang virginal d’une confidence d’Amour.

Tu viendras, Sœur pâle, au pays du rêve au bord des sources royales ;

Blanche, blanche l’orchidée au col de la colline d’Alassour !

 

Jacques Rabemananjara (1913 – 2005) : Lyre à sept cordes

In, Léopold Sédar Senghor : « Anthologie de la nouvelle poésie nègre et malgache de langue française»,

 

Presses Universitaires de France, 1948

 

http://www.barapoemes.net/archives/2017/01/19/34821806.html

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article