Conte: RAMANONGAVATO- Charles RENEL

Publié le par Alain GYRE

 

RAMANONGAVATO

Conte Tanala

Recueilli dans la région de l'Ikongo (province de Farafangana).

 

Il y avait une fois, dit-on, trois frères dont le plus jeune s’appelait Ramanongavato, Celui-qui- soulève-les-pierres, ou encore Ifaralahyma hery, le Fort-dernier-né.

Il arriva que les trois frères entendirent parler de l’extrême beauté d’une jeune fille nommée Iranonamaitsoaitso : tous trois eurent envie de l’avoir pour femme.

Elle était la fille de Itsivalanorano, le roi qui réside sous la terre : ce roi tuait tous les hommes qui descendaient chez lui et prenait leurs têtes pour bâtir son mur.

Or les trois frères n’avaient pas peur de lui et ils se décidérent à tenter l’aventure.

On descendait chez Itsivalanorano en se laissant glisser par un trou très profond ; les trois frères coupèrent des lianes qu’ils nouèrent les unes aux autres; lorsqu’ils en eurent assez pour atteindre le fond du trou, ils laissèrent aller la corde solidement fixée à l’orifice, et l’aîné descendit le premier; arrivé à une grande profondeur, il s’arrêta pour se reposer un peu ; et il avait beau regarder de tous cotés, il ne voyait que du noir, autour de lui, au-dessus et au-dessous; il n’entendait aucun bruit ; il lui semblait que des choses mystérieuses et épouvantables devaient être cachées dans cette obscurité profonde ; il tut pris d'une terreur soudaine et remonta le plus vite qu’il put, se disant qu'il ne voulait pas sacrifier sa vie.

Le second descendit à son tour, mais saisi de peur comme l’aîné, il remonta lui aussi.

-  «A moi de descendre, dit alors le plus jeune, mais je ne reviendrai que lorsque je serai arrivé au bout de la corde. >>

11 se laissa glisser et ne s’arrêta en effet que lorsqu’il fut parvenu au Pays-qui-est-au-dessous-de-la-Terrc. Il s'assit alors sur une pierre, près de laquelle Ranonamaitsoaitso avait l’habitude de se déshabiller, quand elle prenait son bain.

Tout homme qui voulait l’épouser devait s’asseoir là et combattre avec Itsivalanorano, dont il fallait triompher pour obtenir la jeune fille.

Quand le peuple du Pays-qui-est- au-dessous-de-la-Terre vit un homme assis sur la pierre, des gens allèrent trouver Itsivalanorano et lui dirent : « 11 y a quelqu’un d’assis à l’endroit où ta fille prend habituellement son bain.

- Appelez-le, et demandez-lui son nom, et dites-lui de se sauver bien vite, car il ne me manque plus qu’une tête d’homme pour finir mon mur. »

 Alors un esclave alla vers la pierre et chanta ce chant :

« Qui, qui, qui es-tu, toi qui restes assis à l’endroit où Ranonamaitsoaitso  prend son bain habituellement? « 

« Sauve-toi vite de là, je t’en supplie, car Itsivalanorano n’a plus besoin que d’une tête d’homme pour finir son mur. »

A son tour, Ramanongavato répondit en chantant lui aussi :

« C’est moi, c’est moi, c’est moi,

 celui-qui-soulève-les-pierres!

C’est moi le Fort-dernier-né !

Moi qui ne cherche querelle à personne !

Mais c’est à moi qu’on déclare la guerre : »

A ces mots, le roi d’en bas envoya son peuple pour tuer Ifaralahymahery. Ils s’approchèrent en grand nombre, portant tous des sagaies, mais ils n’osaient pas marcher jusqu’à lui, et c’est de loin qu’ils lancèrent leurs armes. Aucune sagaie n’atteignit le Fort-dernler-né, qui les ramassa toutes avec agilité et à son tour les lança sur ses ennemis, dont beaucoup tombèrent, morts ou blessés. Les survivants prirent la fuite et coururent vers Itsivalanorano leur roi; ils lui dirent que son adversaire était un homme redoutable, qu’ils n’avaient pas pu en venir à bout.

Le roi, très effrayé, appela un esclave pour aller dire au Fort-dernicr-né, qu’il s’avouait vaincu, et offrait en signe de sa soumission sa fille, en même temps que sa propre personne, sa femme et tout son peuple.

L’esclave alla vers la pierre et chanta ce chant :

« Nous, nous, nous nous rendons !

Nous, nous, nous nous rendons !

Nous ne sommes plus en guerre avec toi !

La jeune femme que tu demandes est à toi

l.e roi et la reine t’appartiennent !

Le peuple et le royaume te sont cédés ! »

Celui-qui-soulève-les-pierres répondit en chantant :

« Moi, je vous le répète, je ne suis pas en guerre avec les gens, mais ce sont les gens qui me déclarent la guerre. »

Et l’esclave chanta de nouveau :

‘ Viens, viens, viens dans la ville,

Car le royaume et tout le peuple sont à toi,

 Ainsi que la jeune femme que tu demandes. »

Alors le Fort-dernier-né se rendit à la ville,

Itsivalanorano se jeta à ses pieds, et tout le peuple se soumit à lui.

Quelque temps après, Ramanongavato annonça qu’il retournerait dans son pays en emmenant avec lui sa jeune femme, son peuple et en emportant tous ses biens. Il ordonna à tout le monde de marcher devant lui, tandis que lui passerait le dernier, derrière les autres.

 Les deux frères ainés de Ramanongavato, en voyant sortir du Trou-Profond des gens et des choses en si grand nombre, s’informèrent ; les gens répondirent qu’ils étaient le peuple de Ramanongavato, qu’ils apportaient tous ses biens, et que Ramanongavato lui-même montait le dernier, derrière eux tous. Les deux frères attendirent alors à l'orifice du trou, sous prétexte de recevoir leur cher puîné ; quand ils virent que Ramanongavato restait seul, ils coupèrent la liane qui servait à monter, le Fort-dernier-né tomba au fond du trou et se tua. Ses frères prirent sa femme et ses biens et régnèrent sur son peuple.

Cependant tout était plongé dans la tristesse et le deuil à cause de la mort de Celui-qui-soulève-les-pierres : les bœufs ne meuglaient plus, les coqs avaient cessé de chanter, aucun oiseau ne gazouillait plus, les feuilles étaient tombées des arbres, la place où on avait l’habitude de faire les jeux était souillée d’ordures, les villages étaient silencieux comme s’ils eussent été abandonnés de leurs habitants, et le chien de Celui- qui-soulève-les-pierres pleurait sans discontinuer à l’orifice du Trou-Profond.

Le Zanahary, en percevant les gémissements du chien, lui cria de se taire, car on ne pouvait plus rien entendre, et le chien lui répondit ;

« Tant que mon maître ne sera pas vivant,

ô Zanahary, je ne cesserai pas de me lamenter. »

Le Zanahary excédé envoya le Vorimbetsivaza pour faire vivre Ramanongavato, et le Fort-dernier-né, lorsqu’il fut de nouveau vivant, demanda ;

« Comment dois-je faire pour qu’on ne puisse pas me reconnaître sur ma route ? »

Le Vorimbetsivaza lui répondit :

 « Je vais t’oindre de suif, et, si quelqu’un te demande en route qui tu es, tu lui répondras : je m’appelle Bemainty, le Très-noir!»

Puis il l’oignit de suif et Ramanongavato rentra dans son pays. Il rencontra des gens qui défrichaient la brousse et leur demanda 

« Donnez-moi des vivres.

-Comment t’appelles-tu ?

- Je m’appelle le Très-Noir.

- Depuis le jour où est mort Celui-qui-soulève-les-pierres, répondirent en pleurant les hommes, nous n’avons plus donné de vivres à personne. »

Et ils regardèrent les traces des pieds du Très-noir et son chien, et dirent ;

« Voyez donc ses traces et son chien !

Comme ils sont pareils à ceux de notre Ramanongavato !

Hélas ! il est parti Celui-qui-soulève-les-pierres !

Hélas ! il est mort, le Fort-dernier-né ! »

 A ces mots, le Très-noir s’écria ;

« Taisez-vous, car je ne suis pas celui dont vous parlez, mais nous nous ressemblons tout simplement. »

11 continua sa route et passa à côté de gens qui remuaient la terre avec des angady ; il leur demanda, comme aux gens qui défrichaient, de quoi manger. Eux lui dirent :

« Comment t’appelles-tu ?

-  Je m’appelle le Très-noir.

-  Depuis le jour où est mort Celui-qui-soulève-les-pierres, nous n’avons plus donné de vivres à personne.»

Et ils regardèrent son chien et ils virent les traces de ses pieds.

« Comme tes traces ressemblent à celles de Ramanongavato ! Comme ton chien est pareil à son chien ! Hélas ! il est parti Celui- qui-soulève-les-pierres ! Hélas ! Il est mort, le Fort-dernier-né ! »

 Et le Très-noir cria :

« Silence, car je ne suis pas l’homme dont vous parlez, nous nous ressemblons seulement. »

Le Très-noir parvint au village et entra dans la case où se trouvait sa femme. Et les deux frères en ce moment-là, étaient absents ; ils se promenaient dans la campagne. Le Très-noir se lava et les gens le reconnurent quand il eut fait disparaître la graisse dont l’avait oint le Vorimbetsivaza].

On sonna aussitôt l’anjombona et tout le monde criait :

« Hé ! Il est vivant, celui-qui-soulève-la-pierre ! Hé ! II est vivant le Fort-dernier-né ! Hé ! »

Quand les deux frères surent que Ramanongavato était revenu, ils n’osèrent plus rentrer dans le village, et s’enfuirent dans un autre pays.

 

Si ce que j’ai dit n’est pas vrai, ce n’est pas moi le menteur, ce sont les Anciens, qui ont imaginé ce conte !

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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