2012-03-13 Des "Fisokina" pour protéger le clan

Publié le par Alain GYRE

Des « Fisokina » pour protéger le clan

Méconnus ou simplement ignorés, ces objets n'encombrent guère de leurs fourches les salles des musées spécialisés qu'offrent à la curiosité, parfois à la réflexion de leurs visiteurs, d'innombrables choses. C'est ainsi que Jean Devic parle en 1961 du « Fisokina », « monument et symbole, instrument de sacrifice », résume le chercheur en le définissant.
D'après lui, les « Fisokina » ne se trouvent plus que dans de très rares régions tropicales dont l'accès difficile devait préserver leur survivance.
À Madagascar, leur aire de dispersion se limite aujourd'hui aux districts compris dans la boucle que forme à l'Ouest et au Sud, le fleuve Mangoro en descendant d'Anosibe an'Ala pour aller se jeter dans l'océan Indien. Leur limite nord est dessinée par la rivière Vohitra à partir de Beforona, affluent du Rianila.
Ailleurs, en suivant la côte Est vers le Sud, on en rencontre, peu nombreux et dispersés, à partir d'Ankalomalala-Andevoranto. Puis après Mahanoro et l'estuaire du Mangoro, ils se raréfient et disparaissent.
« Les hautes montagnes de l'arrière-pays du district de Vatomandry seraient donc leur lieu d'asile principal. Par contre, si leur présence sur le littoral malgache de l'océan Indien est toujours discrète- Mpisokon­tsokona c'est-à-dire comme le hérisson, il se recroqueville par crainte ou par honte- leur nombre et le respect dont ils sont l'objet s'affirment de plus en plus ».
Ils se cachent dans les massifs intérieurs, comme au pays des Betanimena-Tsitambala, « de ceux qui prétendent n'avoir aucun besoin de palissades pour se protéger ». Dans la haute montagne qui a pu résister à l'attaque des hommes, plantés en terre, isolés ou groupés, les « Fisokina » occupent le centre des villages.
Souvent faits d'un simple tronc écorcé, leurs fourches aux extrémités soigneusement taillées en pointe, empalent des crânes de bœuf. « À 3 m du sol, ils hérissent vers le ciel l'image macabre de leur agressivité ophidienne ».
Si des plaques vertes de moisissure se collent à eux, cela présage de leur écroulement. Mais si ces mêmes marbrures maculent des bucranes déteints, c'est l'indice infaillible d'une ruine prochaine pour le village.
« Les habitants n'ont plus alors les moyens et le courage de sacrifier aux dieux ou aux ancêtres ceux dont les enfants mâles périssent avant la circoncision; et dans ce cas, l'abandon des traditions du Fisokina apporte le grave symptôme que le clan est incapable de se reproduire et que l'équilibre vital de la petite société s'est rompu. »
En revanche, prospère est le village qui s'enorgueillit dans son « Fisokina » des têtes encore maculées de sang récemment ajoutées aux nombreux bucranes dont les ossements ivoirins et les cornes effilées attestent la constance du rite. Rite relaté en 1945 par le père Vincent Cotte qui a vécu parmi les Tsitambala de Sahafisaka-Mainti­nandry.
« Les cérémonies du culte ne doivent jamais se faire dans un local mais toujours au-dehors », raconte le père Cotte.
Dans le village, poursuit-il, les cérémonies cultuelles se font sur une place auprès d'un tronc d'arbre écorcé, fiché en terre et ayant vers le haut deux branches en forme de cornes de bœuf; le « Jiro » ou « Fiso­kina » qui porte sur sa fourche tournée vers le ciel de (plus ou moins) nombreuses boîtes crâniennes de bœufs immolés.
Ce « Fisokina » ou « Jiro » placé au cœur du village, personnifie les ancêtres particuliers à chaque clan. Et chaque habitant, quelle que soit son origine, le révère.
« Aussi de même que les habitants sans s'inquiéter de leur appartenance, vivent ensemble au village, de même leurs différents Fisokina se dressent côte à côte sur une même place commune ».
Leurs cornes sont toujours orientées l'une à l'est, l'autre vers l'ouest.
Cela permet de donner à leur ensemble groupé trois dispositions différentes. La première se présente en série alignée dans un même plan vertical; la seconde est en série consécutive qui comporte des plans verticaux distincts mais parallèles; et le troisième ressemble  à un faisceau disposé de telle manière que l'orientation traditionnelle des cornes soient observées.
Pela Ravalitera

Mardi 13 mars 2012

L’Express

Publié dans Notes du passé

Commenter cet article