Les sept frères qui veulent épouser Ramitoviamandreniny

Publié le par Alain GYRE

152 Les sept frères qui veulent épouser RAMITOVIAMANDRENINY (1)
(Imerina)

 

Il y avait, dit-on, dans un village, sept frères de la même mère qui étaient rivaux l'un de l'autre. Ils apprirent, un jour, qu'il y avait une femme du nom de Ramitoviamandreniny (2) qui était fort recherchée, mais que personne n'avait encore pu épouser.

Les sept frères partirent à sa recherche avec l'intention de la prendre pour femme.

En sortant de sa case, l'aîné rencontra une mouche qui lui dit :

« Où vas-tu, l'aîné? »

« Je vais prendre Ramitoviamandreniny pour femme, répondit-il. »

« Donne-moi un peu de miel, reprit là mouche, et je t'indiquerai un moyen pour arriver à ton but. »

« Que sais-tu, mouche, reprit l'homme, si ce n'est te vautrer sur les ordures. »

Et- il s'en alla.

Il rencontra ensuite une guêpe qui lui dit :

«Donne-moi du miel, et je te dirai comment tu pourras épouser Ramitoviamandreniny.»

« Guêpe, répondit l'homme, tu ne sais rien autre que te reposer sur des choses malpropres. »

Et il continua son chemin.

Ensuite une alouette lui demanda où il allait :

« Je vais épouser Ramitoviamandreniny, répondit l'aîné. »

« Jette-moi un peu de riz blanc (3), reprit-elle, et je t'indiquerai le moyen de l'obtenir. »

« Tu n'as pas honte, répondit l'homme, toi, si petite, de m'offrir ton appui. »

Et il poursuivit sa route.

« Où vas-tu, lui demanda un porc qu'il rencontra? »

« Je vais prendre pour femme Ramitoviamandreniny, répondit-il. »

« Donne-moi des patates, du manioc et du son, reprit le porc, et je t'indiquerai le moyen de l'obtenir. »

« Qu'as-tu à me conseiller, toi qui passes ton temps à fouiller les ordures avec ton groin. »

Et il continua sa route.

Apercevant une mare d'eau, l'homme alla se baigner.

Un grèbe qui se tenait sur l'eau lui dit :

« Où vas-tu? »

« Je vais prendre pour femme Ramitoviamandreniny. »

« Donne-moi du riz blanc, reprit le grèbe, je te la ferai épouser. »

« Quel conseil as-tu à me donner, toi qui ne sais que t'amuser dans l'eau. »

Et il continua son chemin.

Il arriva enfin auprès de Ramitoviamandreniny.

Celle-ci ressemblait tellement à sa mère qu'on ne pouvait deviner laquelle des deux était la mère ou l'enfant.

L'aîné dit au père et à la mère de la jeune fille :

« Parvenez à la vieillesse, seigneurs ; et soyez exempts de maladies. Je suis venu pour chercher Ramitoviamandreniny et la prendre pour femme. »

« Je le sais, répondit le père; mais tu ne pourras pas arriver à l'épouser. »

« Pourquoi, reprit l'homme? »

« Allons ensemble dans les champs, dit le père. Je vais jeter du riz blanc; et si tu peux compter les grains sans te tromper, je te donnerai la main de ma fille. »

Le père jeta le riz à la volée et retourna chez lui, L'aîné ne put pas arriver au bout de sa tâche. Il revint vers le père de Ramitoviamandreniny et avoua qu'il avait échoué :

« Si tu peux reconnaître, lui dit de nouveau le père, la première vache de mon troupeau qui a vêlé, tu épouseras mon enfant. »

L'aîné regarda les vaches mais ne put désigner la première mère :

« Tu vois mes rizières, dit ensuite le père ; si tu peux les labourer, tu épouseras ma fille.»

L'aîné commença à labourer les rizières, mais il ne put terminer le travail qu'on lui avait donné à faire ; et il retourna l'avouer au chef de famille :

« Je vais jeter une perle, dit encore celui-ci, dans une mare ; si tu la rapportes, tu épouseras ma fille. »

L'aîné ne put pas la retrouver.

« Voici maintenant la dernière chose que je te demande de faire pour obtenir la main de ma fille : voici ma fille et sa mère, si tu devines laquelle des deux est Ramitoviamandreniny, tu pourras l'emmener avec toi et l'épouser. »

L'aîné se trompa et prit la mère pour la fille. Découragé, il allait retourner chez lui, lorsque ses frères arrivèrent :

« Hélas, leur dit-il, j'ai échoué. Vous serez bien adroits si vous réussissez. »

Les autres frères firent successivement leur demande au père de Ramitoviamandreniny; ils furent soumis aux mêmes épreuves que l'aîné; mais aucun d'eux n'obtint la main de la jeune fille.

Le plus jeune frère, Faralahy, ne s'était pas encore présenté. Il était parti de chez lui pour aller chercher Ramitoviamandreniny, lorsque, sur son chemin, il rencontra une mouche:

« Où vas-tu, Faralahy, lui dit celle-ci? »

« Je vais me marier avec Ramitoviamandreniny. » (Faralahy plus avisé que ses
frères, avait préparé pour son voyage du miel, du riz blanc, des patates, du manioc, du son, du riz etc.)

« Je te la ferai épouser, Faralahy, reprit la mouche, si tu me donnes un peu de miel. »

Faralahy s'empressa de satisfaire cette demande; et la mouche, heureuse d'avoir obtenu
du miel, ajouta :

« Lorsque le père de celle que tu veux épouser te demandera de désigner laquelle des deux femmes est sa fille, appelle-moi, je me poserai sur la joue de Ramitoviamandreniny pour te la désigner. »

« Bien », répondit Faralahy, et il continua son chemin.

Peu après, il rencontra une guêpe :

« Où vas-tu, lui dit celle-ci ?»

 « Je vais, répondit-il à la recherche de Ramitoviamandreniny pour l'épouser. »

« Donne-moi un peu de miel, reprit la guêpe, et je t'indiquerai un moyen pour arriver à tes fins. »

Faralahy donna du miel.

« Lorsque le père de Ramitoviamandreniny, ajouta la guêpe, te demandera de désigner la vache de son troupeau qui a vêlé la première, appelle-moi et je te l'indiquerai en me posant sur sa tête. »

« Bien », dit Faralahy; et il continua son chemin.

Puis il rencontra une alouette :

« Donne-moi du riz blanc, lui dit celle-ci, et je te ferai obtenir Ramitoviamandreniny pour femme. »

Faralahy donna du riz. L'alouette ajouta :

« Lorsque le père de celle que tu veux épouser te demandera de ramasser du riz qu'il
aura jeté à la volée dans un champ, appelle-moi et j'irai te le ramasser moi-même. »

« Bien », dit Faralahy; et il continua son chemin.

Puis il rencontra un porc :

« vas-tu, Faralahy, dit celui-ci? »

« Je vais chercher Ramitoviamandreniny pour l'épouser. »

« Jette-moi quelques patates et un peu de manioc, et je te la ferai obtenir. »

Faralahy s'empressa de satisfaire à la demande du porc. Celui-ci reprit :

« Lorsque le père de Ramitoviamandreniny te demandera de préparer ses rizières, appelle-moi, et je construirai les bordures en terre qui servent à y maintenir l'eau. »

« Bien », dit Faralahy; et il s'éloigna.

Puis voyant un étang il alla s'y baigner :

« vas-tu, Faralahy, lui demanda un grèbe? »

« Je vais chercher, répondit-il, Ramitoviamandreniny pour l'épouser. »

« Donne-moi du riz blanc, reprit l'oiseau ; et je te la ferai épouser. »

Faralahy donna du riz.

« Lorsque le père de celle que tu veux épouser, reprit le grèbe, te demandera d'aller
chercher une perle au fond d'un étang, appelle-moi; j'irai la chercher. »

« Bien », dit Faralahy ; et il s'éloigna.

Arrivé chez le père de Ramitoviamandreniny, il lui dit :

« Maître, je viens pour prendre ta fille pour femme. »

« Avant que je réponde favorablement à ta demande, répondit celui-ci, allons ensemble dans les champs. »

Lorsqu'ils furent arrivés dans la campagne, le père jeta du riz blanc à la volée :

« Si tu peux compter ces grains de riz sans te tromper, dit-il à Faralahy, tu épouseras ma fille.»

Faralahy appela l'alouette. Celle-ci arriva et ramassa les graines de riz. Elle les compta et les apporta à Faralahy qui les rendit au père de la jeune fille. Ce dernier stupéfait dit :

« Peut-être épouseras-tu ma fille. »

Il ajouta ensuite :

« Viens me désigner qu'elle est, dans mon troupeau, la première vache qui a vêlé, et tu épouseras ma fille. »

Et il montra ses vaches à Faralahy.

Celui-ci appela doucement la guêpe. Elle arriva et se posa sur la tête de la vache qui avait mis bas la première. Faralahy la montra immédiatement au père de Ramitoviamandreniny. Celui-ci, très étonné, dit :

« Tu deviendras peut-être mon gendre. »

Puis il ajouta :

« Je vais jeter cette perle dans l'eau; il faut que tu la retrouves; la main de ma fille est à ce prix. »

Et il retourna chez lui. Faralahy appela le grèbe qui se présenta immédiatement.

« Grèbe, dit-il, apporte-moi la perle qu'on vient de jeter dans cette eau. »

L'oiseau la trouva et la remit à Faralahy qui la porta au père de la jeune fille :

« Je crois de plus en plus, dit ce dernier, que tu épouseras Ramitoviamandreniny. Tu vois ce grand champ, ajouta-t-il ensuite ; fais-en une rizière prête à recevoir la semence du riz; et jeté donnerai, je te le promets, la main de ma fille. »

Faralahy alla dans la campagne et appela le porc. Celui-ci accourut et se mit à travailler. La rizière fut terminée à la tombée de la nuit.

Faralahy alla chercher le père de Ramitoviamandreniny pour la lui montrer :

« Tu épouseras sûrement ma fille, dit ce dernier stupéfait en voyant ses désirs si rapidement satisfaits.

Beaucoup se sont présentés pour l'épouser, mais aucun n'a réussi comme toi à accomplir ce que je lui demandais. Il te reste maintenant une dernière chose à faire pour épouser Ramitoviamandreniny. »

Il le conduisit devant sa femme et sa fille qui se ressemblaient tellement qu'on
ne pouvait les discerner l'une de l'autre :

« Eh ! Faralahy! Laquelle des deux est Ramitoviamandreniny (4) Si tu le devines, épouse-la, car ton destin l'aura voulu  »

Faralahy appela doucement la mouche. Celle-ci accourut et se posa sur la joue de la jeune fille que Faralahy désigna immédiatement à son père :

« Allons, ma femme, ajouta-t-il, retournons chez moi. »

Les parents furent surpris, de cette perspicacité :

« Faralahy, dit le père, présente-moi l'arrière-train du mouton (5). »

Faralahy obéit et devint ainsi le mari de Ramitoviamandreniny.

Faralahy retourna chez ses parents.

 

Les sept frères qui veulent épouser Ramitoviamandreniny

Arrivé près de son village, il fut salué par la musique et le tambour qu'on avait amenés pour le recevoir.

Les six frères furent étonnés devoir qu'il avait réussi là où eux tous avaient échoué. Faralahy, ses parents et toute sa famille étaient dans la joie.

Ramitoviamandreniny mit ensuite au monde un fils.

L'hiver suivant, l'enfant devait être circoncis (6); chacun des six frères fournit une somme d'argent pour faire de grandes réjouissances à cette occasion. (D'autre part, ils étaient si jaloux de Faralahy qu'ils projetèrent de l'assassiner dès qu'il s'éloignerait du village.)

Ils quittèrent leur village ; et très loin de là, ils virent, sur le bord de l'eau, l'antre d'un caïman où se trouvaient entassés les vêtements de tous ceux qu'il avait dévorés :

« Que chacun de nous dirent-ils, descende dans le trou au moyen d'une corde. Ceux qui resteront en haut tiendront le bout de la corde. Quand Faralahy descendra nous le laisserons dans le trou pour qu'il serve de pâture au caïman. »

Faralahy ignorait ce qui se tramait contre lui.

Lorsque les sept frères furent arrivés au bord du trou, l'aîné descendit le long d'une corde.

Le grand caïman n'était pas là : il ne vit que ses petits et chercha vainement les objets qui devaient se trouver là.

Puis on tira sur la corde, et il remonta à la surface.

Les cinq autres frères firent de même.

Quand ce fut au tour de Faralahy, ils le firent tomber dans le trou et l'y laissèrent.

Ils allèrent ensuite dire à leur père et à leur mère que Faralahy était mort mangé par un caïman.

Ils répétèrent la même chose à Ramitoviamandreniny, sa femme.

Celle-ci en fut très chagrine.

Elle versa d'abondantes larmes et prit le deuil.

Faralahy, que Dieu avait protégé, découvrit le chemin par lequel le caïman sortait de son antre.

C'est par là aussi qu'on arrivait aux richesses que l'animal avait entassées.

Faralahy s'en empara, les mit dans une peau de bête et les emporta.

En retournant vers sa case, comme il approchait de son village, il s'enveloppa dans la peau de bête pour que ni ses parents ni sa femme ne pussent le reconnaître ; et il attendit le soir pour pénétrer dans le village.

Il se présenta chez son père et sa mère.

Ni eux ni ses frères ne le reconnurent.

La peau de bête dont il était enveloppé le faisait nasiller en parlant.

Lorsqu'il fit bien noir, les six frères lui dirent :

« Etranger, va-t-en chez Ramitoviamandreniny; tu y reposeras bien. Il n'y a pas d'homme chez elle. »

Faralahy accepta et arriva chez sa femme qui ignorait avoir affaire à son mari.

Au moment de se coucher, l'étranger lui dit :

« Regarde-moi un peu. »

Puis retirant sa peau de bête :

« Ne me reconnais-tu pas, maintenant, Ramatoa (7)? »

Etonnée, mais tout heureuse, Ramitoviamandreniny enleva immédiatement ses vêtements de deuil et attacha ses cheveux épars.

Le lendemain, Faralahy alla chercher les objets qu'il avait pris au caïman et dont il s'était séparé pour pouvoir revêtir la peau de bête.

Quand il fut près du village, la musique et le tambour se firent entendre.

Ses frères furent atterrés de le voir non seulement vivant, mais riche, lui qu'ils avaient voulu tuer.

Le père, la mère et la femme de Faralahy étaient dans la joie; mais ses frères qui avaient mal agi à son égard avaient peur que leur trahison ne fût découverte.

Le sixième frère de Faralahy avait pris sous sa protection Ramitoviamandreniny pendant l'absence de son mari.

Lorsque le jour de la circoncision de tous les enfants fut arrivé, Faralahy fit à cette occasion des fêtes qui dépassaient tout ce qu'on avait vu de pareil.

Il le pouvait étant très riche.

Ses frères tombèrent dans la misère la plus profonde.

De là est venu ce proverbe :

Quelque expédient qu'on emploie pour devenir riche, rien ne prévaut contre les desseins de la Providence.

De ses sept frères, Faralahy fut le seul qui ne méprisa pas les animaux.

De là ce proverbe

L'orgueil du pauvre éloigne de lui les richesses.

Faralahy qui avait été bon pour les animaux en fut récompensé par l'appui qu'ils lui donnèrent pour arriver à épouser sa femme.

D'où ce proverbe :

Un bienfait n'est jamais perdu,

et cet autre :

L'amitié réciproque favorise les bonnes relations,

et ce dernier :

L'homme juste surmonte toujours les épreuves (8).

(1) Le texte de ce conte m'a été dicté par un Hova de Tananarive.

(2). Ra, particule ; mitovy, semblable ; ainandrcniny, à sa mère.

(3) Riz décortiqué.

(4) Les Malgaches croient fermement a la destinée de l'homme prévue par Dieu et contre laquelle aucune force humaine ne peut lutter. Qu'un indigène puissant et riche devienne en peu dé temps pauvre et esclave, on dira de lui : « c'était son destin; son destin était trop fort », c'est-à-dire que, malgré sa puissance et sa richesse-, il n'a pu ni prévoir ni lutter contre la fatalité qui devait le frapper.

(5) Présent en argent que fait le nouvel époux aux parents de la jeune femme, le jour de ses noces. En malgache vody oudry, littéralement, le derrière du mouton.

(6) La circoncision est pratiquée par tous les Malgaches indistinctement. Elle a lieu à certaines époques de l'année et est précédée et suivie de grandes réjouissances.

(8) « Le fond de ce récit, c'est-à-dire l'appui prêté par des animaux à un homme pour surmonter des difficultés, se retrouve dans plusieurs autres contes malgaches : Andriamihamina sur les conseils d'un vieillard, veut épouser Rafara, fille d'un de ses voisins. Mais la jeune fille est absolument semblable à sa mère, et Andriamihamina ne parvient à la reconnaître que grâce à une guêpe que lui avait donnée le vieillard. Dans un autre conte Andrianoro ne parvient à distinguer sa belle-mère de sa femme et de ses deux sœurs et reconnaître dans un troupeau les vaches, des veaux qu'à l'aide d'un taon et d'une mouche. »

(7) Terme de respect en s'adressant a une femme.

Contes populaires malgaches

Recueillis, traduits et annotés par

Gabriel FERRAND

Editeur : E. Leroux (Paris) 1893

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