2013-03-21 Un tiers de siècle de régression du progrès

Publié le par Alain GYRE

Un tiers de siècle de régression du progrès

1828. Radama meurt prématurément à 36 ans. Sa première épouse et cousine germaine hérite du pouvoir, conformément au vœu d’Andrianam­poinimerina selon la tradition orale. Mais Alfred et Guillaume Grandidier prétendent que ce vœu est apocryphe, inventé plus tard pour expliquer « les détournements de la succession du grand roi ». Ranavalona 1ère règnera sur Antananarivo pendant un tiers de siècle, de 1828 à 1861.
Des contemporains la dépeignent comme une reine « superstitieuse, autoritaire, cruelle et de volonté inflexible ». D’autres soutiennent que c’est sous la pression du parti conservateur, du Premier ministre Rainiharo et des « sor­ciers », inquiets des progrès de la civilisation et du christianisme, qu’elle prend rapidement une attitude hostile aux Européens et à leurs innovations. « Il lui semble que leur fréquentation et leurs apports lui rendent ses sujets déloyaux. Elle arrivera à fermer presque complètement Tananarive à l’influence européenne. En arrêtant l’évolution, son règne marquera une régression » (Revue de Mada­gascar spéciale, « Tananarive », MCMLII).
La souveraine s’attaque d’abord aux missionnaires chrétiens. Le 1er mars 1835, elle interdit à tous les Malgaches de collaborer de quelque manière que ce soit avec eux. N’ayant plus de raison d’être, ceux-ci quittent un à un le pays. Plus tard, le 13 mai 1845, la reine impose aux Européens de se soumettre au droit commun malgache et leur interdit de sortir de Toamasina où tous se réfugient, et de commercer à l’intérieur du pays.
Le règne de Ranavalona 1ère sera cependant marqué par le Français Jean Laborde qui arrive à Antananarivo, muni d’une lettre de recommandation émanant du Malouin Napoléon de Lastelle, l’associé de la reine dans une industrie à Mahela, près de Ma­nanjary. « Esprit inventif, ouvrier habile, organisateur remarquable, il sut vite se rendre indispensable à la reine ». Il fabrique d’abord des fusils à Ilafy, prenant la suite d’un autre Français appelé Droit. En 1837, il introduit véritablement l’industrie dans le pays, en fondant au prix d’innombrables difficultés et avec 20 000 manœuvres, près des sources abondantes, les
établissements de Mantasoa, à 60 km d’Antananarivo. Il y groupe plusieurs milliers d’ouvriers. « Les manœuvres, les plus nombreux, étaient fournis par la corvée royale. Il employait aussi des militaires de l’armée de la reine. Des apprentis également venaient de Tananarive pour apprendre un métier ; ils se recrutaient parfois parmi les plus hautes castes ».
Aux usines de Mantasoa où s’élève un haut fourneau en 1843, on opère la fonte du minerai extrait du sol, entre 1831 et 1857, la fabrication du fer, de l’acier, des fusils, des canons, de la poudre, des paratonnerres, des peaux tannées, de la verrerie, de la faïence, des briques, des tuiles, de la chaux, du savon, des bougies, de l’encre, de l’acide sulfurique, des étoffes, des cordages, de la soie, du sucre… « De Tananarive, la reine et les grands de la Cour venaient à Mantasoa où ils s’étaient fait bâtir des résidences pour satisfaire leur curiosité devant tant d’attraction… ». En 1839, Jean Laborde se fait charpentier pour élever en bois le Palais de la Reine, Manjakamiadana, que James Cameron revêtira plus tard d’une façade de pierre. C’est à Jean Laborde aussi que l’on doit l’introduction des bœufs de trait, des antilopes, des moutons mérinos, la vanille, l’arrow-root, les pommiers et la vigne, les cyprins dorés et les carpes. Pour Ranavalona 1ère, il fabrique du vin, des sirops, du rhum, des jambons et du fromage, des instruments de musique, des fleurs artificielles…
Puis Laborde est aussi exilé en 1857 à la suite de l’échec d’une conspiration contre la reine et ne sera de retour dans la capitale qu’en 1862 comme consul de France. Ces cinq années d’exil suffisent pour y faire de terribles rava­ges. « Le travail manquant, les habitants ont émigré pour ne pas mourir de faim. De la filature, il reste à peine quelques débris » (capitaine Dupré, 1862). Néanmoins, bon nombre d’ouvriers continuent à se livrer pour leur propre compte à l’activité que Laborde leur a enseignée.

Pela Ravalitera

Jeudi 21 mars 2013

Notes du passé

L’Express

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