Un conquérant

Publié le par Alain GYRE

 

Un conquérant

 

Dans un coup de folie, à la suite d’une observation un peu vive, Mohammed le Sénégalais venait de tirer sur son sergent européen. La fureur, heureusement, l’avait empêché de viser, et l’autre en avait été quitte pour la peur. Épouvanté de son acte, avec dans les yeux la vision du conseil de guerre et du peloton d’exécution, le Sénégalais gagna la brousse. L’ivresse du meurtre entrevu faisait encore battre ses tempes ; le bruit du coup de feu, après des mois d’apathie pacifique, sonnait joyeusement dans ses oreilles ; et le guerrier naïf, en une brusque poussée de sauvagerie, voyait rouge. Assez et trop longtemps, en ce doux pays malgache, il avait fait les commissions du lieutenant, le marché du sous-lieutenant, essuyé les rebuffades du sergent, les moqueries du caporal. Il avait la nostalgie des marches dans la forêt vierge, avec la sagaie de l’ennemi qui menace, à portée du bras, derrière chaque arbre, avec les attaques de flanc le long de la colonne, les alertes nocturnes à l’étape. Surtout il regrettait les batailles d’Afrique, le fracas du canon ouvrant une brèche dans le tata, l’assaut à l’arme blanche, la ruée des guerriers noirs à travers les pans de murs écroulés, et le jaillissement du sang sous les coups de pointe, et l’écrasement des crânes sous les coups de crosse, et le viol des femmes éperdues dans les coins sombres des cases, et les danses du tam-tam dans la nuit victorieuse au milieu du pays conquis. Tout cela, pour un Sénégalais, se résume en cette expression pittoresque : « casser village » ; Mohammed voulait aujourd’hui casser village ; il marchait comme un fou, franchissant au pas accéléré les tanety abrupts, courant sur les digues des rizières, cherchant le village à casser. Il était hagard et tragique. Les enfants qui jouaient autour des cases s’enfuyaient à son approche ; les femmes assises sur le pas des portes se recroquevillaient dans leurs lambas ; les hommes armés de baguettes qui gardaient les bœufs disparaissaient derrière quelque mur, à la vue de son fusil. Il fit ainsi des kilomètres, escaladant des plateaux, redescendant des côtes, traversant des cols, toujours droit devant lui, à la recherche d’un obstacle, pour le casser.

Mais, en ce pacifique pays d’Imerina, rien ne s’opposait à sa marche, les passants s’écartaient de son chemin, les maisons semblaient vides à son approche, les êtres frêles drapés dans des lambas et accroupis çà et là au seuil des portes ou au pied des tombeaux, tournaient à peine la tête pour le voir passer. Une fois il tira sur deux bœufs noirs qui traînaient une charrette au milieu du chemin ; les bœufs effrayés versèrent le char dans le fossé, et le Sénégalais poursuivit sa route sans même regarder derrière lui.

Comme le soleil s’inclinait vers les montagnes, Mohammed parvint, en haut d’une colline, à un village fortifié, construit jadis par les Houva. Les Fahavalo y avaient paru l’année de la grande insurrection, puis les Français, avec leurs canons qui tirent de loin, l’avaient bombardé et brûlé, par représailles ; les habitants, sans y rien comprendre, après avoir relevé tant bien que mal quelques cases, attendaient, hébétés, d’autres malheurs. Ce jour-là, l’oiseau de mauvais augure, le takatra au plumage sombre, avait voleté au-dessus du village en poussant son lugubre cri : aussi les vieillards, attachés aux croyances des ancêtres et mal impressionnés par ce signe, demeuraient inquiets.

Lorsque parut le grand soldat noir avec sa chechia rouge et son fusil, ce fut une fuite générale. Lui, las d’avoir tant marché, fit halte et regarda. Le village se tassait derrière un fossé à pic, taillé dans l’argile rouge ; le fond en était envahi par une luxuriante végétation de plantes de toutes sortes, cultivées et sauvages : manioc, ricins, caféiers, pêchers, aviavy, lilas de Perse. Une digue de terre d’un mètre de large donnait accès à une porte barbare : quatre grands piliers en pierre brute, surmontés d’une dalle. Le soir on roulait dans l’intervalle une sorte d’énorme meule pour obstruer l’ouverture. Cette fortification primitive exalta le Sénégalais. Brandissant son fusil et jetant des cris sauvages, il se rua sur la digue et franchit la porte. Des pans de murs à demi écroulés marquaient la place d’anciennes cases abandonnées ou détruites ; sur les décombres d’autres ruines, fertilisés par le fumier des générations, croissaient avec exubérance les patates et le manioc. Des habitations sans toiture ouvraient dans le ciel leurs fenêtres vides. Quelques maisons, çà et là, recouvertes de zouzourou et fermées par des planches, semblaient habitables. Mais les habitants s’étaient cachés ; et seuls, les animaux, inconscients des querelles humaines, hantaient ce morne paysage. Des vaches broutaient lentement l’herbe rare, des petits cochons noirs batifolaient dans les ruines, et des coqs roux, au poitrail déplumé, aux longues pattes jaunes, picoraient sur le sol maigre à coups de bec précipités. Pourtant deux ou trois têtes bronzées se montrèrent au coin d’un mur ou derrière les planches mal jointes d’une fenêtre. Le Sénégalais tira au hasard une dizaine de coups de fusil, troua deux planches, tua un coq, et blessa un cochon qui disparut dans une case en poussant des cris aigus et déchirants. Faute d’adversaires à combattre, le soldat noir sentait sa fureur tomber et sa lassitude grandir. Il s’arrêta devant une maison en briques crues flanquée d’une varangue, la plus belle du pays ; d’un coup de crosse il enfonça un des battants de la porte vermoulue et entra ! Dans un des coins d’une salle obscure jonchée de nattes, un tas blanc de corps prostrés gisait. Il se rua brandissant son fusil, mais sans conviction : la passivité malgache avait eu raison de sa colère. II ne tua personne : aux coups sourds répondirent des gémissements, des formes apeurées roulèrent ou bondirent jusqu’à la porte et disparurent à l’angle de la maison. Les animaux avaient fui, effrayés. Un silence morne régna, coupé lugubrement par le cri du takatra.

Le Sénégalais, impressionné par la solitude, vint sur le seuil. La prostration succédait à son excitation de tout à l’heure, et ses jambes glacées de sueur avaient peine à le porter. Il eut peur des hommes invisibles dont les yeux devaient l’épier derrière tous les murs. Hâtivement il barricada, comme pour soutenir un siège, la porte et les deux fenêtres, il empila toutes les nattes dans un coin, se coucha dessus et s’endormit au moment où s’obscurcissait le jour.

Quand il s’éveilla le lendemain, des rais de soleil filtraient partout à travers les ouvertures des planches. A l’extérieur on entendait le vague murmure que font ensemble dans un village toutes les bêtes, depuis les libellules au vol strident, les grillons au chant monotone, jusqu’aux porcs qui grognent et aux vaches qui ruminent. Aucuns bruits humains. Le Sénégalais rouvrit la porte ; de nouveau il eut conscience d’yeux sans nombre qui le guettaient sournoisement. Pourtant il n’avait pas peur ; il gardait un mépris immense pour tous les hommes de race malgache, amis du repos et des Kabary, mais qui craignent les coups et la bataille. Il gesticulait, brandissant son fusil comme une sagaie, en un geste ancestral ; il invectivait ses ennemis, à la façon d’un héros barbare, et leur reprochait leur couardise. Il les interpellait dans son français naïf :

— Ça pas des hommes, ça des femmes, ça couillons !

Puis, s’excitant lui-même, il leur criait des injures en langue sénégalaise, comme s’ils avaient pu le comprendre, et les traitait de charognards, d’hyènes et de chacals.

Mais il se calma vite, n’ayant pas l’habitude des longs discours, et, magnanime, il offrit la paix. Une faim obscure habitait ses entrailles et sa langue claquait dans sa bouche desséchée de soif. Il cria naïvement son désir, il demanda Sakafo aux bons Malgaches, et, pour témoigner de ses intentions pacifiques, il jeta derrière lui son fusil dans l’ombre. Aussitôt des yeux curieux apparurent à la crête des murs ruinés, des formes blanches s’avancèrent dans les rues les plus écartées. Il y eut des conciliabules, des chuchotements, des allées et venues. Enfin deux femmes arrivèrent, timidement. L’une portait un coq vivant aux pattes liées, et l’autre, dans une écuelle en terre, un tas de riz cuit. Une troisième, presque en même temps, vint avec un régime de bananes. Elles déposèrent le tout à deux mètres de lui et s’enfuirent. Il demanda de quoi boire. On lui apporta de l’eau. Sous la varangue pourrissait un vieux siège de zozoro, tout effiloché. Il s’assit à la manière des vazaha, puis il mangea et but. Il se rassasia de riz, goûta les bananes ; saisissant le coq, il lui tordit le cou et le jeta au loin en ordonnant aux gens du village de le plumer et de le faire cuire.

Passant d’une impression à l’autre avec leur indifférence habituelle, les Malgaches avaient été prompts à se rassurer. Un cercle de curieux, où dominaient les enfants et les femmes, entourait à distance respectueuse le maître du village. Des hommes, des vieillards s’avancèrent avec des gestes obséquieux et des salutations d’esclaves. Ils se courbaient en avant, étendant les mains vers la terre en signe de soumission. Ils offrirent un bœuf, que le conquérant refusa, et une masse de vivres et d’ objets hétéroclites, qu’il accepta et mit en tas près de la porte. Les enfants s’enhardirent, vinrent tout près de lui ; il leur sourit, leur donna des bananes et des mangues. A quelques pas, les femmes serrées dans leurs lambas, dont elles tenaient un pli entre les dents, regardaient avec des yeux d’admiration le guerrier noir. Un groupe d’hommes le contemplait de loin, sans intentions hostiles. Une partie du village avait repris ses habitudes. Au milieu de l’après-midi, tout était rentré dans l’ordre ; seuls les habitants de la grande case en briques crues, n’avaient pas osé réintégrer leur demeure, choisie par le seigneur au fusil bruyant.

Celui-ci, repu et reposé, trouvait à son goût la situation de maître d’un village. Il en tira tous les avantages qu’elle comportait. Aguiché par la vue de quelques ramato élégamment drapées, il demanda des femmes. Au bout d’un quart d’heure, on lui en amena trois, jeunes et jolies. Il en choisit une, qui, docilement, le suivit dans sa case. Les deux autres s’accroupirent sous la varangue, en attendant son bon plaisir.

La journée passa. Revint la nuit. Il barricada la porte, par habitude, et dormit avec ses femmes. Le lendemain, dès le lever du soleil, il s’assit devant sa porte et regarda ses sujets vaquer à leurs occupations. On était accoutumé à sa présence ; les enfants ne faisaient même plus attention à lui. Les trois ramato, accroupies contre le mur, se reposaient avec l’impassibilité malgache. Ce jour-là, l’ennui le gagna de suite. Il avait épuisé toutes les joies de la conquête. Il fut pris de la nostalgie de son casernement, des maisons basses alignées sur le plateau de Betongolo, en face de la montagne de Tananarive. Il songeait à ses camarades en train d’astiquer leurs fusils ; il se voyait partant pour la corvée d’eau, surtout il pensait à la grande négresse aux seins en formes de gourdes, aux cheveux crépus, aux grosses lèvres, qu’il avait choisie pour tenir sa case propre. En même temps il jetait un regard de dédain sur les bras menus, sur les formes grêles des femmes assises à ses pieds. Et il rêvait de retourner vers Mme Sénégal, vers sa case en zozoro, vers ses camarades avec qui il pouvait s’entretenir des villages cassés par eux, là-bas, dans les guerres d’Afrique.

Tout à coup il y eut un brouhaha, et les enfants coururent vers la porte. Dans l’encadrement des grandes pierres brutes parut, se détachant sur le ciel bleu, un groupe familier : un officier en uniforme blanc, accompagné d’un sous-officier et de six Sénégalais. Mohammed reconnut son capitaine, son sergent, ses camarades. Ils se consultaient, semblaient hésiter, en regardant l’autre assis dans son fauteuil, le fusil entre les jambes. Puis le capitaine se détacha seul de la petite troupe et, très naturellement, s’avança vers lui. Le cœur du révolté s’attendrissait de plus en plus, il avait envie à la fois de pleurer et de rire ; quand l’officier, à dix mètres, la main sur la crosse du revolver, lui cria d’un ton bourru :

— Eh bien ! Mohammed ! Mauvaise tête ! Qu’est-ce que c’est que ces histoires-là ?

Le Sénégalais, dompté par l’habitude de la discipline, se leva, se mit au port d’arme, et, impassible, fit le salut militaire.

 

La race inconnue

Charles RENEL (1866 – 1925)

Editeur Bernard Grasset 1910

PARIS

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