Conte: Zalahifina et Zavavifina

Publié le par Alain GYRE

 

Zalahifina et Zavavifina

Fabliau Betsimisaraka

Recueilli à Tananarive de la bouche d'un Merina qui avait habité longtemps la côte Est.

 

Zavavifina était, dit-on, la plus jolie femme du village.

Or tous les hommes qui se présentaient pour l’épouser étaient refusés par elle les uns après les autres. En vain ses parents lui faisaient des reproches et son père la suppliait de se marier. Elle finit par lui dire :

 « Tu as raison, papa, et tes reproches sont mérités. Je consens à me marier, mais je ne veux épouser qu’un homme qui porte le même nom que moi. »

Peu après un voyageur, qui passait dans le village de Zavavifina, lui dit qu’il connaissait

un homme portant le même nom qu’elle ( 1).

A cette nouvelle Zavavifina fut bien contente.

Elle appela de suite un jeune garçon nommé Ikotofasaina et le fit partir à la recherche du village habité par Zalahifina. Il marcha longtemps et parvint enfin à un endroit qu’il reconnut [pour celui décrit par le voyageur].

Devant une case, il vit un homme beau et bien fait, qui semblait doué d'une intelligence extraordinaire; il pensa que ce devait être l'homme qu'il cherchait, mais sans en être complètement sûr. Il le salua toutefois comme on salue les Andriana. Et l'inconnu lui répondit en lui demandant si c’était lui l’envoyé. Et Ikotofasaina dit :

« Je suis l’envoyé de Zavavifina, qui vous prie de venir. »

Les deux hommes firent route ensemble pour se rendre au village.

Avant d'arriver, ils traversèrent une vallée, où passait un cours d’eau. Zalahifina s’arrêta au bord et refusa d’aller plus loin. Ikotofasaina courut avertir sa maîtresse. Zavavifina envoya un homme sage du village pour prier Zalahifina de monter jusqu'à sa case. L’homme sage arrivé de  l’autre côté de l’eau, dit :

« Monte au village, Seigneur, ne reste pas ici dans la forêt; on m’a dépêché exprès pour te prier de venir, »

Mais Zalahifina répondit :

« Je ne demande pas mieux que de monter au village ; seulement j’ai peur de traverser cette eau. »

« Comment! Seigneur! Tu as peur de passer un si petit cours d'eau !

- C’est parce qu’il y a dedans des lolondrano (2). »

- Non, il n’y en a pas. »

- I1 y a donc des caïmans?

- 11 n’y en a pas non plus.

- Tu mens! Il y a dans cette eau les êtres que je viens de dire. Mais tu veux me le cacher. Allons! retourne chez toi! Pour moi, je demeure ici. »

L’homme sage, rentré au village, raconta l'entretien qu’il avait eu avec l'étranger. Zavavitina avait compris ce que désirait Zalahitina : vite elle appela une esclave, lui recommanda de tuer un canard et de faire cuire du riz, parce que, disait-elle, son fiancé avait bien faim.

Quand tout fut prêt, on appela Ikotofasaina pour porter le repas. Celui-ci, à moitié chemin, fut tenté par l’odeur des mets et mangea les ailes et les pattes. I1 offrit le reste à Zalahifina; mais celui-ci, regardant avec attention, s’aperçut que les meilleurs morceaux du canard manquaient. Il dit alors :

« Remporte ce repas. Je ne veux pas le manger.

- Pourquoi ne manges- tu pas, Seigneur ?

- Non! dis ceci à celle qui t’a envoyé : quoiqu’il ne fasse pas de vent, les pagaies ( 3 ) ont été emportées ; pourtant ce n’est point par l'eau, car la rivière n’est pas grosse. J'aimerais bien monter au village ; mais les jambes me manquent; je voudrais bien m’envoler pour arriver là-bas, mais je n’ai point d’ailes. »

Ikotofasaina s’en retourna donc, il dit comment l'étranger avait refusé de toucher aux mets, et répéta les paroles prononcées par lui.

Zavavifina comprit que son envoyé avait mangé en route les pattes et les ailes du canard.

Elle appela une esclave pour préparer un autre repas, car elle savait que son fiancé avait grand faim. Le repas cuit, elle l’envoya par un autre messager.

Zalahifina s’assura qu’aucun morceau ne manquait, puis il mangea, et monta au village. Zavavifina s’en fut à sa rencontre, car elle était heureuse d'avoir trouvé un tel mari.

Les deux époux demeurèrent en cet endroit.

Un jour le mari dit à sa femme :

« Je vais faire un tour dans mon village natal. Bientôt je reviendrai pour t’emmener chez moi ».

Il partit donc.

En route, il vit dans les bois des hommes en train de fabriquer un cercueil, car il y avait un mort chez eux. Zalahifina courait très vite, parce que la pluie menaçait de tomber. Les hommes l’arrêtèrent et lui demandèrent pourquoi il courait ainsi.

« Moi ? répondit-il, je pense au passé, et je crains l’avenir.

- Et qu’est-ce que tu portes au côté ?

- Celui qu’on appelle le-sans-tenir-compte-des-dépenses.

- Et qu’est- ce que tu portes sur l’épaule ?

- Du sèche-eau. »

Les hommes se dirent alors les uns aux autres :

« Arrêtons-le, c’est sûrement lui qui a ensorcelé le mort. La preuve, c’est qu’il nous répond en termes ambigus et incompréhensibles. »

Zalahifina fut immédiatement renversé à terre et solidement attaché.

« Ne me tuez pas, s’écria-t-il aussitôt. Si vous êtes persuadés que c’est moi qui ai ensorcelé le mort, je vous donnerai cent piastres et trente bœufs pour le rachat de ma tête.

- Non ! dirent les gens, nous avons de l'argent ! nous avons des troupeaux !

- Je vous donnerai donc tous les biens que j’ai hérités de mes ancêtres, si vous l’exigez. Je suis sûr que vous n’en avez point de pareils.

- Que sont ces biens, pour que tu puisses dire que nous n’en avons point de pareils?

- Ce sont dix à échanger contre un, ce sont des vakoka (4) donnés par Andrianampoinimerina, c’est la vieille Ramanga qui avait compté que les feuilles deviendraient des fruits. Acceptez-vous tout cela ?

- Oui, répondirent-ils. Et qui donc ira les prendre chez toi ?

- Vos neuf enfants et un esclave.

- Et où sont tous ces trésors ?

- Chez Zavavifina. »

Les dix hommes partirent.

Arrivés à la case, ils dirent qu’ils venaient chercher les choses convenues pour le rachat du souffle de Zalahifina. Celui-ci en effet avait commis un grand crime : il avait ensorcelé et fait mourir un des leurs. Comme il passait par la forêt, ils l’avaient garrotté et retenu. Puis ils avaient accepté le rachat du sang, et ils énumérèrent les choses convenues.

La femme invita les dix hommes à l’attendre un moment, pendant qu’elle cherchait les trésors, puis elle courut appeler les gens du village. Quand ils furent réunis, Zavavifina, prenant la parole, dit aux étrangers :

« Les dix à échanger contre un, cela signifie : fais attacher neuf de ces hommes et n’en laisse partir qu'un seul pour prévenir ceux qui les ont envoyés. La vieille Ramanga qui avait compté sur des feuilles pour devenir des fruits, c’est quiconque espère que de vaines promesses se changeront en richesses véritables. Les Vakoka donnés par Andrianampoinimerina, ce sont les chaînes dont je vais vous faire charger. »

Celui qui avait été relâché courut vers la forêt et prévint les autres que, s’ils ne mettaient pas en liberté Zalahifina, leurs neuf enfants seraient massacrés. On lui enleva de suite ses liens et on l'accompagna jusqu’au village de sa femme.

I1 fit aussitôt délier les otages.

Alors l’homme qui avait arrêté Zalahifina pria Zavavifina de lui expliquer aussi les réponses faites précédemment à ses questions, et elle dit :

« Le- sans-tenir-compte-des-dépenses, c’est le briquet: il fournit toujours du feu, quand même on n’a pas de quoi acheter quelque chose à faire cuire. Le sèche-eau, c’est du riz ; on a beau mettre de l’eau dans la marmite, elle s’en va toujours en vapeur et en écume, elle est donc comme séchée par le riz qui cuit. »

 

L’homme stupéfait demanda pardon à Zavavifina du traitement infligé à son mari.

 

  1. C'est-à-dire Zalaliifina (lahy = homme, de mêm que dans Zavavifina, vavy = femme)
  2. Ce mot, qui signifie « papillons d'eau » désigne à la fois certains insectes éphémères qui vivent à la surface de l’eau et des êtres merveilleux qui sont censés habiter dans les rivières.
  3. Les pattes du canard.
  4. Chaînes d'argent pour orner les chevilles, les poignets et le cou.

 

Contes de Madagascar

Charles RENEL

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