Conte: Rasoanoromanga et Telovohalogosy

Publié le par Alain GYRE

 

Rasoanoromanga et Telovohalogosy

Conte Antankarana

Recueilli à Tsaralalana (province de Vohemar).

 

Deux jeunes filles, voyageant en pays étranger, s’arrcièrent dans un village près duquel coulait un grand fleuve : elles eurent envie de se baigner.

Pendant qu'elles étaient dans l'eau, une grosse anguille se transforma en homme et s’approcha d’elles en disant :

« Voulez-vous passer de l’autre côté du fleuve ?

- Non, répondirent-elles ; l’eau est trop profonde.

- Qu'à cela ne tienne ; je vous porterai sur mon dos. »

Elles acceptèrent et Rasoanoromanga monta sur les épaules de l'homme-anguille.

Mais l’anguille, arrivée au milieu du courant, commença à s'enfoncer doucement dans l’eau.

Quand la jeune fille sentit ses pieds mouillés, elle eut peur; cependant l’anguille cherchait un endroit de plus en plus profond; l'eau peu à peu monta jusqu'aux genoux, puis jusqu’à la poitrine, puis jusqu'au cou de Rasoanoromanga ; elle se mit à crier, mais la bête l'entraîna au fond de l'eau.

En assistant à ce spectacle, Telovohalogosy fut épouvantée et pleura.

Elle avisa un arbuste moranga (1) et s’écria :

« Si mes parents sont nobles, que cet arbuste devienne un gros arbre. »

Ce qui advint.

Alors Telovohalogosy grimpa sur ce gros arbre.

Quand elle vit des oiseaux passer près d’elle, elle les appela pour porter ses paroles à ses parents. Passa d’abord un fody.  « Mon petit fody ! Mon petit fody ! Veux-tu porter mes paroles à mes parents? »

Le fody lui répondit;

- Non ! je ne veux pas porter tes paroles. Car chaque jour, lorsque je m’approchais de vos rizières, tu me criais : « Voilà le mauvais oiseau, voilà le mauvais oiseau ! »

Passa encore un karako. « Mon gentil karako, mon gentil karako, veux-tu porter mes paroles à mes parents ? »

- Non ! je ne veux pas porter tes paroles. Car chaque jour, lorsque je m’approchais de votre moisson, tu me criais ; Voilà le vilain oiseau, voilà le vilain oiseau! »

Passèrent encore beaucoup d'autres oiseaux, mais aucun ne voulut porter le message.

Enfin le kirombo [ou vorondreo] passa et la jeune fille lui dit ;

« Porte à mes parents mes paroles et je te donnerai un beau présent. Dis-leur que Soanoromanga fut mangée par l’anguille qui la coupa en trois morceaux. Quant à moi, Telovohalogosy, je mourrai de faim sur cet arbre. »

L’oiseau s’envola et, lorsqu’il vit beaucoup de personnes travaillant ensemble, il s’arrêta et cria :

« Où sont les parents de Rasoanoromanga ? Leur fille a été mangée par l’anguille, et l’autre jeune fille, Telovohalogosy, est sur un gros arbre où ellmourra de faim. » Le propriétaire du champ, qui surveillait ses travailleurs, répondit à l’oiseau ;

« Les parents de Rasoanoromanga ne sont pas ici, tant pis pour cette fille ; tous les hommes sont comme des morceaux de pot brisé, il y en a qui sont au Nord et d'autres au Sud ; tous meurent quand ils ne s’y attendent pas. »

L’oiseau vola plus loin, et, partout où il voyait des gens, il demandait les parents de Rasoanoromanga. Telovohalogosy lui avait dit de s’arrêter lorsqu’il rencontrerait un village où poussait un vanillier. L’oiseau entra enfin dans ce village et y trouva les parents de Rasoanoromanga. Il leur dit;

« 'Votre fille fut mangée par l’anguille qui la coupa en trois morceaux, et sa compagne, Telovohalogosy, est près de mourir de faim sur un arbre. »

En entendant ces tristes nouvelles, les parents de Rasoanoromanga versèrent des larmes. L’oiseau continua :

« Telovohalogosy m’a dit qu'il fallait apporter un bœuf au bord du grand fleuve où l’anguille a mangé Soanoromanga. »

Et il guida les parents jusqu’à l’endroit où leur fille avait été mangée.

Arrivés au bord de l'eau, ils tuèrent le bœuf, et découpèrent sa chair comme appât pour prendre la grosse anguille.

Les parents de Telovohalogosy virent leur fille sur l’arbre et la promirent en mariage à celui qui la ferait descendre.

Aussitôt un homme grimpa sur l’arbre, prit la jeune fille sur son dos et descendit.

Quant

Telovohalogosy fut à terre, elle dit : « Voici l’endroit où nous nous sommes baignées.

Soanoromanga fut emportée par une grosse anguille et c’est ici qu’elle disparut. »

Les gens prirent une pirogue et allèrent jeter l’amorce à l'eau.

Au matin, l’anguille était prise. On l’amena jusqu'à la rive, on la tua et on lui ouvrit le ventre.

Soanoromanga s’y trouvait, coupée en trois morceaux.

On se servit du sang de l’anguille pour les réunir et la jeune fille s’en retourna vers son village avec sa famille toute joyeuse.

On fit une grande fête, on but beaucoup d’eau de vie et on tua de nombreux bœufs.

On n’oublia pas non plus de donner au vorondreo comme récompense un gros sac de graines.

 

Et voilà comment le vorondreo devint un oiseau de présage.

 

( 1 ) Arbuste assez commun dans la forêt de l'Est.

 

Contes de Madagsacar

Charles RENEL

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