Notes du passé: Les « maléfices » du sultan de Zanzibar

Publié le par Alain GYRE

Les « maléfices » du sultan de Zanzibar

24.02.2017 Notes du passé

 

L’historien Raombana qui apprécie peu Ranavalona Ire, relate à sa manière les relations entre le sultan de Zanzibar et la reine de Madagascar. Notamment en critiquant le rapport de mission fait par la délégation malgache composée de cinq officiers dont trois du Palais, envoyée auprès de Syed Saïd Ben. D’après lui, quand le premier messager du sultan de Zanzibar (qu’il appelle Sied Sied Bin) arrive à Madagascar en 1833, la reine veut donner une haute idée de sa grandeur et de son pouvoir. Elle ordonne aux soldats d’Imerina de se rassembler à Soanierana où les officiers et plus de 1 000 hommes revêtent des uniformes anglais. L’ambassadeur Khamisy Ben Osman y reçoit les honneurs militaires- y compris «coups de canon et tirs de mousquets à profusion»- pour l’épater.

Lorsque la cérémonie se termine, il est conduit à un village à l’ouest d’Antananarivo où il doit rester. « La reine ne lui avait pas permis de séjourner dans la ville même, car elle craignait qu’il ne jetât des charmes maléfiques sur sa capitale, sur elle-même et sur ses sujets. » L’ambassadeur arabe est donc installé « dans une pauvre maison, dans un village misérable plein de rats, de souris et de puces et pratiquement inhabitable ». Raombana ne précise pas que c’est une situation assez commune à beaucoup de villages de l’époque et non choisie spécialement pour l’envoyé du sultan. Le lendemain, la reine lui envoie cinq maréchaux pour lui demander l’objet de sa mission et prendre connaissance du message du sultan. Après leur avoir remis la lettre, il les informe verbalement qu’il est dépêché par son roi pour assurer Ranavalona de l’amitié qui règne entre les deux pays; que Syed Saïd Ben considère la reine de Madagascar comme sa sœur; et que la bonne entente qui a régné « entre ses ancêtres et les précédents rois d’Imerina » doit se perpétuer entre elle et lui.

Le sultan demande aussi à la reine une faveur. Mombasa, une des îles de son sultanat s’est révoltée, favorisée par l’éloignement de Mascate, sa capitale où se trouvent la plupart de ses soldats. C’est pourquoi il demande à Ranavalomanjaka de lui donner, du moins prêter, 2 000 soldats pour mater la révolte. Khamisy laisse aussi entendre que son souverain souhaite demander à la reine la main de Razanakimanjaka, fille de Radama Ier

– défunt époux de Ranavalona- avec la princesse sakalava Rasalimo. « Il avait appris qu’elle comptait parmi les plus belles princesses. » Outre ce message verbal, pour se concilier les bonnes grâces de la reine, il remet de beaux cadeaux du sultan pour la reine, composés de perles de corail magnifiques et de grande valeur ainsi qu’un assortiment de vêtements arabes et hindous, « résultats d’un splendide travail artisanal ».

D’après Raombana, comme le « sikidy » l’ordonne, les lettres du sultan adressées à la reine et aux cinq plus grands officiers de la Cour, sont transcrites quatre fois. Trois exemplaires sont déchirés en morceaux puis jetés au feu. « Il en fut ainsi car la reine soupçonnait vaguement le sultan arabe et son messager d’avoir jeté des charmes maléfiques dans les lettres, qui porteraient préjudice à ses officiers et à elle-même. » En outre, dès qu’elle prend connaissance du message verbal de Syed Saïd Ben, Ranavalona Ire déclare qu’elle ne donnera aucun soldat. Elle est, en effet, convaincue qu’aucune colonie ne s’est insurgée et que le but du sultan est tout autre. Elle le croit allié au prince Ramanetaka de Moheli, car s’il est encore vivant, ce n’est sûrement pas grâce à elle. Ainsi d’après elle, une fois les troupes obtenues, le sultan les donnera à Ramanetaka qui, à son tour et « à force de ruse et de corruption », saurait gagner l’affection des soldats pour les retourner contre elle et s’emparer du trône. D’ailleurs pendant tout son règne, Ranavalona a eu peur d’une intervention armée dans la Grande ile de ce général merina. Bref, la reine pense que Syed Saïd Ben est exaspéré que le prince Ramanetaka domine sur une de ses îles. Pour se débarrasser de lui, il compte l’inciter à revenir à Madagascar. Elle ignore en fait  que pour la même raison, les deux princes sont ennemis.

Ranavalomanjaka fait répondre à Khamisy qu’elle est dans l’impossibilité de satisfaire la requête du sultan concernant les 2 000 soldats. Demande « qui était contraire aux principes que Radama s’était fixés et qu’elle-même continuait à respecter ». Mais elle n’y fait pas allusion dans sa lettre au sultan, dans laquelle elle se contente de demander quelques bons chevaux et d’autres perles de corail. Les cinq maréchaux de la Cour en font autant. L’origine de ces dernières lettres est plus tard niée par la reine et ses officiers. Les ambassadeurs malgaches envoyés à Zanzibar affirmeront qu’il s’agit de fausses missives rédigées par Khamisy pour des raisons connues de lui-même.

 

Texte : Pela Ravalitera – Photo : Archives personnelles

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