Ranirina

Publié le par Alain GYRE

 

Ranirina

 

Elle était la neuvième enfant, née un jour favorable au mois adaoro, d’un couple de pêcheurs betsimisaraka. Parce qu’elle était venue, petite fille, après huit garçons, on l’avait appelée Ranirina, la désirée. Son enfance heureuse s’était écoulée sans incidents notables dans le village paternel, au bord de la lagune. Dès cinq ou six ans, elle gardait les bœufs dans la prairie marécageuse bordée de pandanus ; avec une baguette épineuse arrachée à un hazomboay, elle empêchait ses bêtes de s’approcher de l’eau, car, certaines fois, des vaches qui voulaient boire avaient été saisies aux naseaux par le caïman. Ou bien, dans la pirogue montée par son père, elle allait le long des barrages de pêche, pour chasser les poissons dans les parcs et relever les grandes nasses de jonc tressé, en forme de cases. Elle prenait plaisir, quand la prison des poissons était amenée tout près du bord, à regarder la proie vivante frétiller dans la vase noire, avec des éclairs d’argent ; le père dénouait les liens de la porte, elle entrait dans la case de joncs, elle saisissait à pleines mains les bêtes gluantes qui lui glissaient entre les doigts et les jetait dans le tandroho d’osier, où elles achevaient de mourir. Son horizon était borné par l’autre rive des lagunes, du côté où le soleil se lève, et du côté où il se couche, par une forêt touffue, qui commençait aussitôt après la prairie, sur les pentes d’une colline qu’elle n’avait jamais gravie. Elle était parfaitement heureuse, d’un bonheur animal. Elle ne gardait que le souvenir de deux malheurs dans son existence puérile : une fois, une grande nasse de pêche séchait au soleil ; avec des enfants de son âge, elle avait joué à faire sakafo et petraka dans la maison des poissons ; mais son père, en criant, était venu les chasser, et il avait voulu la battre, car les bêtes de l’eau n’entrent jamais plus, d’après les croyances des ancêtres, dans une nasse qui a servi de jouet à des enfants ; il avait fallu brûler la grande machine et en fabriquer une neuve. Un autre jour la petite, seule dans la case, avait très faim ; des racines de manioc restaient sur les pierres noires du foyer ; elle s’était mise à en manger, sans penser à mal ; sa mère, rentrant, l’avait surprise et grondée bien fort 

« Oh ! c’est fady, fady ! Qu’est-ce que tu as fait, ma Ranirina ? Quand une petite fille mange les choses déposées sur le toko, jamais elle ne trouve de mari ! Dry ! Pauvre Ranirina ! »

Et l’enfant, sans comprendre, avait crié d’effroi, en voyant sa maman pleurer.

A dix ans, elle apprit les jeux d’amour avec de petits garçons, un peu plus âgés qu’elle ; lorsqu’elle connut la volupté de l’acte, elle ne refusa point les étreintes des hommes, qui l’entraînaient parfois, au hasard des rencontres, dans l’ombre d’une case.

Aucun étranger ne passait dans le village, situé près d’une lagune peu profonde, séparée par des bancs de sable du grand lac. Or voici que d’importants changements eurent lieu dans le pays. Des hommes blancs, venus d’au-delà les mers, s’étaient emparés de la terre des Hova et de celle des Betsimisaraka ; ils étaient arrivés en grand nombre par la route des bourjanes, de l’autre côté des lagunes ; ils avaient creusé les bancs de sable qui séparaient du grand lac les domaines de pêche du village ; ils avaient ouvert des canaux à travers les Pangalanes, relié par des chemins d’eau toutes les rivières et tous les lacs de la côte. Les pirogues pouvaient aller maintenant d’Ivondro à Andevoranto. Les vazaha, en un jour, faisaient ce long trajet, sur d’énormes bateaux en fer, hauts comme des maisons et qui marchaient tout seuls, en crachant de la fumée. Deux fois par semaine, ces bateaux s’arrêtaient au village de Ranirina. Les vazaha en descendaient pour se promener, ils semblaient n’avoir rien vu de leur vie, ils tournaient autour de toutes les cases, regardaient à l’intérieur, riaient des choses les plus simples, examinaient avec une curiosité fort impolie les hommes et les femmes Betsimisaraka. Puis ils se rembarquaient.

Les premiers temps, dès que la chaloupe était signalée, tout le monde se sauvait dans la brousse. Peu à peu, on s’habitua aux étrangers. Comme ils ne faisaient aucun mal, qu’ils achetaient des bananes et des ananas, on finit par rester dans les cases quand ils venaient. On s’enferma d’abord, puis on n’y fit plus aucune attention. Même Ranirina aimait leur présence, se sentant admirée et désirée par eux.

Elle réalisait maintenant toute la beauté de sa race : ses grands yeux, sous les cils épais, mettaient des blancheurs lumineuses dans le bronze de son teint ; les coques tirebouchonnées de sa chevelure, rehaussées sur les tempes de deux rosaces en accroche-cœur, encadraient merveilleusement son visage rieur, et lui donnaient une expression coquette et maniérée. Tout exagérait en elle la sexualité : les seins opulents et fermes, les hanches larges, la taille ronde, un peu courte, les lèvres sensuelles, les oreilles petites et charnues ; l’akandzo moulait sa jeune poitrine et tombait en plis raides jusqu’à ses pieds nus ; lorsqu’elle s’avançait en ramenant sur l’épaule les plis harmonieux du lamba, ses reins cambrés donnaient à sa démarche une grâce voluptueuse.

Certains jours passaient sur la chaloupe des femmes betsimisaraka avec de beaux akandzo brodés, des lambas ornés de dessins multicolores, de larges chapeaux de paille attachés par des rubans de soie ; elles avaient aux poignets des bracelets d’argent et des perles aux oreilles : c’étaient des filles d’Andevoranto, pauvres naguère, devenues riches : elles avaient suivi à Tamatave des vazaha généreux ; de temps en temps elles revenaient faire un séjour dans leurs familles. Ranirina les voyait passer avec envie. Maintenant elle s’ennuyait dans son village. Chaque fois qu’arrivait la chaloupe, elle avait la nostalgie d’une vie inconnue, dont le mystère l’attirait. Quand le bateau sifflait, avant de repartir, elle fermait les yeux et assistait en pensée à son propre départ. Elle se voyait assise à l’arrière du Mahatsara, regardant les rives connues des lagunes, puis les bords inconnus des grands lacs, traversant des lacs encore, des lagunes et des canaux ; elle rêvait de Tamatave, l’immense village aux cases innombrables, bâties en bois, en pierre et en briques par les vazaha, avec une longue rue toute bordée de magasins, où les Indiens vendent des étoffes, des vêtements, des bijoux. Quand elle rouvrait les yeux, la chaloupe était loin, au-delà des bancs de sable, emportant son rêve. Les ondulations mêmes qui ridaient la surface des lagunes s’étaient effacées déjà, et Ranirina s’en retournait vers la case paternelle, en proie à une vague tristesse. Elle écoutait avec une joie mêlée de dépit les propos des vazaha qui lui offraient en riant de l’épouser et de l’emmener avec eux vers leurs villes lointaines. Un surtout la regardait avec des yeux pleins de désirs ; souvent Ranirina pensait à lui. Il passait régulièrement, étant commissaire à bord de la chaloupe ; il venait droit au lieu où il savait la trouver ; quand elle était allée travailler aux rizières, il s’enquérait d’elle auprès des femmes du village. Brusquement, un jour, elle décida de le suivre, et, comme il lui demandait en la quittant :

— Quand pars-tu avec moi, petite Ranirina ?

— Demain, répondit-elle sans hésiter.

— Bien vrai ?

— Oui.

Il rougit de plaisir, à la façon des blancs ; lorsque la chaloupe partit, il lui criait encore, penché à l’arrière pour la voir plus longtemps :

— A demain, Ranirina.

Elle s’en fut prévenir ses parents. Maintenant que la chose était presque faite, elle n’en éprouvait pas le contentement attendu. Au contraire elle se sentait triste à l’idée de quitter ses parents, ses compagnes, son village. Son père et sa mère lui soufflèrent de l’eau à la figure, selon le rite des ancêtres, en lui souhaitant toutes sortes de prospérités. Sa maman était très joyeuse de la savoir casée ; car elle savait qu’au village sa fille ne devait point trouver de mari, depuis le jour où, toute petite, elle avait violé le fady, en mangeant les racines de manioc laissées sur la pierre du foyer.

Le lendemain, Ranirina partit. Elle vit Tamatave, les grandes cases en pierre des vazaha, les magasins du Louvre, et les boutiques indiennes ou chinoises, pleines de tout ce que peuvent désirer les femmes. Elle connut les fatigues et les délices de l’oisiveté, les promenades en pousse-pousse dans les rues ombreuses, ou sur les boulevards plantés de cocotiers et saturés d’air marin. Elle ne demeura pas longtemps avec son premier mari vazaha, bientôt lassé, elle en eut un autre, puis un autre encore, puis beaucoup, ensemble ou les uns après les autres.

Mais cette vie de noce ne lui plaisait guère ; elle était prête à rester indéfiniment dans la case du premier qui voudrait bien la garder. Elle le trouva enfin. C’était un étranger d’une autre race que les Français, avec des cheveux raides aussi jaunes que la chair d’une mangue, une peau rouge comme le poisson du corail, et des yeux bleus. Employé d’une factorerie allemande, sérieux et rangé, il sortait et rentrait à des heures régulières, accomplissait ponctuellement, avec une sérénité un peu puérile, tous les actes de la vie ; il se mit à aimer Ranirina d’une passion calme et entêtée comme sa personne.

Elle tenait la maison en ménagère méticuleuse et entendue, comme sont toutes les Betsimisaraka ; lui retrouvait en elle les qualités des femmes de sa race, leur humeur égale et passive, avec peut-être un peu plus de gaieté dans le gemüth cher à tout Allemand. Parfois Ranirina regrettait la joie de vivre tumultueuse de ses compagnons d’antan, mais elle sacrifiait volontiers quelques heures de plaisir à la tranquillité de sa vie. Elle faisait elle-même le marché, défendait sou à sou, contre l’avidité des fournisseurs, la bourse du ménage, et tenait la case avec une propreté toute betsimisaraka. Cela dura deux ans, après quoi l’Allemand désolé lui dit un jour qu’il allait retourner dans son pays pour entrer définitivement dans la maison de commerce de son père. Ranirina eut une crise de désespoir sauvage ; pendant des heures elle gémit comme une bête blessée ; le sensible Allemand ne put supporter cette douleur, qu’il partageait du reste ; il pria sa famille, sous prétexte d’expérience commerciale, de lui accorder une troisième année. Il l’obtint.

Leur vie paisible reprit. Parfois le vazaha souhaitait de la voir continuer toujours ; quand la ramato, à l’heure de la sieste, se blottissait auprès de lui, appuyant sa joue fraîche et veloutée contre la main de son amant, il bornait son idéal aux voluptés simples que lui offrait Tamatave. Quant à Ranirina, insouciante, elle ne songeait plus à l’échéance du départ. Un jour elle regardait le grand manguier du jardin, paré de tiges roses aux fleurs épanouies, et elle regrettait que l’époque ne fût pas venue encore des mangues à la pulpe savoureuse. Soudain l’affreuse idée se fixa de nouveau dans son cerveau d’enfant : il devait s’en aller pour toujours vers sa terre lointaine, quand les mangues seraient mûres. Elle ne lui dit rien, mais devint brusquement mélancolique et indifférente à tout. L’Allemand, hanté de la même obsession, perdit courage devant cette douleur et dit ses projets. Il avait supplié ses parents de lui donner la succursale de Tamatave, de l’y laisser à jamais. Ranirina, avec sa mobilité habituelle, fut vite consolée. Quelques jours plus tard, le courrier apporta d’Allemagne la réponse : le père reprochait au fils son ingratitude envers la patrie allemande et envers lui-même ; il avait bien gagné de se reposer un peu vers ses vieux jours et il voulait que le nom des Schwarz continuât à figurer le premier dans la raison sociale de la maison ; il sommait donc son fils de rentrer à Hamburg à la date fixée et demandait par câble un accusé de réception de sa lettre. Le jeune Allemand, discipliné, câbla qu’il rentrait.

A partir de ce moment, son égoïsme masculin et sa froideur germanique contribuèrent ensemble à le débarrasser de son amour, devenu pour lui une gêne. La lettre paternelle avait réveillé dans son cœur les tendresses familiales endormies ; il fut pris, comme un enfant, du heimweh. Il s’entêta dans la volonté de briser les liens qui l’attachaient à « sa petite sauvage », et il y réussit. En quelques jours, elle lui devint presque indifférente. Gauche et maladroit, dépourvu de tact, il ne sut pas le lui cacher ; Ranirina, avec l’espèce d’intuition qu’ont les femmes de toutes races des sentiments de l’amour, eut conscience et se jugea perdue. Elle en éprouva non pas une douleur réfléchie, mais une souffrance presque physique, pareille à celle d’un animal, dont les conditions d’existence sont brutalement changées et qui meurt de ne pouvoir s’adapter, sans savoir pourquoi. Par un de ces obscurs phénomènes psychiques, qui, dans les limbes de la conscience, lient l’amour à la mort, et font que le rut est proche du meurtre, qui dans la série animale pousse certains êtres à s’entretuer après l’acte, et dans la série humaine explique les crimes passionnels, Ranirina conçut la pensée de faire mourir le vazaha qu’elle aimait. Son amour démesurément grandi avait pris la teinte sombre de la haine, et, par désir exaspéré de la possession définitive, elle voulut le meurtre.

Un soir, prostrée dans une chaise en bambou, sous la varangue, elle regardait, comme le jour où elle avait connu son destin, le grand manguier dans le jardin touffu. Déjà les mangues vertes étaient grosses comme des œufs. Elle comprit que le temps était venu. Pendant le dîner, elle dit au vazaha qu’elle irait le lendemain à son village natal, pour assister au sacrifice d’un bœuf en l’honneur des morts ancestraux. Or, dans les cases au bord des lagunes, on ne préparait aucun sacrifice, mais Ranirina, à peine débarquée, courut chez l’ombiasy, le vieillard redouté qui connaissait les ody et les fanafody, les secrets de la vie et de la mort. Elle avait emporté beaucoup de piastres pour tenter la cupidité du vieux. Il en exigea dix en échange de la substance qui fait mourir sûrement, sans que les vazaha puissent reconnaître les traces du poison. C’était un peu de poudre couleur d’ocre claire, l’écorce râpée de l’arbre rehiba, sur laquelle l’ombiasy avait prononcé les paroles d’imprécation. La femme, de retour à Tamatave, en préparant le cocktail, la versa dans le verre de son amant. Rien ne se manifesta pendant dix jours, et Ranirina crut que l’ombiasy l’avait trompée ; mais, le onzième jour, Schwarz, dans son bureau, fut pris d’une sorte de crise tétanique horrible ; il se roulait à terre en hurlant et crispait les mâchoires comme pour mordre. Le médecin appelé reconnut immédiatement les symptômes de la rage, et ne put ordonner que des stupéfiants. Il y avait eu, quelques mois plus tôt, des chiens enragés dans le pays. Les amis de Schwarz, interrogés, étaient sûrs que l’Allemand n’avait pas été mordu, mais ne pouvaient affirmer qu’il n’eût pas été léché par quelque chien ou griffé par quelque chat. De plus un babakoto avait disparu de la maison, quelques jours auparavant ; or les lémuriens prennent très facilement la rage. Tout semblait s’expliquer. On cacha au malheureux l’affreuse maladie dont il était atteint, et la morphine lui évita l’excès de la souffrance. Après la première crise, dans la demi-conscience que lui laissaient les stupéfiants, il appela ses amis, leur parla d’une façon incohérente de son enfance, de son départ, de ses parents. Toujours il voulait chasser Ranirina, il la repoussait quand elle s’approchait de lui, il criait qu’à cause d’elle, parce qu’il l’avait aimée trop longtemps, il ne reverrait plus son père et sa mère, et l’Allemagne. Puis, dans la prostration qui précéda la crise finale il tendait les bras vers la mer, en murmurant que le Zanzibar était sur rade : ses yeux extatiques voyaient la coque blanche et rouge du navire qui devait l’emporter vers la ville hanséatique. Puis il ne se crut plus à Tamatave, mais dans une petite chambre bien connue de la Schmiedenstrasse, à Hambourg, sa chambre d’enfant et de jeune homme. Rien n’y était changé. Par la fenêtre carrée on apercevait le haut toit en ételles grises de la maison d’en face ; au-dessus du lit était accrochée, dans un cadre noir, une chromo en couleurs représentant la cathédrale de Cologne. Il allait mourir ; sa mère, avec ses cheveux gris serrés sur les tempes, était assise près du lit et de ses deux mains serrait sa main à lui, en pleurant. Il se réveilla et sentit en effet deux petites mains douces qui emprisonnaient la sienne. Il ouvrit les yeux, mais ne reconnut pas la chambre. En face de lui, une large baie s’ouvrait sur un fouillis d’arbres et de plantes. Une femme à la peau de bronze, aux cheveux étrangement tirebouchonnés, sanglotait en tenant sa main. Il la repoussa avec horreur, les yeux dilatés par la crise proche. Le médecin fit de suite une nouvelle piqûre de morphine ; quelques heures après, il annonça au consul la mort de son compatriote et lui laissa le soin de prévenir la famille avec les ménagements d’usage.

 

Ranirina partit le lendemain ; aucun vazaha ne sut jamais ce qu’elle était devenue.

 

 

 

La race inconnue

Charles RENEL (1866 – 1925)

Editeur Bernard Grasset 1910

PARIS

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