Trois épouses, une femme

Publié le par Alain GYRE

Trois épouses, une femme

 

 

 

 

02/05/13 |  Traditions

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Lahifialy était un prince connu pour sa bonté, sa bravoure et son ardeur au travail et au combat. Quand il n’était pas aux champs, il gardait les zébus. Un jour, il s’était éloigné de son village avec ses bêtes, à la recherche de pâturages plus verts. Ne pouvant pas revenir le jour même, il passa la nuit à la belle étoile. Plongé dans un sommeil profond, il n’entendit pas les zébus s’agiter, se lever un à un et enfermer leur maître au milieu d’un cercle, lui tournant le dos, faisant face à un danger qu’ils sentaient, toutes cornes dehors, tête baissée, prêts à foncer.

Soudain, un meuglement de douleur. Lahifialy se réveilla en sursaut et comprit la situation en voyant le cercle formé par ses zébus pour le protéger. Il se précipita vers l’animal qui s’était écroulé et continuait à meugler. À la lumière de sa lampe, il vit une morsure à l’une des pattes. Comme un fou, il braqua sa lampe à la surface du sol, cherchant partout, et ne tarda pas à dénicher le coupable sous une pierre : un scorpion de la taille d’un gros pouce.

Sans réfléchir, mû par l’instinct de protection, il le prit dans sa main et l’y écrasa rageusement. Quand il rouvrit la main, à son grand étonnement, le scorpion était grillé et sa main brûlante. Prenant une pierre, il le pila et, avec la poudre obtenue, pansa la blessure du zébu. Celui-ci se calma aussitôt. Mais se doutant que le scorpion avait été envoyé par une force du mal, Lahifialy poussa ses bêtes devant lui pour les conduire vers un lieu plus sûr.

Celles-ci ne se firent pas prier et, humant l’air, elles prirent elles-mêmes une direction que Lahifialy se garda de modifier. Dans certaines situations, les rôles doivent s’inverser et le maître devient le disciple.

Mais, revenu au village, Lahifialy subit encore une fois les railleries de ses frères aînés qui, entendant son histoire et apprenant qu’il s’était laissé conduire par ses bêtes, le traitèrent de zébu.

« Pas étonnant que tu sois toujours célibataire à ton âge ! se moquaient-ils. Quelle femme stupide voudra donc d’un zébu comme mari ? »

Commençant à se poser lui-même des questions, Lahifialy décida de consulter le sikidy qui dévoilait le passé et annonçait l’avenir par les graines. Il se rendit auprès de l’ombiasa, le devin qui possédait l’art de réveiller le sikidy.

Après avoir lu l’écriture des graines et déchiffré la révélation, l’ombiasa tint ces propos :
« Mon fils, tu es loin d’être bête puisque c’est toi qui hériteras du royaume. Seulement, c’est d’une femme que tu épouseras que naîtra ton règne. Le sikidy ne m’apprend rien de plus. »

Lahifialy sortit de chez le sage, perplexe. Aucune femme du village ne voulait de lui comme mari. Les femmes célibataires étaient séduites par ses frères et trouvaient que c’était une déchéance ne fût-ce que d’être courtisée par Lahifialy, le benjamin du roi. Il lui fallait partir pour devenir rapidement roi et montrer ainsi à ses frères et aux villageois que c’était lui le plus grand. Il fit ses adieux à son père et à ses zébus et s’en alla, avec son bâton comme unique compagnie.

Lahifialy marcha, marcha, marcha. Les jours succédaient aux nuits, les nuits aux jours.

La lune avait eu trois fois le temps de compléter un cycle quand il revint avec une femme qu’il épousa en grande pompe, en présence du gouverneur. À la vue des zébus qu’il allait tuer pour célébrer son mariage, les villageois ne purent que se réjouir et participer à la fête.

Le temps passa, Lahifialy attendait la proclamation de sa prochaine accession au trône. En fait de royaume, son épouse donna naissance à trois enfants. Dépité, Lahifialy retourna voir l’ombiasa. Celui-ci l’écouta attentivement déballer son amertume et sourit.

- Mon fils, ce peut être ta faute. Es-tu sûr d’avoir fait ce qu’il fallait ? N’as-tu pas transgressé un interdit, enfreint un tabou ?

- Je suis maintenant convaincu que cette femme n’est pas celle qu’il me fallait. Si j’ai commis une faute, c’est peut-être de l’avoir épousée. Je ne vois rien d’autre.

- Alors que comptes-tu faire ?

L’ombiasa réveilla le sikidy, assembla les graines, les éparpilla, les aligna, déchiffra le résultat et hocha la tête :
- Je suis désolé, mon fils, mais le sikidy est muet à ce sujet.

Lahifialy sortit de chez l’ombiasa la mine soucieuse. Sa décision était prise, il allait repartir à la recherche d’une autre femme. Après avoir fait ses adieux à son père, à ses enfants et à ses zébus, il prit la route. Il marcha, marcha, marcha, plus loin que la première fois. Les jours succédaient aux nuits, les nuits aux jours.

La lune avait eu cinq fois le temps de compléter un cycle quand il revint avec une femme qu’il épousa en grandes cérémonies, en présence du chef de canton. À la vue des zébus qu’il allait tuer pour célébrer son mariage, les villageois ne purent que se réjouir et participer à la fête.

L’attente recommença, plus longue. En fait de royaume, sa seconde épouse donna naissance à deux enfants. Lahifialy désespérait de se voir un jour roi. Il se mit à se poser des questions sur lui-même, sur sa vie et ce qu’il voulait en faire. Un beau jour, il reprit son bâton, fit ses adieux à son père, à ses enfants, à ses zébus et prit la route. À la sortie du village, il croisa le fou que les villageois fuyaient, craignant tous ceux qui ne leur ressemblaient pas. Le fou lui tendit la main que Lahifialy accepta en la serrant respectueusement. Le fou semblait ému et, d’une voix chevrotante, le bénit en lui posant la main sur la tête :

- Tu deviendras quelqu’un, tu auras l’enfant que ton coeur désire.
- Mais j’ai déjà cinq enfants ! répondit Lahifialy en souriant.
- Oui, mais celui qui va venir assurera ton avenir !
- Je ne veux pas revenir en arrière, si je pars maintenant, c’est pour me trouver. Je sens un vide en moi, il faut que je le comble, et ce n’est pas au village que cela se fera.
- Oui, tu as vu juste. Mon fils, on ne fait que les rencontres qu’on mérite. Lors de ton premier voyage, tu étais mû par l’impatience. L’Ordre des choses a donc mis sur ton chemin une femme également impatiente. Lors de ton deuxième voyage, tu étais mû par le dépit, aussi a été mise sur ton chemin une femme également dépitée. Maintenant que tu te cherches, peut-être trouveras-tu la femme qu’il te faut pour ce que tu as à faire sur cette terre. Médite sur ceci : « dans l’équilibre des trois, se reconnaîtra l’un. De la reconnaissance de l’un, naîtra le roi. »

Lahifialy n’alla pas loin. Il s’installa sur une colline proche et commença à méditer. Les jours succédaient aux nuits, les nuits aux jours.

La lune avait eu sept fois le temps de compléter un cycle quand il revint au village avec une femme qu’il épousa sans cérémonies, mais en présence du roi, son père, qui après des années de réclusion, reparut aux yeux des villageois ravis de son retour parmi eux. La femme avait déjà le ventre rond qui accrochait le regard souriant du roi. Les villageois, euxmêmes conquis, offrirent des zébus pour faire la fête. Le roi s’adressa alors à eux en ces termes :
« Ô vous qui vivez sous le ciel, réjouissez-vous en ce jour béni où enfin je peux désigner celui qui me succédera au trône. C’est Lahifialy, que j’ai toujours jugé digne, mais auquel il manquait quelque chose, l’équilibre apporté par une harmonie du coeur, de l’esprit et du corps. Je constate qu’il a enfin atteint cet état béni, et il nous apporte aujourd’hui la preuve de son ascension, le ventre arrondi de celle qu’il nous ramène. Il a trois épouses, mais une femme. De cette union harmonieuse naîtra l’avenir du royaume de Lahifialy. Maintenant, je peux partir en paix rejoindre les anciens ». Un conte est un conte, je me creuse la cervelle et vous découvrez la mine d’or !

 

 


Par Sylvia Mara
(article publié dans no comment magazine n°40 - Mai 2013 ©no comment éditions)

 

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