Des boutres « vezo » guidés par les étoiles

Publié le par Alain GYRE

Navigation maritime: Des boutres « vezo » guidés par les étoiles

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Le commandant Roland Sébastien, debout sur une passerelle improvisée qui lui permet de monter à bord

Transmises de génération en génération, les techniques de navigation à vue, basées sur un repérage à partir de la position des étoiles, permettent, depuis des lustres aux marins « vezo » de voguer n’importe où, de jour comme de nuit. Commandant du boutre caboteur « Mehereza », Roland Sébastien nous convie à l’aventure.

«Hissez les voiles, cap sur Soalala. En avant toutes ». Les ordres de Roland Sébastien, commandant du boutre « Mahereza » s’élevent dans l’obscurité. Après avoir
« échoué » au quai de Mahajanga pendant près de trois jours, voilà qu’il lève enfin l’ancre, profitant de la marée haute, avec une cargaison de 25 tonnes de riz blanc dans sa cale sombre. Chaque kilo lui rapportera entre 30 et 50 ariary.
Maître absolu à bord, cet homme de 54 ans est obéi au doigt et à l’œil par ses cinq matelots. Appelé unanimement « commandant », ce quinquagénaire ragaillardi n’est pourtant pas sorti d’une école navale et de surcroît n’a aucun brevet militaire. Pieds nus, cet « as » de la navigation à partir des astres ne porte qu’un short et une chemise blanche à manches courtes. Loin d’être quelqu’un de versatile, il a su asseoir une autorité, sans conteste, auprès de ses membres d’équipage.
« Mahereza » n’est pas à sa première traversée sans matériel de navigation.
« Je n’utilise ni boussole, ni compas, ni cadran, encore moins de GPS (Global Positionning System). Je m’oriente grâce aux étoiles. Cette technique nous a été transmise de père en fils depuis des générations », déclare le commandant.
Un peu fier, il vante les mérites de sa méthode traditionnelle, en soulignant qu’il n’a jamais mené son équipage à la mort pendant les 42 longues années, au cours desquelles il a vogué dans le canal de Mozambique. Plus d’une fois, il a bravé la mort en se heurtant à des tempêtes ou des vents à décorner les bœufs.
Pour ce périple pour Soalala, l’équipage n’est certes pas à sa première sortie en mer. Le bateau à voiles quitte Mahajanga vers 3 h du matin. Alors que sa femme est encore couchée dans la cabine du commandant, Roland Sébastien médite. En écoutant les vagues, il fixe une étoile qui va le guider à coup sûr jusqu’aux côtes ouest de Soalala. Le « Mahereza » glisse lentement sous l’alizé et s’éloigne du port. Pendant le jour, Roland Sébastien navigue à vue le long des côtes, tandis que deux étoiles lui permettent de s’orienter par rapport à l’occident de la tombée de la nuit au crépuscule, soit entre 18 h et 6 h du matin.
Nomade
Censé arriver à destination au bout de trois heures, le commandant de « Mahereza », joint par téléphone le lendemain de son départ, paraît pourtant en difficulté. Abandonné par le vent, le voilier a dû jeter l’ancre à mi-parcours, dans le village de Tanjona.
« Impossible d’aller plus loin. Nous ne pouvons que passer la nuit ici. Nous reprendrons la traversée demain aux petites heures », me confie-t-il depuis son mobile.
Vezo de Menabe, originaire de Belo-sur-Mer, Roland Sébastien a commencé à naviguer en mer avec son père à l’âge de 12 ans, alors qu’il n’était qu’en classe de cours préparatoire de deuxième année (1èreB), l’équivalent de la classe de dixième.
Tombé sous le charme de l’océan dès son jeune âge, il a abandonné très tôt ses études. À l’entendre parler, ce « vieux loup des mers » ne semble avoir aucun port d’attache.
« Mon bateau est ma maison. Je ne pense pas en construire sur la terre ferme du fait que je ne m’y sens pas à l’aise. D’ailleurs, je ne suis inscrit dans aucun fokontany. En revanche, il suffit de prendre contact avec l’Agence portuaire maritime et fluviale pour me trouver », indique-t-il.
Par ailleurs, les six enfants de cet aventurier semblent ne pas avoir marché sur ses pas. Scolarisé au lycée de Mahajamba, son fils aîné âgé de 16 ans, attend encore l’appel du large. Avec son irréductible commandant à la barre, « Mahereza », boutre qui vaut 20 millions d’ariary, multiplie ses voyages sur le littoral ouest. En harmonie avec l’océan, Roland Sébastien ne semble pas prêt de lâcher le gouvernail.

Une vie de « Geronimo» à bord
Tout boutre est doté de deux cabines. Une pour le commandant et une autre pour les membres d’équipage. C’est dans ces compartiments exigus de 4 à 5 m2 que les personnes embarquées à bord passent les nuits, ou trouvent refuge pendant les mauvais temps.
Par ailleurs, l’air se raréfie dans la cale. Propre mais dépourvue de toute aération, elle n’est pas vivable, la chance d’y survivre serait moindre, même pour les rats.
Le riz est l’essentiel de l’alimentation lorsque le boutre prend la mer. Chaque fois que le bateau atteint les côtes, l’épouse du commandant se charge de faire des provisions. Elle effectue ses achats suivant les demandes de tous les membres de l’équipage. N’empêche que c’est le commandant qui a le dernier mot.
Pendant la traversée, la dame se charge de gérer les vivres et de faire la cuisine. Sur le pont de chaque boutre, une cuisine est spécialement aménagée. Toute la nourriture est cuite au feu de bois.

Seth Andriamarohasina

Vendredi 26 avril 2013

L’Express

 

 

Publié dans Revue de presse

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