La femme du milicien

Publié le par Alain GYRE

 

La femme du milicien

 

Ratsimba le milicien roulait en son cœur de tristes pensées ; il songeait avec amertume à sa femme Bao : le matin même il l’avait surprise, au moment où le gouverneur Ranarivelo, de sa main rude, lui caressait le sein. Il n’était pas jaloux au sens où l’entendent les Occidentaux : c’était un Betsileo naïf, et il jouissait de la chair des femmes sans arrière-pensée chagrine. Bao, quand il l’avait rencontrée, avait appartenu à beaucoup d’hommes ; de l’union qu’il avait contractée avec elle, aucun enfant n’était né ; il était donc probable que leur mariage, conclu à la mode malgache, ne durerait pas longtemps. L’amour, à Madagascar, est comme les citronniers sauvages : il porte toujours, avec ses fruits, des fleurs nouvelles, sans se soucier des saisons.

Mais, au village d’Antanambao, chez les Betsimisaraka, Bao la Sainte-Marienne, avec son teint clair, son nez busqué, ses yeux profonds ombrés de cils épais, paraissait plus désirable que toutes les filles du pays. Elle avait aux bras des bijoux indiens et aux oreilles de grands anneaux d’or, donnés jadis par un vazaha. Le lourd Betsileo était flatté de posséder une si jolie ramato : les dimanches ils se promenaient tous deux, en se tenant par la main, sur la route d’Anosibe, lui dans son uniforme bleu et kaki, aux boutons brillants, avec la chéchia rouge piquée d’une étoile ; elle enveloppée dans un grand lamba orange et jaune, comme en portent les femmes, en terre sakalava. Les ramato d’Antanambao la trouvaient trop fière et feignaient de ne pas la voir, mais les hommes la regardaient tous avec des yeux luisants de désir. Aussi Ratsimba, gonflé d’orgueil, chérissait sa femme à l’égal d’un objet précieux.

Et puis il avait l’esprit de caste, la conscience de son importance de milicien. Dans ce village de Betsimisaraka craintifs et soumis, lui l’ambaniandro, soldat du gouvernement, représentait une part de l’autorité. Les gens du pays, porteurs de salaka et de rabanes, respectaient les boutons de cuivre de son uniforme, et il ne fallait pas qu’on pût rire de lui. Sûr d’être soutenu par son inspecteur, au chef-lieu du district, contre le gouverneur indigène, par jalousie de l’administrateur, il se sentait plein de haine à l’égard de Ranarivelo le Hova, qui osait convoiter la femme d’un milicien. Ce Ranarivelo ne lui en imposait guère malgré son titre de gouverneur et sa brutalité ; il terrorisait le canton, où il était devenu en quelque manière un seigneur féodal, ou, comme disent les Malgaches, un tompomenakely, tirant de l’argent de ses administrés, se faisant payer le moindre service, prélevant sa dîme sur les biens et les personnes. S’il rencontrait une fille ou une femme à son goût, il lui donnait rendez-vous en sa case, et aucune ne s’était encore soustraite à l’autoritaire désir de ce despote.

Bao, la femme du milicien, avait été secrètement flattée de sa recherche : elle eût cédé de suite à ses sollicitations pressantes, sans l’arrivée inopportune du mari. Maintenant elle avait peur des colères et de la vengeance de Ratsimba, surtout elle redoutait d’être abandonnée. Mais, plus elle fuyait le gouverneur, plus la passion de celui-ci s’exaspérait. Il pensait posséder Bao à l’insu du milicien : surpris dans sa tentative galante, il avait voulu d’abord renoncer à l’aventure. Mais il n’était pas habitué à réfréner un désir : bientôt l’image de Bao le hanta ; il la voulait de toutes ses forces de mâle brutal. Plusieurs fois il lui dépêcha des vieilles complaisantes, pour implorer ou signifier des rendez-vous : elle s’excusa, prétextant la jalousie de son mari, l’étroite surveillance exercée sur sa personne. De fait elle avait peur et ne tenait point à risquer pour une passade sa situation d’épouse de milicien.

Une lutte sourde s’engagea entre Ratsimba et Ranarivelo : les habitants du village, amusés, en suivaient les péripéties et marquaient les coups ; le soir, dans les cases, aux lueurs vacillantes du foyer, on se livrait à d’interminables kabary ; on commentait les moindres faits et gestes de la Sainte-Marienne, du mari et de l’autre ; on supputait les chances de Ranarivelo, les hésitations de Bao, les ruses de Ratsimba. Les ramato en général souhaitaient la chute : pourquoi cette Sainte-Marienne, qui faisait tant la fière, échapperait-elle seule au maître du village ? Les hommes au contraire et surtout les maris, faisaient des vœux pour Ratsimba : l’échec du trop galant Ranarivelo leur serait presque une vengeance.

Maintenant le gouverneur hova mettait un point d’honneur à triompher. La résistance de Bao compromettait son autorité ; il avait des accès de rage rancunière en pensant au milicien qui le bravait. Ratsimba menait autour de sa femme une garde vigilante. Il l’incitait à la vertu par des menaces terribles, et, pour plus de sûreté, ne la quittait guère. Était-il forcé, par ordre, de s’éloigner, quelque autre milicien, prévenu, arrivait avec sa ramato, sous prétexte de visite, et veillait sur l’épouse du collègue. Lorsque, de grand matin, les miliciens faisaient tous l’exercice sur la place du village, Bao, docile aux injonctions de son seigneur et maître, venait s’accroupir en un coin, frileusement enveloppée dans son lamba, et la milice tout entière pouvait constater que l’honneur du corps demeurait sauf.

Ranarivelo, exaspéré, au risque de s’attirer une mauvaise affaire, résolut d’en finir. Pour mettre toutes les chances de son côté, et par un reste de fourberie native, il commença par endormir la défiance de son ennemi. Il afficha une liaison nouvelle avec une fille du village, il combla celle-ci de cadeaux, contre son habitude, il feignit de ne plus regarder Bao. Puis, un jour, il ordonna à trois bourjanes dévoués d’entraîner Ratsimba sous quelque prétexte et de le retenir, par violence ou par ruse, éloigné une heure ou deux de sa case. Pour cette besogne, chacun reçut une demi-piastre et la promesse d’une saoulerie de toaka.

L’affaire fut fixée au lendemain. Le milicien précisément avait annoncé, ce matin-là, son intention de visiter un champ de manioc à quelque distance du village. Les trois compères s’y rendirent. Le long du chemin, au bord d’une rizière, gisait une grande pierre plate. L’un d’eux, avec un morceau de charbon, y traça les losanges d’un jeu de fanorona, tira d’un coin noué de son lamba les cailloux blancs et noirs qui servent de pions, et, avec un de ses camarades, se mit à jouer. Quand Ratsimba survint, la partie était avancée ; de suite il s’y intéressa, s’informa de l’enjeu : c’étaient deux poignées de voandzo. Avec la mobilité d’esprit des Malgaches, il oublia ses cultures, et, les yeux fixés sur les lignes entrecroisées du fanorona, il suivit les péripéties de la lutte, par plaisir et aussi avec le secret espoir qu’il aurait part aux voandzo. La partie se prolongeait. Lorsque enfin elle se termina, le perdant, l’air vexé, déclara qu’il n’avait pas de pistaches, et offrit deux sous au vainqueur, qui accepta. Ratsimba regardait la pièce que l’autre tournait entre ses doigts.

— Avia hiloka, dit le bourjane.

— Hiloka inona ? demanda Ratsimba.

— Hiloka lavoamena.

— Ento (1)

Ils s’installèrent. Le milicien, à qui ses nombreux loisirs avaient permis d’approfondir les finesses du fanorona, jouait posément, sans se presser. Son adversaire paraissait méditer chaque coup, et traînait la partie en longueur. Déjà plus d’une demi-heure s’était écoulée ; la victoire ne se dessinait pas encore. Les deux autres bourjanes, accroupis près des joueurs, semblaient vivement intéressés.

Soudain le milicien sursauta. Le jeu lui avait fait tout oublier, Bao, sa jalousie, les entreprises du gouverneur, et les précautions incessantes pour sauvegarder l’honneur de la milice. Des visions funestes s’imposèrent à son imagination : Bao lui apparut aux bras de Ranarivelo. Il se dressa brusquement sur ses pieds, ne pensant plus ni à la partie, ni à l’enjeu, ni aux trois bourjanes. Mais eux ne l’entendaient point ainsi. Son partenaire le retint par le fourreau de sa baïonnette.

— Tu te sauves, parce que tu vas perdre.

— Non ! C’est ma femme ! j’ai laissé ma femme toute seule !

— Ta femme ! N’est-ce pas plutôt celle de Ranarivelo ?

— Tu mens ! Ce chien-cochon ne l’a pas touchée !

— Il n’y a que toi pour le croire, fils de voleur !

— Esclave, lâche-moi !

Et Ratsimba voulut se dégager pour courir au village. Mais l’autre tenait bon : ses camarades vinrent à la rescousse. En vain le milicien distribua quelques horions à droite et à gauche. On lui rendit trois coups pour un. Il reçut une magistrale raclée ; réduit à merci, couché au travers du chemin, tout souillé de poussière, il dut subir une demi-heure encore les plaisanteries de ses adversaires sur Ranarivelo et Bao. Fou de rage, il tentait de se relever, puis se résignait sous les bourrades. Enfin on le laissa partir : il courut d’un trait au village et trouva Bao en larmes ; elle lui conta, avec force réticences et hoquets, que le gouverneur était venu aussitôt après son départ, qu’il l’avait assaillie brutalement et prise de force. Ses vêtements en désordre, son lamba froissé jeté dans un coin, confirmaient l’aveu. Ratsimba enrageait surtout de ce que la chose se fût passée en plein jour, au su de tout le village. Il avait tiré la claie en roseaux qui servait de porte à sa case ; il sentait la curiosité des gens en éveil et ne voulait pas donner aux maris betsimisaraka le spectacle de sa déconvenue. Au fond, il était plus embarrassé que furieux. Il éprouvait une vive colère contre Bao, non parce qu’elle l’avait trompé, mais à cause du scandale. Contre Ranarivelo il imaginait de terribles représailles, à condition qu’elles fussent sans danger. Tuer son ennemi d’un coup de fusil, c’était bon pour un Sénégalais ou un vazaha. Lui, déterminé par les obscures virtualités de sa race, songeait au poison. Il voyait le séducteur de Bao mourant de consomption, après avoir absorbé du bouillon de racines de riz, ou écumant dans une crise tétanique causé par le rehiba, l’arbre qui donne la rage. Ou bien encore il irait demander à un sorcier les ody qui font mourir et enterrerait dans un chemin, sur le passage de son ennemi, une corne de bœuf pleine de maléfices. Ces moyens non plus n’étaient pas sûrs et pouvaient le compromettre. Si Ranarivelo venait à mourir de mort mystérieuse, les soupçons ne se porteraient-ils pas sur lui ? Après mûre réflexion il se décida pour une vengeance à la fois prudente et certaine. Il courut chez son sergent qui possédait du papier et de l’encre, et, comme il avait appris à écrire à l’école des Monpères, il rédigea la lettre suivante, adressée à l’inspecteur de milice, en résidence au chef-lieu du district :

« Le milicien de 1re classe Louis-de-Gonzague Symphorien Ratsimba à M. l’Inspecteur de milice d’Ambato.

« Monsieur l’Inspecteur,

« Je viens à toi qui m’as envoyé. Devant toi j’accepte mourir, si j’ai tort, et je peux avoir raison, si je suis juste. Tu auras l’honneur de savoir que je viens te trouver pour te rendre compte que Ranarivelo, gouverneur d’Antanambao, a couché Bao ma femme. Cela est mauvais pour l’honneur de considération de la milice et pour celui avec lequel je t’entretiens de cette affaire. Si je suis juste, Ranarivelo doit être puni. Si je suis injuste, mettez-moi en prison. Quand vazaha, ou supérieur, ou camarade milicien couchera ma femme Bao, moi rouspèterai pas. Mais quand chien-cochon hova ou pékin betsimisaraka couche celle-là, moi rouspète. Ranarivelo est preneur femme d’autrui dans tout le pays. Il a couché ramato du colon vazaha d’Ambato, et il a couché aussi ramato du Chinois d’Ankadivory. Pour faire rivalité avec le gouverneur 3e classe de Marolambo, il a pris femme lui. Une femme que Ranarivelo a menacé tuer ainsi que sa famille, si celle-ci ne veut pas marcher avec lui, cette femme est la femme de quelqu’un d’autre : Iasimbola, à Amboatrotroka, fille de Kaso et de Tsaravy. Il a menacé de tuer cette femme, car celle-ci n’a pas voulu marcher avec lui. Il lui a dit : « Accepte de faire des rapports sexuels avec moi, car, si tu n’acceptes pas, je te tuerai ainsi que ta famille, et puis je vous mettrai tous demain en prison. » Il a pris ainsi presque toutes les femmes de Hova et les femmes de Betsimisaraka. Et puis il a pris aussi ma femme Bao. Voici les noms des femmes que Ranarivelo a couchées, et les hommes de ces femmes ne voulaient pas cela.

Iasitera.

Indalo.

Ndrandré, femme de Lahimanty.

Baomora.

Botozafy, fille de Tsimazava et Langa.

Soavelo.

Kalamavo.

Ipatsa, fille de Isambo et de Itody.

Natiky, femme de Koto.

Iasivola.

Mangatiana.

« Bao, femme de Ratsimba. C’est moi. Il y en a beaucoup d’autres, mais je ne connais pas les noms. Si Ranarivelo fait cela, c’est qu’il est faiseur de mal depuis longtemps. Pourquoi le Fandzakana le garde gouverneur ? A cause de sa faisance de mal partout, il doit être révoqué. Fais d’enquêtes à Ambato, à Ankadivory, Marolambo, Antanambao, si les Fokonolona disent autrement, révoque-moi, pour que je ne suis plus milicien. Si les Fokonolona disent même chose moi, dis à M. l’Administrateur révoquer lui, pour qu’il n’est plus gouverneur pendant toute sa vie.

« Je suis avec l’honneur de ma considération très distinguée,

« RATSIMBA. »

L’inspecteur de milice jubilait en lisant cette lettre, non point à cause de la naïveté des idées ou de la saveur du style, mais parce qu’il était ravi de voir surgir une difficulté avec un gouverneur indigène, tout à l’avantage d’un de ses hommes. Il rédigea vite une plainte officielle en règle, fit copier le factum de Ratsimba et porta lui-même les deux pièces à l’administrateur, vers l’heure de l’apéritif, sous bordereau dûment enregistré. L’affaire était grosse de conséquences et devenait scandale, si elle allait jusqu’à Tananarive. Toutes les exactions, toutes les violences, tous les stupres de Ranarivelo s’amoncelleraient alors en un énorme dossier. Cette histoire, mise en branle, en entraînerait d’autres à sa suite. On reprocherait à l’administrateur d’avoir caché ce qui se passait dans sa circonscription. Déjà il se voyait blâmé par le gouverneur général, déplacé peut-être. A tout prix il voulait empêcher cette sotte affaire de sortir du district, tout au moins de la province. Dès le lendemain il partit pour Antanambao. L’inspecteur de milice se frottait les mains. Quant à l’administrateur, il n’avait plus qu’un espoir : décider Ratsimba à retirer sa plainte.

L’enquête fut vite faite : Ranarivelo avouait, Bao se déclarait victime, les six miliciens témoignaient comme un seul homme ; toutes les vieilles rancunes d’Antanambao se réveillaient contre le gouverneur indigène ; le village entier le chargeait, parce qu’il était jugé perdu.

Mais l’administrateur, qui comptait beaucoup d’années de brousse, connaissait l’âme malgache. Il prit Ranarivelo à l’écart et lui tint à peu près ce langage :

— Tu en as trop fait : je ne peux plus te couvrir, moi ton chef. Si tu ne veux pas être révoqué par le gouverneur général, donne dix piastres à Ratsimba, pour qu’il retire sa plainte, sans quoi je ne réponds de rien.

Ranarivelo comprit qu’il fallait s’exécuter et accepta la transaction. Il s’en fut chez lui, fit une visite secrète à son trésor et revint avec les cinquante francs. Il les remit à l’administrateur, avec cette expression à la fois obséquieuse et impassible que savent garder les Houva dans les circonstances les plus difficiles. Le chef du district déposa sur un coin de la table la pile des pièces, en les faisant sonner les unes sur les autres, et dit :

— Ratsimba, et vous, Fokonolona d’Antanambao, je suis venu ici pour que justice soit faite. Ranarivelo est coupable : il portera la peine des violences exercées sur Bao. C’est Ratsimba lui-même qui va décider. Ranarivelo lui offre dix piastres, en compensation du tort qu’il lui a fait, et à condition que la plainte soit retirée. Ratsimba est libre de refuser les piastres. Alors la plainte suivra son cours et Ranarivelo sera puni par le fandzakana.

Sûr d’avance du choix, il se tourna vers le milicien et lui montra l’argent. Les yeux convoiteurs de Ratsimba luisaient en regardant les piastres, et dans le coin de la case, la figure de Bao rayonnait d’un légitime orgueil.

— Merci, monsieur l’Administrateur, je retire ma plainte, dit l’homme en tendant la main.

Il s’en fut avec les cinquante francs, en souhaitant que sa femme eût l’occasion de subir maintes fois des outrages si bien payés ; Bao le suivait triomphante ; et les gens du village contemplaient avec admiration la belle Sainte-Marienne, qui se laissait prendre pour dix piastres ce que les autres donnaient pour rien ou pour si peu de chose.

 

  1. — Viens jouer. — Jouer quoi ? — Jouer deux sous. — Oui.

La race inconnue

Charles RENEL (1866 – 1925)

Editeur Bernard Grasset 1910

PARIS

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